NOUVEAUX TRAVAUX
Homère même serait jaloux de la matière ou ploierait sous son ouvrage. Il est vrai, saint Épiphane, évêque de Salamine en Chypre, qui a beaucoup vécu avec saint Hilarion, a fait son éloge dans une courte épître, bien connue, mais autre chose sont des lieux communs sur un mort, autre chose le récit de ses vertus propres. Aussi est-ce plutôt avec ses encouragements qu'à son détriment que, prenant en mains l'œuvre qu'il a commencée, nous méprisons les voix injurieuses. Ils ont autrefois dénigré mon Paul, peut-être dénigreront-ils maintenant Hilarion, reprochant à l'un sa solitude, à l'autre ses déplacements. L'un toujours caché s'est vu dénier l'existence, l'autre connu de beaucoup sera tenu pour vulgaire. Ainsi ont agi leurs ancêtres les Pharisiens, à qui le désert et le jeûne de Jean-Baptiste, comme les foules, le manger et le boire du Sauveur étaient également déplaisants. Mais je m'appliquerai à mon entreprise et passerai, l'oreille close, parmi les chiens de Scylla \ »
Il faut en prendre son parti : désormais rares seront les préfaces où Jérôme se dispensera de faire allusion à ses ennemis littéraires. Qui étaient-ils au juste ? Habitaient-ils Rome ou aussi l'Orient ? Pour cette époque nous sommes dans l'incertitude. Même lorsqu'il lui arrivera de les désigner plus clairement par des sobriquets, le plus souvent, il nous faudra renoncer à identifier ces contemporains, masqués d'un nom historique, emprunté aux Histoires de Salluste ou aux prologues de Térence ^. On voit d'ailleurs, et sur ce point l'âge ne fera que confirmer ou même renforcer la vigueur de l'expression, que Jérôme n'entendait pas leur laisser le monopole de l'invective. Divers noms d'oiseaux, ceux des reptiles et des quadrupèdes domestiques ou sauvages lui fournissent un répertoire abondant pour stigmatiser leur hostilité et caractériser leurs manœuvres ^. Ces métaphores zoologiques accusent d'elles-mêmes l'amplification dont il faut toujours tenir compte dans la polémique hiérony mienne. L'on aurait tort de prendre pour renseignements strictement historiques ces développements acrimonieux.
^ Les chiens de Scylla sont une allusion à la fable mythologique sur la fille de Phorcus, métamorphosée par Circé en un monstre marin entouré d'une meute de chiens hurlants.
^ Calpurnius Lanarius, Luscius Lanuvinus, etc.
' Voir note complémentaire P.
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134 L ETABLISSEMENT A BETHLEEM
Jérôme en donne une nouvelle preuve dans la préface écrite pour une œuvre ^ commencée à Rome et que son brusque départ avait interrompue. Mécontent du traité de saint Ambroise sur le Saint-Esprit, il avait projeté de remonter de ces minces filets d'eau à la source plantureuse, en traduisant l'ouvrage de Didyme l'Aveugle sur le même sujet. Damase l'avait fort encouragé à faire ce travail et devait en recevoir la dédicace ^. Mais il était mort et Jérôme avait depuis lors quitté Rome. L'émotion de ce départ précipité lui remonte au cœur lorsque, plusieurs années après, reprenant la plume, il achève cette traduction et la dédie à son jeune frère Paulinien. Sa préface ne déguise rien de l'amertume que lui ont laissée les souvenirs romains. On verra aussi que sa critique littéraire ne connaissait guère les ménagements et ce que signifiait au fond la phrase énigmatique qu'il consacrera bientôt à saint Ambroise, dans son catalogue des écrivains chrétiens : «Ambroise, évêque de Milan, continue d'écrire; comme il est encore en vie, je m'abstiendrai de formuler un jugement, pour éviter de me voir reprocher soit flatterie soit vérité ^. »
« Quand j'étais à Babylone *, écrit-il à Paulinien, serf de la courtisane vêtue de pourpre, et vivant selon la loi des Quirites, j'ai voulu babiller sur l'Esprit-Saint et dédier l'opuscule commencé au Pontife de cette ville. Et voici que la marmite de Jérémie... se mit à bouillonner, le sénat des Pharisiens à pousser des clameurs... et comme si le signal de la lutte pour les doctrines était donné contre moi, toute la faction de l'ignorance s'est conjurée. Aussitôt comme revenant d'exil, je suis rentré à Jéru-
^ Liber Didymi de Spiritu Sancto (PL, XXIII, 101-154; préface, 101-104).
* Dans la préface, il est dit {Ibid. 103, A) : «Damasus qui me ad hoc opus impulerat » ; mais la lettre XXXVI, i, contemporaine des premiers essais de traduction, montre bien que l'initiative vint de Jérôme et que Damase se contenta d'encourager : « Didymi de Spiritu sancto librum in manibus habeo quem translatum tibi cupio dedicare »; cfr la préface PL, XXIII, 101-102 : « Volui garrire aliquid de Spiritu sancto et coeptum opusculum eiusdem urbis Pontifici dedicare. » Les deux assertions s'accordent si l'on suppose que Damase lui demanda de lui traduire ou de composer quelque œuvre théologique ; cfr supra, p. 80-82.
3 De Viris, CXXIV (PL, XXIII, 71 1, C). L'allusion à saint Ambroise est confirmée par le témoignage de Rufin (Apol. II, 24-25 ; PL, XXI, 603-604) qu'on a Sans raison suspecté.
* Babylone c'est Rome par allusion à l'Apocalypse.