LES INVASIONS BARBARES
tes, d*amis et de concitoyens massacrés ne lui parlent-ils pas assez haut ? Telle est la pensée qui le hante maintenant. Telles les graves leçons qu'il rappelle, un peu plus tard ^, à une jeune veuve Agérochia, pour la détourner des secondes noces, à l'exemple d'autres femmes de sa propre famille, sa grand'mère Métronia, veuve pendant quarante ans, sa mère Bénigna, depuis quatorze, sa tante paternelle depuis vingt. Il lui peint le tableau le plus sombre de la désolation de l'empire et dévoile par làmême à quel point son âme en était oppressée : il désespérerait si depuis longtemps son cœur n'était fixé en Dieu :
« Nous survivons en petit nombre : ce n'est point dû à nos mérites, mais à la miséricorde du Seigneur. Des nations innombrables et très féroces ont occupé l'ensemble des Gaules. Tout ce qu'il y a entre les Alpes et les Pyrénées, tout ce que limitent l'Océan et le Rhin est dévasté par le Quade, le Vandale, le Sarmate, les Alains, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes, les Alamans et,ô malheureuse république ! les Pannoniens devenus ennemis, car Assur aussi est venu avec eux (Ps. LXXXII, 9). Mayence cité jadis illustre a été prise et saccagée et dans son église des milliers d'hommes ont été massacrés; les Vangiens ^ ont été réduits par un long siège, la ville si puissante de Reims, Amiens, Arras, les plus reculés des hommes, les Morins ^, Tournai, les Némètes, Strasbourg ont été transportés en Germanie. Les Aquitains et la Novempopulanie, la Lyonnaise et la Naibonnaise, sauf un petit nombre de villes, sont complètement ravagés. Celles-ci aussi, au dehors le glaive, au dedans la faim les dévaste. Je ne puis sans larmes mentionner Toulouse, dont la ruine n'a jusqu'ici été empêchée que par le
^ Epist. CXIII. M. Hilberg a cru devoir restituer sous la forme Geruchia le vrai nom de la correspondante de saint Jérôme, lu jusqu'à lui Ageruchia ou Agérochia (CSEL, t. LVI, p. 72, apparat critique, où il fait remarquer qu'une erreur semblable a substitué dans quelques manuscrits au nom de Laeta celui d'Aleta ou d'Athleta). L'épître elle-même, comme il le signale (n. i,ibid., p. 73, I. 2) justifie ce nom par une sorte d'étymologie : « Quae quodam vaticinio futurorum ac Dei providentis auxilio nomen accepit.» Cependant la leçon Ageruchia donnée par tous les manuscrits que cite M. Hilberg, sauf un, est plus justifiée, en particulier sous la forme Agérochia (dans certains manuscrits) qui se rattache directement à l'adjectif àyépoj)^oç et répond ainsi à l'étymologie rappelée par saint Jérôme; voir l'apparat critique aux divers passages où est exprimé le nom de la jeune veuve. Cette forme a l'avantage de se rapporter à un mot déjà existant. Je ne trouve pas signalé d'adjectif ytpoû^^oç. La lettre, par ses allusions au sort de Rome, qui a dû se racheter à prix d'or, se date elle-même de 409 (n. 17).
^ Le territoire actuel de Worms.
* Les Morins : Nord et Pas-de-Calais ; les Némètes : Spire.
mérite de son saint évêque Exupère. Les Espagnes elles-mêmes, voyant venir à leur tour la mort, sont quotidiennement en proie à la terreur, se rappelant l'invasion des Cimbres. Ce que les autres ont souffert en une fois, elles, par l'appréhension, le souffrent continuellement. Je laisse le reste pour ne point paraître désespérer de la clémence divine. Jadis du Pont-Euxin aux Alpes Juliennes, notre bien n'était plus à nous et pendant trente ans, la barrière du Danube brisée, en pleines régions de l'empire romain, on se livrait bataille. La durée avait séché les larmes. Sauf quelques vieillards, les autres, nés pendant la captivité ou le siège, ne regrettaient point l'inconnue qu'était pour eux la liberté. Mais qui croirait et quelle histoire raconterait dignement que Rome, sur son propre sol, ne lutte plus pour sa gloire, mais pour son salut; hélas ! ne lutte même plus, mais, au prix de son or et de tous ses ornements, rachète sa vie ^ ? )>
La lamentation continue pour se terminer par cette adjuration : « Réponds-moi, très chère fille dans le Christ : c'est dans ces circonstances que tu épouseras ? que tu prendras un mari ? Ce sera sans doute ou un fuyard ou un combattant; tu saisis la conséquence de l'un et de l'autre. Au lieu du chant fescennin, le son terrible et rauque de la trompette éclatera. Les filles d'honneur seront peut-être tout en deuil. Quelles commodités de la vie, quand tu auras perdu les revenus de tes domaines, quand tu verras ta petite famille dépérir par la faim et la maladie ! Mais non, tu n'as point ces sentiments; je ne puis avoir cette idée fâcheuse de celle qui a consacré son âme au Seigneur ^. »
Quand il écrivait à Agérochia, saint Jérôme ne se doutait pas que le désastre un moment écarté allait fondre sur Rome trahie ; qu'elle serait violée par les troupes d'Alaric, ses trésors pillés, ses monuments détruits, ses habitants en partie massacrés ou livrés à tous les caprices de la soldatesque. Beaucoup de chrétiens et de chrétiennes avaient pu fuir à temps en Sicile, en Afrique, en Orient, où chaque jour, par troupes, ils se présentaient dénués de tout. Jérôme, Eustochium, tous les frères se prodiguaient pour leur assurer les consolations et les secours de la charité ^. D'autres étaient restés à Rome ; de ce nombre Marcella qui, intrépidement, avait fait front aux envahisseurs, et par sa force d'âme
1 Epist.CXKUl, 15-16.
2 Epist. CXXIII, 17.
' Préface au livre III du Comm. in Ezech. (PL, XXV, 75-76), au livre VII {Ibid. 199).
MORT DE MARCELLA 317
imposé sa volonté. Au barbare cupide qui lui demandait son or, elle montrait ses pauvres habits de moniale, indices de sa pauvreté volontaire. Rouée de coups de bâton, elle demeurait impassible, uniquement soucieuse d'arracher au déshonneur sa compagne plus jeune, la vierge Principia. A force de supplications, elle obtint de la conduire elle-même jusqu'à la basilique de saint Paul, que les pillards avaient désignée, avec d'autres églises, comme lieu de refuge et promis de respecter.
Ces dernières épreuves eurent raison de ses forces. Quelques mois après, brusquement, en pleine santé apparente, sans secousse, souriante parmi les pleurs et les baisers de sa fille d'adoption, elle s'endormit dans le Seigneur. Vers le même temps, son cousin Pammachius quittait lui aussi ce monde. Parmi les victimes directes de l'occupation, plusieurs étaient personnellement connues de Jérôme ^. Ces nouvelles lui survenaient coup sur coup. Elles s'ajoutaient aux émotions que lui donnait la vue de tant de personnes réduites subitement de la richesse et de l'aisance au dénuement le plus pitoyable. Parfois on leur disputait encore le prix des quelques bardes qu'elles avaient emportées ! Ces épreuves, plus encore la défaite de l'empire, l'humiliation subie par Rome, la maîtresse du monde, écrasée par le barbare vainqueur, tout cela pendant quelque temps accabla son âme et lui fit tomber la plume des mains ^. Il finit par réagir
^ Epist. CXXVII, 13-14. Le texte d'Hilberg adopte, d'après les manuscrits, une variante importante : « Post aliquot menses^ sana, intégra, vegetoque corpusculo, dormivit in Domino.» Les éditions antérieures lisaient : «post aliquot dies'>K Comm. in Ezech. I (PL, XXV, 15) : « Et ecce subito mors mihi Pammachii atque Marcellae, Romanae urbis obsidio multorumque fratrum et sororum dormitio nuntiata est. » Il résulte de la comparaison de ces deux textes que le dernier ne suit pas l'ordre chronologique.
2 Epist. CXXVI, 2 et CXXVII, i ; Préface aux livres I, III et VII du Comm. in Ezech. (?1j, ^KXN , 15-17 ; 75-76 et 199) ; cfr ibid. 16-17: «Ad Ezechiel quod tibi et sanctae memoriae matri tuae Paulae, o virgo Christi Eustochium, saepe pollicitus sum, transire cupiebam et extremam, ut dicitur, manum operi imponere prophetali, et ecce subito mors mihi Pammachii atque Marcellae, Romanae urbis obsidio multorumque fratrum et sororum dormitio nuntiata est. Atque ita consternatus obstupui ut nihil aliud, diebus ac noctibus, nisi de salute omnium cogitarem meque in captivitate sanctorum putarem esse captivum nec possem prius ora reserare nisi aliquid certius discerem, dum inter spem et desperationem soUicitus pendeo aliorumque malis me crucio. Postquam vero clarissimum terrarum
3l8 AVANT LA LUTTE ANTIPELAGIENNE
contre cette torpeur, surtout quand la mort de Rufin, survenue sur ces entrefaites, l'eut comme délivré d'un horrible cauchemar : «Il n'avait plus à craindre les embûches des hérétiques; il pourrait maintenant, en toute sécurité, se consacrer aux travaux scripturaires ^. » Il se remit donc au travail en adoptant pour Ézéchiel la même méthode que pour Isaïe. Après une alerte, provoquée par une incursion des barbares, survenue lorsqu'il achevait le troisième livre ^, il poursuivit sans se décourager les quatorze livres de commentaires consacrés à cette prophétie obscure et pour laquelle, en ce qui concernait du moins le temple symbolique, décrit par le Prophète, il ne se connaissait pas de prédécesseur ^.
Le travail était bien lourd parfois. Les journées étaient absorbées par le soin des pèlerins, par l'exercice de la charité auprès
omnium lumen exstinctum est, immo Romani imperii truncatum caput et, ut verius dicam, in una urbe totus orbis interiit, obmutui et humiliatus sum... »
^ Comm. in Ezech. I (PL, XXV, 16-17, A) : « Verum quia et tu indesinenter hoc flagitas et magno vulneri cicatrix paulatim obducitur scorpiusque inter Enceladum et Porphyrium Trinacriae humo premitur et hydra multorum capitum contra nos aliquando sibilare cessavit, datumque tempus quo non haereticorum respondere insidiis sed scripturarum expositioni incumbere debeamus, aggrediar Ezechielem prophetam.» Le texte sur Ézéchiel (PL, XXV, 15-17, A) rapproché de la lettre CXXVII, 14, et de CXXVI, 2, indique nettement qu'il faut placer la mort de Rufin en 411, et non en 409 ou 410, quelque temps après la mort de Marcella, survenue elle-même cette année. Cfr supra, p. 282.
^ Cela résulte de la lettre CXXVI, 2. Le commentaire sur Ézéchiel, commencé avant la prise de Rome, fut interrompu : « in ipso dictandi exordio, ita animus meus Occidentalium provinciarum et maxime urbis Romae vastatione confusus est, ut, iuxta vulgare proverbium, proprium quoque ignorarem vocabulum diuque tacui sciens tempus esse lacrimarum. » Il fut repris l'année où une invasion se produisit en Orient, qui obligea Jérôme à interrompre de nouveau, après le troisième livre (les préfaces ne font point allusion à cette invasion. La seule interruption dont il est parlé se trouve mentionnée dans la préface du livre III et non dans celle du livre IV, où cette mention aurait naturellement sa place) : «Hoc anno autemcumtresexplicassem libros subitus impetusbarbarorum...sicAeg\'^pti limitem, Palaestinae, Phoenicis, Syriae percucurrit, ad instar torrentis cuncta secum trahens, ut vix manus eorum misericordia Christi potuerimus evadere. » Il s'agit de l'année 411.
^ Préface au livre XI du Comm. in Ezech. (PL, XXV, 325, C) : '< Diu mihi erit multumque dubitandum utrum ad spirituale templum debeam mittere manus an aperte ignorantiam confiteri, praesertim cum et apud iudaeos et apud nos super interpretatione eius grande silentium sit. » — Préface au livre XII {Ibid. 369, C) : «Trepidationem meam in explanatione templi Ezéchiel immo tacendi perseverantiam, tuae, filia Eustochium, preces et Domini promissa superarunt. »