‹ Saint Jérôme (volume 2)Chapitre 18 sur 106 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Le voyage et Tarrivée à Antioche. — II. Le songe. — III. Le commentaire d'Abdias. Héliodore et Rufin.

La résolution de voyager avait été si subite que saint Jérôme erra d'abord à l'aventure, un peu au gré des circonstances ^, désemparé et tout entier à l'amertume des mauvais procédés dont il était victime. Le voyage commencé par mer se poursuivit à travers la Grèce. C'est sans doute alors qu'il vit Athènes. Là, comme partout, en dépit de ses ressentiments, il apportait à ses excursions le double intérêt du lettré et du chrétien. Il remarque au passage l'inscription dédiée aux dieux inconnus, à laquelle saint Paul fait allusion dans son discours devant l'Aréopage et en même temps il examine avec curiosité une énorme sphère d'airain, placée près de la statue de Minerve, qu'il ne peut parvenir à soulever ^. Le fugitif parcourut ainsi la Thrace, le Pont et la Bithynie, s'attarda le long des routes de Galatie, visita Ancyre puis la Cappadoce, et pénétra en Cilicie. Les fortes chaleurs l'y firent beaucoup souffrir. Ce devait être pendant l'été de 374. Il y a des chances pour qu'un abbé Théodose, auquel il écrivit peu

^ Voir note complémentaire C.

^ Comm.in... Titum,\, 12 (PL, XXVI, 572,0) sur l'inscription : «Inscriptio autem arae non ita erat, ut Paulus asseruit : Ignoto Deo, sed ita : Dits Asiae et Europae et Africae, dits ignotis et peregrinis. » Jérôme a pu, il est vrai, emprunter le renseignement. Pour la sphère. In Zacharianiy XII, i (PL, XXV, 1509, D) : « In arce Atheniensium, iuxta simulacrum Minervae, vidi sphaeram aeneam gravissimi ponderis, quam ego pro imbecillitate corpusculi movere vix potui. Cum> autem quaererem quid sibi vellet, responsum est... etc. »

après, soit le célèbre anachorète fondateur du monastère de Rhossos sur la côte syrienne ^. Jérôme visita le couvent. L'austérité et la ferveur des moines réveillèrent en lui plus vif que jamais le désir de réaliser le projet formé à Trêves mais redoublèrent aussi son angoisse. Ses faiblesses d'antan l'avaient mal aguerri pour la lutte spirituelle. En dépit de sa bonne volonté, les tentations les plus violentes l'assaillaient. Comment aurait-il osé aspirer à l'idéal sublime qu'il avait sous les yeux ? Il partit avec la nostalgie du bonheur entrevu et le sentiment très vif de son indignité, mais aussi avec un secret espoir que Dieu finirait par le prendre en pitié et lui donner la force de suivre à son tour la voie étroite. Ces sentiments rendent émouvante la lettre que, d'un lieu inconnu, peut-être d'Antioche, il adressa peu après à ses hôtes d'un jour :

« A Théodose et aux autres anachorètes habitant le monastère.

Combien, combien je voudrais maintenant faire partie de votre groupe et, en toute allégresse, bien que mes yeux soient indignes de la voir, embrasser votre admirable compagnie! Je verrais un désert plus agréable qu'une cité, je verrais des lieux que les habitants ont abandonnés, assiégés comme une sorte de paradis par les assemblées des saints. Mais puisque mes péchés ont été cause que cette tête, souillée par tous les crimes, n'a pu s'agréger à la réunion dey bienheureux, je vous en supplie, car je ne doute point que vous ne puissiez me l'obtenir, délivrez-moi par vos prières des ténèbres de ce siècle. Je vous l'avais dit de vive voix et maintenant je ne cesse de répéter mon souhait par lettre, mon âme y est entraînée de tout son désir. Il dépend de vous que la volonté soit suivie d'effet ; à moi de vouloir, à vos prières de me faire vouloir et pouvoir. Je suis comme la brebis malade, errant loin du troupeau. Si le bon pasteur ne me rapporte à sa bergerie sur ses épaules, mes jambes fléchiront et je m'abattrai au moment même où j'essaierai de me relever. Je suis l'enfant prodigue qui, ayant dissipé la part que mon père m'avait remise, ne me suis pas encore jeté à ses genoux et n'ai point encore commencé d'écarter de moi les séductions de l'ancienne dissipation. Et comme j'ai moins renoncé quelque peu aux vices que commencé à vouloir y renoncer, le diable m'enlace maintenant de nouveaux liens, me suscite de nou-

^ Un chapitre sur lui dans Théodoret, Hist. religiosa, X (PG, LXXX, 1388). Cependant l'identification prête à difficultés. Jérôme ne fait aucune allusion à la mer et parle au contraire d'un désert. La lettre (Epist. II) est donnée tout entière dans le texte. Le titre un peu énigmatique : ad monachos intrinsecus commorantes , signifie « vivant à l'intérieur du même monastère », par opposition aux solitaires dispersés.

LE VOYAGE ET l'aRRIVEE A ANTIOCHE 27

veaux obstacles, me laissant en pleine mer, si bien que je ne veux rétrograder et ne puis progresser. Il reste que, par vos prières, le souffle de l'Esprit-Saint me fasse avancer et me conduise au port du rivage désiré.»

Ce port lui offrant l'absolue sécurité, à ce moment de son voyage, où il était brisé à la fois par la fatigue d'une longue pérégrination et par les luttes intérieures, par les tempêtes que soulevaient en lui les attaques des hommes et les tentations, Antioche, par l'intermédiaire de son ami Evagrius, allait le lui offrir. Il y arrivait à l'automne de 374.

Ce fut d'abord un vrai repos, tel qu'il le souhaitait, pour l'âme plus encore que pour le corps. A Antioche, il retrouvait Evagrius, son hôte, ce grand seigneur qui mettait au service d'une amitié toujours prévenante et empressée, les ressources de son opulente fortune. Jérôme eut ainsi l'occasion de séjourner dans le domaine de Maronia, où il fit la connaissance du moine Malchus, dont il raconta plus tard les aventures singulières ^. Innocentius avait suivi Evagrius. En leur compagnie c'était quelque chose de la vie charmante d'Aquilée qui se prolongeait, sur cette terre d'Orient. Pour mieux en assurer l'illusion et aussi sans doute pour procurer plus vite la paix intérieure au pauvre vagabond, Innocentius lui rappela ses prouesses littéraires d'antan. Pourquoi laissait-il rouiller sa plume? Un sujet s'offrait tout désigné pour déployer son talent, cette extraordinaire aventure, un vrai conte, digne des plus fameux que rapportait la fable et pourtant vrai, cette histoire de la femme de Verceil, injustement condamnée, sept fois frappée par le bourreau et finalement arrachée au dernier supplice par l'intervention audacieusement charitable d 'Evagrius. Jérôme après s'être fait quelque peu prier céda finalement à ces instances. La matière se prêtait à merveille à l'étalage que le jeune écrivain comptait faire de tous ses moyens Httéraires. Le récit est alerte, brillant, précieux même; descriptions, dialogues, invocations s'y succèdent, tenant sans cesse en éveil l'attention du lec-

^ Vita Malcht, 2 (PL, XXIII, 53, C) : « Maronia, triginta ferme millibus ab... Antiochia, urbe Syriae, haud grandis distat viculus. Hic post multos vel dominos vel patronos, dum ego adulescentulus morarer in Syria, ad papae Evagrii, necessarii mei, possessionem devolutus est... Cum curiose ab accolis quaererem etc. »

teur, ébloui de cette facilité de développement, de la richesse du vocabulaire, de la précision et de la vivacité des images. Les ressouvenirs classiques s'y profilent discrètement. C'est un vrai modèle de narration, tel qu'on peut l'attendre d'un excellent élève qui vient d'achever ses classes et ne sait pas encore assez se maîtriser pour se dégager des procédés, dissimuler son art et en user avec sobriété. Ce coup d'essai promettait : la littérature chrétienne pouvait être fière de cette recrue et en attendre beaucoup ^. Quelques lignes à la fin du récit rappelaient brièvement la part prise par Evagrius à l'heureuse issue de l'épisode. Elles donnaient à l'œuvre d'art toute sa signification : c'était un discret hommage rendu à l'ami et au bienfaiteur ".

Mais ces joies paisibles de l'amitié et de la littérature ne devaient pas durer. Presque aussitôt après son arrivée, Jérôme fut saisi par la maladie. Il semblait qu'elle s'acharnât après son pauvre corps déjà naturellement si frêle. A peine avait-il triomphé d'un mal qu'il succombait sous un autre. Cela dura des mois ^. Jérôme n'était pas encore remis que la mort le frappait dans ses amitiés. L'un de « ses deux yeux », précisément Innocentius, cette « moitié de son âme », était en peu de jours emporté par une fièvre violente. Puis c'était un autre de ses compagnons, bien modeste et cependant aimé lui aussi, parce que, selon une expression, où la charité chrétienne de Jérôme n'a pas réussi à voiler le

^ Epist. I : « Saepe a me, Innocenti carissime, postulasti ut de eius miraculo rei, quae in nostram aetatem inciderat, non tacerem cunique ego id.. negarem... sive ... sive quia otium quasi quaedam ingenii robigo parvulam licet facultatem pristini siccasset eloquii. » On est d'accord pour y voir le plus ancien ouvrage conservé de saint Jérôme.

^ « lam enim ad Evagrii nostri nomen advenimus cuius ego pro Christo laborem si arbitrer a me dici posse non sapiam, si penitus tacere velim, voce in gaudium erumpente, non possim, etc. » C'est sur ce texte que l'on se fonde pour affirmer les relations entre Jérôme, Evagrius et Innocentius comme antérieures au séjour en Orient, Il est clair que les allusions de la lettre III, où ces personnages sont donnés comme déjà connus de Rufin, avant son départ d'Aquilée, sont un argument autrement solide.

' Il écrit à Rufin, l'été qui suivit son arrivée, c'est-à-dire presque un an après : Epist. III, I : « Invalidum etiam cum sanum est corpusculum crebri fregere morbi »; Epist. lll, 2 : «Tune vere aegrotum esse me dolui et nisi me adtenuatae corporis vires quadam compede praepedissent »; Epist. III, 3 : « Syria... ubi ego quicquid morborum esse poterat expertus. »

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