RETOUR EN ITALIE: AQUILEE I
deur du détachement absolu ^.11 en informa Bonose. Celui-ci partagea bientôt ses aspirations. Ensemble ils s'encourageaient à renoncer au siècle pour servir uniquement Jésus- Christ. Bientôt ce fut chose absolument décidée. Un jour eux aussi demanderaient à la solitude la liberté de servir Dieu, loin de tout souci terrestre.
C'est peut-être sous l'empire de ces nouveaux sentiments que saint Jérôme, à Trêves, s'intéressa particulièrement à la littérature ecclésiastique. Lui, si féru des auteurs classiques, toujours prêt à relever ses propos d'une citation de Virgile ou d'Horace, profita de son séjour prolongé dans cette ville, pour obliger à ce sujet ses amis. A la prière de Rufin, il copia deux ouvrages de saint Hilaire : le Commentaire sur les Psaumes et l'écrit volumineux sur les Synodes. Ce détail rappelé incidemment dans une lettre postérieure ^, autorise à penser que d'autres ouvrages du même genre, calligraphiés de sa main, formèrent alors le premier fonds chrétien de cette bibliothèque, qui le suivrait même au désert et qu'il ne cesserait de compléter.
C'est chargé de ces richesses littéraires et le cœur plein des graves pensées qu'il avait agitées au sujet de son avenir que Jérôme regagna la Haute Italie et revit Stridon. Il semble y avoir alors séjourné quelque temps. On sait que la ville d'Aquilée en était peu éloignée. Jérôme y retrouva des amis anciens, Rufin
' Epist. III, s : « Scis ipse (Christe)... ut ego primus coeperim velle te colère; mémento quaeso istum bellatorem tuum mecum quondam fuisse tironem. » Tillemont en a conclu que Jérôme était revenu à Rome, pour se faire baptiser, parce que « ce serait faire tort à sa piété de croire qu'ayant été baptisé dans un âge avancé, il n'aurait commencé que depuis à vouloir servir Jésus-Christ » {Mémoires, t. XII, p. lo, art. 3). Le contexte indique pourtant manifestement qu'il s'agit du service de Dieu dans la vie monastique où Bonose précéda Jérôme, alors qu'il n'y avait pensé que sous l'inspiration de celui-ci.
^ Epist. V, 2 : il y demande à Florentinus d'intervenir auprès de Rufin, pour qu'il lui renvoie certains manuscrits et ajoute : « Interpretationem quoque psalmorum davidicorum et prolixum valde de Synodis librum sancti Hilarii quae ei apud Treveris manu mea ipse descripseram aeque ut mihi transferas peto. »
entre autres, avec qui les relations rendues plus intimes par les mêmes desseins de vie religieuse, se nouèrent toujours plus étroites. Il y fit aussi des connaissances nouvelles qui ne tardèrent pas à lui devenir très chères. Il habita même probablement Aquilée où, — écrivait-il quelques années plus tard, dans sa Chronique^, encore tout au regret de cet âge d'or, — les clercs formaient comme un chœur de bienheureux. C'était en effet un milieu extrêmement intéressant, tel qu'il le lui fallait alors. L'ascétisme y était en honneur et aussi les joies intellectuelles.
De cette élite, groupée autour de l'évêque Valérien 2, pour assurer la pleine victoire de l'orthodoxie et chasser les derniers restes de l'infection arienne, favorisée par son prédécesseur Fortunatien, le membre le plus en vue était le prêtre Chromatius. Sa maison était un vrai monastère où l'ascétisme comptait pour fidèles, avec son frère Eusebius, un ami commun l'archidiacre Jovinus, sa propre mère et ses sœurs qui avaient voué à Dieu leur virginité. Saint Jérôme y fréquentait encore le diacre Julien, père spirituel de sa jeune sœur, le sous-diacre Nicéas qui allait bientôt faire le voyage de Terre Sainte, un moine du nom de Chrysocomas. Peut-être y retrouva-t-il Héliodore, devenu officier puis moine, dont la patrie Altinum n'était qu'à quelques milles à l'ouest d 'Aquilée.
Entre les deux cités se trouvait la petite ville de Concordia dont Rufin était originaire. L'un de ses compatriotes intéressa au plus haut point Jérôme ^. C'était un vieillard presque centenaire, mais à qui l'âge n'avait rien ôté de sa vigueur physique et intel-
' lo^ année (374) de Valentinien (PL, XXVII, 697-698 ; édit. Helm, p. 247) : 0 Aquileienses clerici quasi chorus beatorum habentur. »
" Les détails qui suivent sont empruntés à la correspondance : Epis t. VII, ad Chromatium, lovinum et Eusebium; VI, ad Iulianum; \1II, ad Niceam hypodiaconum; IX, ad Chrj'socomam. Il est question d'Héliodore dans diverses lettres qui seront signalées plus tard. Il ne se lia intimement avec Nicéas que plus tard, en Orient.
Epist. X, ad Paulum senem Concordiae. Voir en plus la notice de Tertullien au chapitre LUI du De Viris (PL, XXIII, 661-663), et la lettre V, 2, où il est question des livres prêtés à Rufin : « Scripsit mihi et quidam, de patria supradicti fratris Rufini, Paulus senex, Tertulliani suum codicem apud eum esse, quem vehementer repoposcit. «