ÉCRITS ASCÉTIQUES
Théophile d'Alexandrie en lui envoyant, avec quelque retard, la traduction de sa lettre pascale pour 404 ^ :
(( Depuis que j'ai reçu la lettre de ta Béatitude et le livre pascal jusqu'à ce jour, la tristesse de mon deuil, la préoccupation et les bruits divers répandus, çà et là, sur l'état de l'Église, m'ont tellement secoué que j'ai pu à peine traduire en latin ton ouvrage. Tu connais parfaitement le vieil adage : la tristesse est incompatible avec l'éloquence, surtout si à la maladie de l'âme s'ajoute celle du corps. Cette lettre même, c'est brûlant de fièvre et au lit depuis cinq jours, que je la dicte, trop rapidement, ajoutant en peu de mots pour ta Sainteté, que j'ai eu beaucoup de mal pour traduire, de manière à rendre toutes les phrases avec un agrément pareil et à faire correspondre en quelque sorte à l'élégance grecque le parler latin. » Puis après des compliments hyperboliques sur le contenu et la valeur littéraire et philosophique de la lettre : « Je t'en prie, pardonne-moi mon retard. La dormition de la sainte et vénérable Paula m'a tellement accablé qu'en dehors de cette traduction, jusqu'à présent, je n'ai rien composé sur la science sacrée. Nous avons perdu subitement, tu le sais bien, notre consolation. Je le dis, — Dieu est témoin de notre conscience, — non par rapport à mes besoins personnels mais au rafraîchissement des saints, à qui elle se dévouait avec sollicitude. Ta sainte et vénérable fille Eustochium,que rien ne peut consoler de l'absence de sa mère, te salue humblement avec toute la fraternité. Envoyez-nous à lire ou à traduire les livres que vous avez, dites- vous, récemment composés ^. »
Il venait d'avoir l'occasion de rendre un service signalé aux moines latins habitant le monastère égyptien de la Pénitence à Canope. Sur leur demande et avec la collaboration du prêtre Léonce, il dicta la traduction latine de la règle de saint Pachôme et de quelques autres monuments anciens du cénobitisme. Un interprète traduisait directement du copte en grec; à mesure, Jérôme dictait au tachygraphe la version latine. Ses monastères
1 Epist. C.
2 Epist. XCIX, I, à Théophile : « Ex eo tempore quo Beatitudinis tuae accepi epistulas, iuncto paschali libro, usque in praesentem diem, ita et maerore luctus et sollicitudine ac diversis super Ecclesiae statu hinc inde rumoribus exagitatus sum ut vix volumen tuum potuerim in latinum vertere... maxime si ad aegritudinem animi accédât corporis aegritudo. Et hanc ipsam epistulam febre aestuans et quintum iam diem decumbens lectulo, nimia festinatione dictavi...2... Unde obsecro te, ignoscas tarditati meae ; ita enim sanctae ac venerabilis Paulae dormitione confectus sum ut, absque translatione huius libri usque in praesentiarum, nihil aliud divini operis scripserim. »
eux-mêmes profitèrent de ce travail pour améliorer leur organisation et mettre en pratique les conseils spirituels contenus dans ces documents ^.
Les exemples sont plus efficaces que les préceptes. Aussi ^es moines furent-ils encore plus édifiés par l'ouvrage où Jérôme exprima ce que vingt ans d'intimité et de direction avaient développé en lui d'affection, d'estime, d'admiration pour la haute vertu de celle qu'il pleurait et, avec lui, Eustochium et sa communauté. De tout son cœur et son talent il s'appliqua à faire revivre la a sainte et vénérable Paula », à mettre en relief son détachement des biens terrestres, son humilité, son amour de l'Église et de l'orthodoxie, son application au travail, mais aussi ses dons de supérieure, à la fois énergique et compatissante, offrant la première l'exemple du renoncement, donnant beaucoup afin de pouvoir à son tour exiger beaucoup ^. L'éloge se terminait par l'émouvant tableau des derniers moments de la sainte et, avec une solennité absente des autres pièces de ce genre, non seulement le rappel des inscriptions placées sur le tombeau, mais aussi les dates précises de la naissance, de la conversion à la vie parfaite et de la mort ^. La disciple héroïque, que rien n'avait pu détacher du maître, en qui plus qu'en personne, il retrouvait sa pensée fidèlement comprise et exécutée, celle qui avait été l'écho docile et intelligent aussi bien de son enseignement scripturaire que de ses prédilections spirituelles, recevait un hommage digne d'elle, immortalisant à jamais sa mémoire *. C'était en même temps un mémorial éloquent et persuasif pour celles qui s'étaient essayées, sur ses traces et sous sa conduite, aux austérités de l'observance monastique.
Par ces travaux divers, Jérôme reprenait peu à peu de l'intérêt à ses occupations ordinaires. Sa santé d'ailleurs était pleinement
^ Préface (PL, XXIII, 61). Voir note complémentaire O.
^ Epist. CVIII, en 404 ou 405.
3 Epist. CVIII, 33-34.
* Saint Jérôme en avait conscience et l'affirmait {Epist. CVIII, 33) : « Vale Paula et cultoris tui ultimam senectutem orationibus iuva... Exegi monumentum aère perennius, quod nulla destruere possit vetustas. « On a reconnu l'allusion à Horace, Od. 1. III, xxx, i.
JJÉRÔME ET AUGUSTIN 297
rétablie. Dans de nouvelles polémiques, il montra que la douleur intime ne gênait en rien son ardeur pour la défense de l'orthodoxie ou sa propre apologie, et n'avait point émoussé son style. Vigilance allait en faire à nouveau l'épreuve et saint Augustin faillit en être à son tour la victime.
Leurs relations débutèrent mal ^. Depuis longtemps l'évêque d'Hippone souhaitait entrer en correspondance avec le solitaire de Bethléem et profiter de ses lumières. Dès 394 ou 395, encore simple prêtre, il lui avait écrit pour lui demander, au nom de répiscopat africain et au sien, d'activer son travail de traduction des exégètes grecs, en particulier d'Origène. Au contraire, médiocre apparaissait l'utilité de la version de la Bible sur l'hébreu. Il suffisait d'une édition revisée des Septante, en distinguant, par des signes appropriés, comme dans les exemplaires grecs, les passages qu'il fallait omettre ou ajouter. Jérôme avait fait cela pour Job et l'on s'en trouvait bien. Ainsi restait sauvegardée l'autorité des Septante auxquels il ne fallait pas toucher. Augustin se plaignait ensuite qu'un passage du commentaire de Jérôme sur l'Épître aux Galates, en donnant comme feinte la discussion entre saint Pierre et saint Paul, apparût en fait comme légitimant l'usage du mensonge et ruinât par là même la morale chrétienne. Il l'invitait donc à s'expliquer sur ce point et à rétablir la vérité. Il terminait en lui exprimant le regret de ne pouvoir accompagner le porteur de la lettre, Projuturus^ qui ne profiterait certainement pas aussi bien qu'il l'aurait fait lui-même de son séjour à Bethléem. Il lui porterait quelques ouvrages sur
* Sur cette correspondance, voir la chronologie. On a souvent étudié ces relations; cfr la bibliographie dans Bardenhewer, Geschichte, t. III, p. 647. Récemment: Eligio Malfatti, Una controversia tra S. Agostino e S. Girolamo, dans la Scuola cattolica, 1921, p. 321-338 et 402-426; R. P. Lagrange, L'esprit traditionnel et l'esprit critique, à propos des origines de la Vulgate, dans le BLE, 1899, p. 37-50, reproduit dans les Mélanges d'histoire religieuse, sous ce titre plus précis: Saint Augustin et saint Jérôme, à propos des origines de la Vulgate.
lesquels Augustin serait heureux d'avoir Tavis de Jérôme ^. Profuturus fut sur ces entrefaites nommé évêque, puis ne tarda pas à mourir, de sorte que la lettre d'Augustin, lui aussi devenu évêque dans l'intervalle, ne fut point alors transmise à son destinataire ^. Cependant ce dernier, ayant été salué incidemment par saint Augustin, sans doute, à l'occasion d'une lettre envoyée par un de ses amis, lui écrivit une missive assez courte mais amicale, où il le mettait au courant de sa pensée sur Origène, à savoir qu'il fallait utiliser ce qu'il présentait de bon et de conforme à la foi, et attaquer ses erreurs ^.
Augustin, tout en trouvant, à son gré, la lettre trop courte, fut ravi de ces premières ouvertures et répondit longuement. Il disait à saint Jérôme sa joie et son désir qu'en dépit de l'absence corporelle, une correspondance régulière s'échangeât entre eux. En conséquence, il lui posait dès maintenant une série de questions. Il avait eu depuis peu entre les mains un livre de Jérôme, privé de son titre, lequel, au dire d'un frère, était Epitaphium, Comme ce mot ne paraissait pas répondre au contenu, il souhaitait savoir si le renseignement était exact. Puis il exposait de nouveau sa difficulté sur l'incident de l'Épître aux Galates et son regret que Jérôme parût y patronner la licéité du mensonge utile. Il l'invitait donc à réformer sa manière de voir et à chanter sans hésiter la palinodie, s 'excusant d'ailleurs par avance, si en fait l'opinion de Jérôme n'était pas celle qu'il croyait. En le remerciant de ces renseignements sur Origène, sur quoi il était pleinement d'accord avec lui, il le priait de lui préciser la liste de ses erreurs. Il lui suggérait, à cette occasion, d'accoler dans son catalogue d'écrivains ecclésiastiques, à la notice des hérésiarques, les indications concernant leurs erreurs ou d'écrire là-dessus un
^ Jérôme, Epist., LVI = Augustin, Epist. XXVIII : « Numquam aeque », en 394-395. Alypius qui avait séjourné à Bethléem était déjà évêque.
^ JÉRÔME, Epist. CIV = Augustin, Epist. LXXI, 2 : « Ex quo coepi », et Epist. CV=LXXII : « Crebras ad me ». Une allusion dans la lettre LXVII = XL, 8 : « Habeo gratiam. »
^ JÉRÔME, Epist. LXVII = Augustin, XL : « Habeo gratiam quod pro subscripta salutatione plenam mihi epistulam reddidisti sed breviorem multo quam ex te vellem sumere. De Origène autem quod rescribere dignatus es... »
livre à part, pour venir en aide à ceux qui n'avaient point le temps de faire les recherches que cela supposait ^.
Cette lettre écrite vers 398 ^ et qui devait être portée par le moine Paul ^, mit plus de cinq ans pour parvenir à son adresse. En attendant elle circulait, à Rome en particulier, d'où le bruit parvint à Bethléem que saint Augustin avait composé un livre contre saint Jérôme. Il fut aussi rapporté à Hippone ^. Augustin s'empressa d'écrire une nouvelle lettre pour démentir ce bruit et informer Jérôme qu'il avait seulement écrit une lettre pour laquelle il attendait encore une réponse. Elle ne contenait rien contre lui. Il y exprimait seulement une opinion différente de la sienne, usant à son égard d'un procédé pour lequel il demandait la réciprocité, heureux par là de suppléer à la présence et aux conversations qui lui seraient si agréables ^.
Jérôme répondit par une lettre un peu aigre-douce, où on le sent combattu par deux sentiments divers : la sympathie que provoquent en lui le talent et la démarche d'Augustin et une certaine appréhension qu'il ne cherche à entrer en relation avec lui que pour se faire valoir à ses dépens. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'assurer que cette hypothèse était la vraie. Jérôme le prie en conséquence de l'informer s'il est bien l'auteur d'une lettre anonyme qu'il tient du diacre Sisinnius, où on l'exhorte à chanter la palinodie comme Stésichore, afin de retrouver les yeux de la vérité. Il hésite, bien que le style lui paraisse d'Augustin, parce qu'il ne voudrait pas s'exposer en lui répondant à se faire reprocher de l'avoir blessé sans s'être d'abord informé si ses coups tombaient juste. D'ailleurs la longue maladie de Paula lui a fait perdre longtemps de vue cette affaire, dans la tristesse
^ JÉRÔME, Epist. LXVII = Augustin, XL, i : « Quare adgredere, quaeso istam nobiscum litterariam collocutionem ne multum ad nos disiungendos liceat absentiae corporali. »
^ Voir la chronologie, t. II, p. 48-50.
^ Envoi de Paul, Epist. LXVII = XL, 9 : « Hune interea Paulum fratrem nostrum in Christo multum commendo benignitati tuae. »
* Lettres d'Augustin (Jérôme, Epist. CI = Augustin, Epist. LXVII, 2), de Jérôme {Epist. Cil = Augustin, LXVIII, i, et CV = Augustin, LXXII, i).
^ JÉRÔME, Epist. CI = Augustin, ^^^ïV^ LXVII: «Audivi pervenisse», vers 402 (Mauristes, VALLARSi),en réalité 402 ou 403.
qui Taccablait. Quant à s'occuper des œuvres d'Augustin, il n'y
songe point : il lui suffit de songer aux siennes propres :
« Ta prudence sait parfaitement que chacun abonde dans son sens et qu'il est d'une jactance puérile de rechercher, comme les jeunes de jadis, par l'accusation de gens illustres, la célébrité. Je ne suis pas assez sot pour me croire atteint par la diversité de tes explications, pas plus que toi, si je n'ai pas tes idées. Le vrai sujet de blâme entre amis c'est d'oublier de voir notre besace, selon le mot de Perse, et de ne considérer que le havresac des autres. Donc aime qui t'aime et dans le champ des Écritures, jeune, ne provoque pas un vieillard. Nous avons eu notre temps; nous avons couru autant que nous avons pu ; maintenant c'est toi qui cours et as de longs espaces à dévorer; nous, le repos nous est dû. En même temps cependant, soit dit en tout honneur et avec ta permission, pour que tu ne sois point seul à citer les poètes, souviens-toi de Darès et d'Entelle et du proverbe vulgaire : le bœuf las appuie le pied plus fortem^ent. C'est avec tristesse que je dicte cette lettre : comme je souhaiterais t'embrasser et causant avec toi ou t'instruire, ou m'instruire ! » Il terminait en lui annonçant l'envoi d'une réponse aux injures de Rufin qu'on lui disait être parvenues en Afrique et ajoutait : « Souviens-toi de moi, saint et vénérable Père. Vois combien je t'aime, puisque même provoqué je n'ai pas voulu répondre et que je ne crois pas ton œuvre ce que chez un autre, peut-être, je blâmerais. »
C'était le sous-diacre Asterius qui était chargé d'apporter cette lettre ^. Jérôme le mentionne encore dans un court billet de date incertaine, où il profitait d'une occasion pour saluer l'évêque d'Hippone et lui recommander son très cher ami le diacre Presidius qui souhaitait fort l'amitié d'Augustin : « Vivant dans un monastère, nous sommes diversement battus par les flots et supportons les ennuis du voyage terrestre, mais nous croyons en Celui qui a dit : y ai vaincu le monde. Grâce à Lui et sous sa conduite, nous triompherons de l'ennemi diabolique.» Il saluait en même temps Alypius ^.
^ JÉRÔME, Epist. Cil = Augustin, LXVIII < In ipso profectionis », en 402 (Mauristes, Vallarsi), fin 402 plutôt. M. Hilberg a eu tort de modifier à la fin la leçon ordinaire et d'écrire : « frater Communis suppliciter te salutat. » C'est la réponse de Paulinien à la salutation d'Augustin dans la lettre précédente ; il faut donc lire : « frater communis « (commun à Jérôme et à Augustin) comme Jérôme lui-même écrivait jadis à Marcella {Epist. XXXII, 2): « Albinam communem matrem valere cupio. »
^ JÉRÔME, Epist. cm = Augustin, Epist. XXXIX : « Anno praeterito »; sur la date, voir la chronologie, X.
De son côté saint Augustin trouvait une occasion absolument sûre en la personne du diacre Cyprien. Il s'empresse d'en profiter pour envoyer de nouveau à Jérôme les trois lettres déjà écrites, y compris la première que Profuturus n'avait pu remettre, et revenir sur la question des Septante. Il ne comprend pas comment, après son admirable édition de Job, avec les obèles et les astérisques, Jérôme a jugé utile d'en donner une toute différente d'après l'hébreu. Cela le désoriente. Il serait préférable, au lieu d'introduire dans les Églises une nouvelle version sur l'hébreu, de traduire fidèlement les Septante. Le nouveau travail ne fera que jeter le désarroi et créer des embarras par la difficulté où Ton sera dans la controverse de justifier les changements : on ne pourra guère se référer à l'original hébreu, alors que le latin et le grec sont si accessibles. Que d'inconvénients à rejeter tant de leçons reçues, si les Juifs ne sont pas de son avis; outre que sa présence sera toujours nécessaire pour les convaincre, quel juge présidera aux débats ? Il raconte à ce propos la mésaventure d'un évêque d'Oea qui, faisant lire Jonas dans la nouvelle version, fut violemment pris à partie par des Grecs présents à l'église, comme utilisant un texte falsifié. Les Juifs consultés leur donnèrent raison et, pour calmer la fureur du peuple, il fallut en hâte expliquer qu'il s'agissait d'une méprise. Jérôme a donc pu faire quelques erreurs. Sa traduction de l'Évangile est au contraire très satisfaisante. Augustin voudrait savoir à quoi il attribue cette grande différence entre le texte hébreu et celui des Septante, si répandu et si autorisé par l'usage des Apôtres. Il rendrait bien service en ramenant ce dernier à sa pureté primitive, tellement les exemplaires en sont diflPérents et peu sûrs ^.
Tandis que Cyprien était en route, Jérôme avait reçu une lettre antérieure, dont nous n'avons pas le texte, où saint Augustin reprenait les mêmes sujets ^. Il lui répondit plus longuement que
^ JÉRÔME, Epist. CIV = Augustin, LXXI : « Ex quo coepi », en 403 (Mau-
RISTES, VaLLARSI).
^ On le conclut d'un détail qui ne se retrouve pas dans les lettres existantes (Jérôme, Epist. CVI = Augustin, LXXII, i) : « lUum, cuius nomen retices, maris timuisse discrimina et navigationis mutasse consilium.» Comparer avec la lettre de Jérôme CIV, 2, qui n'était pas encore reçue.
la première fois, mais dans le même sens, insistant plus durement sur le soupçon que le jeune écrivain songeait peut-être à se faire valoir à ses dépens, lui rappelant qu'il n'avait pas intérêt à le provoquer, malgré son âge, qu'il pourrait s'en repentir et concluant qu'il était préférable d'aller chacun leur chemin sans se heurter. Au surplus, il souhaitait son amitié :
« Je t'écris ainsi parce que je veux t 'aimer sincèrement et chrétiennement et ne rien garder dans le cœur qui soit loin des lèvres. Il ne convient pas que, depuis ma jeunesse jusqu'à l'âge où je suis, suant au travail, dans un monastère avec de saints frères, j'ose écrire contre un évéque de ma communion et un évéque que j'ai comm^encé à aimer avant de le connaître, qui m'a le premier invité à son amitié, que je me suis réjoui de voir se lever après moi dans la science des Écritures. »
Il ajoutait qu'il craignait, lorsqu 'Augustin le priait de lui dire son avis sur ses œuvres, que ce ne fût encore un moyen détourné de se faire valoir. Au surplus, il ne connaissait de lui que les Soliloques et quelques courts commentaires sur les Psaumes, bien éloignés des interprétations des anciens docteurs grecs. «Adieu, mon ami très cher, fils par l'âge, père par la dignité; je t'en prie, veille à ce que désormais, quand tu m'écriras, je sois le premier à recevoir tes lettres ^. »
Ce chassé-croisé devait continuer encore. Augustin, ayant reçu du sous-diacre Asterius la première réponse de Jérôme, s'efl^orce de réparer la maladresse dont il se rend mieux compte et d'adoucir le susceptible vieillard. Il prend en riant l'avertissement qui lui est donné et proteste en même temps avec énergie qu'il n'a jamais eu l'arrière-pensée que l'on insinue. La réponse venue de Bethléem contenait d'ailleurs des phrases qui l'avaient enchanté, en l'assurant de l'amitié de Jérôme et du plaisir qu'il aurait à sa conversation. Il tenait d'autant plus à éviter toute polémique qu'il avait éprouvé plus de douleur au sujet de la discorde entre Jérôme et Rufin. Son âme en était endolorie. Comme il aurait tout fait pour qu'elle cessât : à qui se fier désormais, puisque des amis si intimes en étaient venus à échanger des paroles si amères }
^ JÉRÔME, Epist CV = Augustin, LXXII : « Crebras ad me », en 403 (Mau-
RISTES, VaLLARSI).
Aussi redoute-t-il tout incident semblable avec Jérôme et lui offre-t-il entière satisfaction pour ce qui, contre sa volonté, aurait pu le blesser. Malgré tout, il ne peut renoncer aux joies et aux sécurités de l'amitié chrétienne. Elle est si bonne ! Il se confie à Dieu pour l'avenir. Il n'y a d'ailleurs qu'à vivre d'une façon irréprochable et les indiscrétions ne seront pas à craindre. Mieux vaut encore être accusé à faux que justifier par ses actes l'accusation. Aussi sa conscience doit-elle aider Jérôme à supporter les incroyables inimitiés de son ancien ami. «Toutefois je souhaite qu'il soit lui-même plus doux pour que tu n'aies pas à te défendre ainsi. C'est un grand et triste prodige qu'une telle intimité ait abouti à cette inimitié. Ce sera grande joie, et bien plus après de telles dissensions, de revenir à l'ancienne concorde ^. » En même temps Augustin, un peu inquiet sur l'effet de cette lettre, envoyait un billet à Presidius, devenu évêque, le priant d'intervenir et lui communiquant dans ce but toute la correspondance ^.
Le diacre Cyprien dans l'intervalle avait accompli son mandat et remis aux mains de Jérôme toutes les pièces de l'affaire. Il ne trompa point la confiance qu'exprimait saint Augustin lorsqu'il écrivait, dans la lettre qui l'accréditait : « Jamais je n'ai eu de meilleure occasion. J'ai un tel espoir de recevoir par lui une lettre que je ne puis en ce genre rien espérer de plus sûr. Car ni le zèle à demander une réponse ne lui manquera, ni la grâce pour l'obtenir, ni l'attention pour la garder, ni la promptitude pour l'apporter, ni la fidélité pour la remettre ^. » Il obtint en effet une longue lettre où Jérôme abordait enfin les divers problèmes posés par saint Augustin et donnait franchement son avis, après avoir rectifié les informations insuffisantes sur le De Viris *. A grand renfort de citations patristiques et scripturaires, il maintenait l'interprétation donnée par lui du différend entre saint Pierre et
^ JÉRÔME, Epist. ex = Augustin, LXXIII : « Quamvis existimem », en 404 (Mauristes, Vallarsi).
2 JÉRÔME, Epist. CXI = Augustin, LXXIV : « Sicut praesens », même date.
^ JÉRÔME, Epist. CIV = Augustin, LXXI, i .
* Le nom d'Epitaphium lui venait de ce que dans certains exemplaires le livre se terminait par la mention de V Epitaphium de Népotien.
saint Paul, tout en s 'excusant d'insister et en invitant encore Augustin à s'abstenir de questions qui paraissaient vouloir le faire passer pour défenseur de l'erreur. Il répondait ensuite au sujet de sa traduction sur l'hébreu en expliquant la méprise d'Augustin concernant les Septante. Par un argument ad hominem, il lui montrait que de même que lui, Augustin, avait trouvé beaucoup de nouveau à dire sur les Psaumes, malgré la foule des commentateurs qui l'avaient précédé, Jérôme avait aussi pu trouver à rectifier, après les travaux des premiers traducteurs. Quant à Jonas, les Juifs consultés avaient dû se moquer des chrétiens, le terme hébreu ne répondant d'aucune manière à la « citrouille » des Septante. La lettre se terminait par un nouvel appel à la paix ^. Peu de temps après, le moine Firmus quittant Bethléem pour revenir en Afrique ^, Jérôme en profita pour envoyer une lettre amicale à Augustin. Il s'excusait encore d'avoir été obligé de lui répondre et l'exhortait à éviter désormais, dans sa correspondance, les questions épineuses pour se contenter d'un échange d'affection. Une brève allusion visait ce qu'Augustin avait écrit sur Rufin et justifiait l'attitude de Jérôme. « Désormais, concluait-il, divertissons-nous l'un et l'autre dans le champ des Écritures, sans nous faire du mal ^. »
^ JÉRÔME, Epist. CXII = Augustin, LXXV : « Très simul epistulas », en 404 fin (Mauristes, Vallarsi).
2 A en juger par la lettre ultérieure CXXXIV, ce moine Firmus, plus tard prêtre, semble avoir été l'homme d'affaires d'Eustochium. De là ses voyages en Afrique : « Sanctum presbyterum Firmum, anno praeterito, ob rem earum (Eustochium et la jeune Paula), Ravennam et inde Africam Siciliamquedireximus quem putamus iam in Africae partibus commorari. >■ On s'explique aisément qu'il n'ait point vu Augustin pendant son séjour en 405-406 {Epist. CXV): «Cum a sancto fratre nostro sollicite quaererem quid ageres sospitem te laetus audivi, rursum cum tuas litteras non dico sperarem sed exigerem, nesciente te de Africa profectum esse se dixit. >' Le beau-frère d'Eustochium, Pammachius, avait aussi des possessions en Afrique et, fin 401, saint Augustin lui écrit pour le féliciter de la manière dont il entend ses devoirs de propriétaire chrétien, en détournant ses colons du schisme donatiste (Augustin, Epist. LVIII). D'autres sénateurs catholiques étaient moins zélés.
^ Jérôme, Epist. CXV = Augustin, LXXXI : « Cum a sancto >>, en 405 fin (Mauristes), 405 (Vallarsi), 404 ou 405. Allusion à Rufin : <: Sin autem amicus qui me gladio petiit stilo repulsus est, sit humanitatis tuae atque iustitiae accusantem reprehendere non respondentem. In scripturarum si placet campo sine nostro invicem dolore ludamus.»
Au reçu de cette lettre, Augustin répondit en renouvelant ses excuses pour celle où il avait parlé de la querelle avec Rufin, et en insistant sur sa bonne intention. 11 revendiquait ensuite, puisque seules les Écritures canoniques ont le privilège de l'inerrance, le droit d'être en désaccord d'idées avec ses amis et de le dire, sans que le public dût y voir le signe d'une inimitié quelconque. Cela lui permettait de reprendre à fond la question du conflit entre saint Pierre et saint Paul, de réfuter les raisons alléguées par saint Jérôme et de maintenir sa propre opinion. Il n'avait aucune arrière-pensée de supplanter Jérôme dans l'opinion publique, en lui écrivant la lettre qui s'était égarée, en Italie et à Rome, avant de lui parvenir : il n'était d'ailleurs pour rien dans ce retard. Sa plaisanterie à propos de Stésichore et de la palinodie n'avait pas de signification désobligeante : simple allusion littéraire, peut-être peu opportune. Il souhaitait recevoir les avis de Jérôme, qui lui était supérieur de tant de manières, bien qu'inférieur par rapport à la dignité épiscopale. L'utilité de la version d'après l'hébreu lui apparaissait maintenant, mais cela lui laissait encore des difficultés et il lirait volontiers le traité de saint Jérôme sur la meilleure manière de traduire. D'ailleurs il était heureux d'apprendre que celui-ci avait revisé complètement les Septante. Qu'il lui fît donc parvenir un exemplaire : on verrait ainsi que si Augustin s'opposait à l'introduction de la version selon l'hébreu dans l'Église, ce n'était pas par un sentiment de jalousie à son égard, comme certains le disaient, mais pour ne pas déchaîner le désordre et par respect pour la version approuvée des Apôtres. Il tâcherait d'ailleurs que ses lettres lui fussent remises directement. Cependant avec l'affection, il souhaitait aussi la liberté de l'amitié et la franchise dans les rapports mutuels, pour se dire nettement ce que l'on pensait sans avoir à craindre de blesser. Mais par-dessus tout il tenait à conserver la charité ^.
Nous n'avons pas la réponse directe de saint Jérôme à cette
^ JÉRÔME, Epist. CXVI = Augustin, LXXXII : « lampridem caritati », fin 405 (Mauristes), 405 (Vallarsi), mieux 404 ou 405. C'était une réponse aux trois lettres CV, CXII et CXV de Jérôme et un complément de la lettre CX.
lettre. L'essentiel pourtant était assuré. Ces relations, un peu orageuses d'abord, devinrent et restèrent franchement amicales. En somme chacun gardait ses idées, et Jérôme se refusait à toute discussion; mais ni l'estime, ni l'affection réciproque ne reçurent d'atteinte et il viendrait un temps où la collaboration intellectuelle si désirée s'établirait d'elle-même pour faire front devant l'ennemi commun.
On a vu plus haut avec quelle vivacité saint Jérôme avait jadis répondu aux mauvais propos tenus sur son compte par celui qu'il avait si amicalement traité à Bethléem, le prêtre Vigilance. En 404, celui-ci lui fut dénoncé par un voisin de paroisse, le prêtre Riparius, comme attaquant le culte des martyrs. Sur cette simple donnée, Jérôme répondait par une invective où le « Dormitant », comme il l'appelait ironiquement, était secoué de belle façon et brièvement réfuté. Le polémiste se déclarait d'ailleurs prêt à récidiver et à compléter cette première ébauche, dès qu'il aurait entre les mains des pièces à conviction lui permettant de ne pas frapper l'air seulement, mais de diriger ses coups au bon endroit ^. Elles lui vinrent près de deux ans plus tard avec une lettre où deux prêtres, le même Riparius et Desiderius, faisaient connaître à Jérôme, par l'intermédiaire du diacre Sisinnius, les erreurs scandaleuses propagées par leur voisin Vigilance et lui communiquaient ses écrits. Il attaquait le culte des martyrs et de leurs reliques; il protestait contre les vigiles célébrées auprès de leur tombeau, et les flambeaux qu'on y entretenait allumés; il niait l'efficacité de l'intercession des Saints après leur mort. Par ailleurs, il attaquait l'austérité de la vie chrétienne en s'élevant contre le célibat des clercs; il traitait la continence d'hérésie et de séminaire des passions. Il blâmait ceux qui distribuaient leurs biens aux pauvres tout d'une fois au lieu de les vendre peu à peu. Enfin, il détournait d'envoyer des aumônes aux moines de Pales-
* Epist. CIX; la date 404 est fixée par celle du traité, écrit en 406 (n. 9) : « In altéra epistula quam, ante hoc ferme biennium, scripseram. »
tine, comme le saint évêque de Toulouse, Exupère, qui déléguait Sisinnius son diacre, pour y répandre d'abondantes charités.
Il est possible que les pratiques visées par Vigilance aient donné lieu à des abus, Jérôme le reconnaît; mais Tancien pèlerin de Terre-Sainte dépassait la mesure; la plupart de ses critiques étaient aussi scandaleuses qu'erronées. Sans doute nous n'avons pas ses opuscules ni la lettre des correspondants de Jérôme, qui nous permettraient une appréciation plus objective de sa doctrine. Quelles que soient les exagérations de son adversaire, qui lui répond avec une extrême vivacité et des personnalités excessives ^, il n'est pas douteux que l'ancien « cabaretier » était dans son tort. Le traité de Jérôme, dicté en une nuit, au moment où Sisinnius allait quitter Bethléem pour l'Egypte ^, fut pour Vigilance comme un coup de massue sous lequel il resta accablé. Retiré dans sa paroisse de Barcelone, on n'entendit plus parler de lui ^.
Jérôme fait allusion dans cet ouvrage à une invective du même genre, quoique sur un sujet un peu différent, qu'il avait écrite, à la
^ Les détails qui précèdent sont donnés par le traité Contra Vigilantium (PL, XXIII, 339-352) : la date en est fixée par le fait qu'il est en relation avec le voyage de Sisinnius visitant la Palestine en 406. Il repartit avant la fin de cette année pour l'Egypte, emportant les divers écrits de Jérôme dont il va être question et en particulier celui-ci {Ibid., III ; PL, XXIII, 341 , BC) : «Sed iam tempus est ut ipsius verba ponentes ad singula respondere nitamur. Fieri enim potest ut rursum malignus interpres dicat fictam a me materiam cui rhetorica disputatione respondeam, sicut illam quam scripsi ad Gallias matris et filiae inter se discordantium. Auctores sunt huius dictatiunculae meae sancti presbyteri Riparius et Desiderius, qui paroecias suas vicinia istius scribunt esse maculatas miseruntque libros per fratrem Sisinniumquos inter crapulam stertens evomuit. »
^ Contra Vigilantium, XVII (PL, XXIII, 352, B) : « Unius noctis lucubratione dictavi, festinante admodum fratre Sisinnio et propter sanctorum refrigeria ad Aegyptum ire properante. »
^ Les erreurs professées par Vigilance expliquent la sympathie particulière que lui témoignent les protestants. Ils en font volontiers un précurseur et enflent le rôle, en somme très épisodique, de cette tête brûlée du Comminge. D'après Gennadius {Vir. ill. XXXV ; PL, LVIII, 1078, B), Vigilance desservait la paroisse de Barcelone. L'intervention de Sisinnius ferait naturellement songer plutôt à une paroisse voisine de Toulouse et du pays natal de Vigilance. On ne peut cependant songer à Barcelone du Gers, car cette localité ne porte ce nom que depuis l'année 1315 (Monlezun, Histoire de la Gascogne, Auch, 1847, t. III, p. 80).
prière d'un clerc gaulois, sur un sujet assez délicat. Le clerc avait encore sa mère et sa sœur. Or l'une et l'autre refusaient de vivre avec lui et de vivre aussi ensemble et habitaient chacune de leur côté avec un clerc qui gérait leur fortune. C'était, on le voit, l'abus déjà ancien des agapètes, dénoncé ailleurs par Jérôme. La rhétorique dans cette pièce est si sensible et les allusions à la situation réelle des personnes visées, à la fois si vagues et si typiques, que certains contemporains y virent non pas un traité, répondant à une situation réelle, mais une sorte de déclamation dictée par saint Jérôme, pour s'exercer au beau style. La manière dont il rapporte lui-même cette opinion n'est pas absolument faite pour rendre complètement improbable cette hypothèse ^.
Le diacre d'Exupère, Sisinnius, ne rapportait pas seulement à Toulouse le traité contre Vigilance, mais diverses autres œuvres de saint Jérôme. Il y avait d'abord un certain nombre de réponses à des lettres venant soit de clercs, soit de moines, soit de pieuses femmes ^. Une seule nous est restée, la réponse aux questions posées par les deux frères toulousains Minervius et Alexandre, anciens avocats devenus moines, qui l'interrogeaient sur le sens des mots de saint Paul : Tous nous dormirons^ mais nous ne serons point tous changés. Surpris par le départ précipité de Sisinnius qui avait hâte de se rendre en Egypte et en Lybie pour y secourir les moines, victimes d'une famine, Jérôme dut se contenter de transcrire les diverses interprétations données par les commentateurs Théodore d'Héraclée, Diodore de Tarse, Apollinaire, Didyme, Acace de Césarée, ainsi que sur le texte analogue de la
1 Voir page précédente, n. i. Il s'agit de la lettre CXVII. La date a parte post est fixée par cette allusion du Contra Vigilantiiim. Jérôme ne précise pas davantage et la lettre ne fournit aucune donnée.
^ Epist. CXIX, I : « In ipso profectionis articulo fratris nostri Sisinnii qui vestra mihi scripta detulerat,haec qualiacumque sunt dictare compellor...Multas sanctorum fratrum et sororum de vestra provincia ad me detulit quaestiones ad quas usque diem Epiphaniorum largissimo spatio me responsurum putabam, cumque furtivis noctium lucubratiunculis ad plerasque dictarem et expletis aliis me ad vestram quasi ad difficillimam reservarem, subito supervenit, adserens se illico profecturum cumque eum rogarem ut diiïerret iter Lybiae mihi coepit famem obtendere etc.» —Ibid., 12 : « Volens ad alias quaestiunculas respondere et vel mea vel alia dictare, extemplo a fratre Sisinnio admonitus sum ut et ad vos et ad ceteros sanctos fratres, qui nos amare dignantur, litteras scriberem. »