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LE SONGE

mépris du monde antique pour l'esclave, « il avait par la pureté de ses mœurs effacé la tache de la servitude. » C'était Hylas serviteur de sainte Mélanie. Il ne restait plus au malade que l'excellent Evagrius; en dépit de ses occupations, cet ami avait pour lui les attentions les plus assidues ^. Ces deuils répétés unis aux luttes intérieures affligeaient douloureusement l'âme; mais le corps en subissait le contre-coup. L'état de Jérôme empira au point qu'il en vint presque à perdre conscience de lui-même et se trouva à deux doigts de la mort .

C'est probablement au cours d'une de ces maladies ^ qu'il fit un rêve dont les conséquences furent importantes pour les rapports entre sa vie intérieure et ses occupations littéraires. Luimême l'a raconté avec une vivacité d'imagination et une chaleur de sentiment qui montrent à quel point, après dix ans écoulés, le souvenir qu'il en gardait lui était présent :

« Il y a bien des années, maison, parents, sœurs, alliés et, chose plus difficile, habitudes d'une nourriture assez recherchée, j'avais renoncé à tout cela pour le royaume des cieux et j'allais à Jérusalem pour y entrer dans la milice. A Rome je m'étais, avec beaucoup de soin et de peine, composé une bibliothèque. Elle m'était devenue indispensable. Malheureux que j'étais, la lecture de Cicéron suivait le jeûne; après de fréquentes veilles la nuit et les larmes que le souvenir de mes péchés passés m'arrachait du fond des entrailles, je prenais en mains Plante. Si parfois revenu à moi-même, je commençais à lire un prophète, cette langue in-

^ Epist. III, 3 : « E duobus oculis unum perdidi ; Innocentium enim partem animae meae repentinus febrium ardor abstraxit Nunc uno et toto mihi luminc Evagrio nostro fruor, cui ego semper infirmus quidam ad laborem cumulus accessi. Erat nobiscum et Hylas, sanctae Melaniae famulus, qui puritate morum maculam servitutis abluerat. Et hic necdum obductam rescidit cicatricem. »

* Epist. VI, 2 : « Quanquam ita me iugis tam corporis aegrotatio quam animae aegritudo consumpsit ut morte imminente nec mei paene memor fuerim. » On peut en rapprocher la description qu'il fait de la maladie grave du carême, pendant laquelle il eut le songe dont il va être question (Epist. XXII, 30).

' Ce songe est souvent rapporté à l'époque de la vie au désert, mais il n'y a aucun détail qui ne cadre avec ce que nous savons sur le séjour à Antioche auquel nous renvoie naturellement la mention de la maladie.

culte me repoussait et comme, dans ma cécité, je ne voyais pas la lumière, je n'en rejetais pas la faute sur mes yeux, mais sur le soleil. J'étais ainsi joué par l'antique serpent. Vers le milieu du carême, la fièvre pénétra jusqu'aux moelles mon corps épuisé et sans discontinuer, chose incroyable, ravagea tellement mes pauvres membres que mes os se tenaient à peine. On préparait déjà mes funérailles; la chaleur vitale en mon corps déjà tout refroidi ne palpitait plus guère que dans ma poitrine encore tiède. Tout à coup je fus ravi en esprit et entraîné devant le tribunal du juge. Tant de lumière et d'éclat jaillissait de la splendeur de l'assistance que projeté à terre je n'osais lever les yeux. Interrogé sur mon état : « Je suis chrétien )% répondis-je. — <( Tu mens, dit celui qui siégeait; tu es cicéronien, pas chrétien. Où est ton trésor, là est ton cœur. » Aussitôt je me tus et accablé de coups, sur son ordre, je me sentais plus tourmenté encore par le feu de ma conscience et ruminais ce verset : En enfer qui vous confessera? (Ps. VI, 6). Je me mis pourtant à prier et à gémir : « Ayez pitié de moi. Seigneur, ayez pitié de moi. » Ces cris résonnaient au milieu des coups de fouet. Enfin, se prosternant aux genoux du président, les assistants essayèrent d'implorer pardon pour ma jeunesse et possibilité de repentir pour mon erreur : je subirais le châtiment si dans la suite je venais à lire encore la littérature païenne. Moi qui dans une pareille torture étais prêt à faire des promesses plus fortes encore, je commençai à faire serment et à l'interpeller : .( Seigneur, dis-je, si jamais j'ai encore des livres profanes, si j'en lis, je vous aurai renié. » Sur ce serment, je fus relâché. Je reprends mes sens et, à l'étonnement de tous, j'ouvre les yeux, tellement baignés de larmes que les sceptiques eux-mêmes devaient croire au témoignage de ma douleur. Ce n'était pas un assoupissement, un de ces vains songes qui souvent nous illusionnent. J'en atteste le tribunal où j'étais prosterné, j'en atteste le jugement qui me faisait peur. Puissé-je n'avoir jamais à subir pareille question ! Mes épaules en étaient livides, les coups se faisaient sentir encore après le rêve. Je mis désormais à lire les ouvrages divins bien plus de passion que je n'en avais apporté à la lecture des livres mortels ^. »

Longtemps après, quand Rufin eut le mauvais goût d'aller chercher dans ce récit un argument contre saint Jérôme, celui-ci affecta de n'y plus attacher aucune importance ^. Il répondit avec désinvolture qu'il ne fallait pas faire tant de cas d'un songe : on

1 Epht. XXII, 30.

2 Rufin, ^/>o/. II, ô (PL, XXI, 588). - Jérôme, Apol. I, 30-31 et III, 32 (PL, XXIII, 421-423 et 480-481).

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rêve parfois des choses si absurdes ! Comment en être rendu responsable et 5^ chercher une règle de vie ? Il est incontestable toutefois qu'au moment même et de longues années encore, l'impression persista profonde et se traduisit par le renoncement absolu à toute lecture profane n'ayant pour but que le divertissement ^, L'épisode montre avec quel sérieux Jérôme envisageait la carrière où il s'apprêtait à entrer, quel conflit soulevaient dans sa conscience ses habitudes littéraires aux prises avec le dessein d'une perfection chrétienne toujours plus stricte.

Sans doute l'un des fruits de cette résolution fut son premier travail d'exégèse, un commentaire sur le prophète Abdias. Il en a parlé quelque vingt ans plus tard, avec une bonne grâce amusée, en dédiant un second commentaire à son ancien condisciple Pammachius ". On devine ce qui avait valu à cette courte prophétie les préférences de Jérôme, Elle prêtait admirablement par sa teneur aux développements oratoires où le jeune écrivain pouvait utiliser les multiples ressources de son talent. Rien de plus facile que de faire écho, par des sentences bien frappées et des invectives passionnées, aux apostrophes du prophète. L'exégète novice se les appliquait sans doute à lui-même et y déchaînait la fougue de son zèle amer de nouveau converti. Quand, avec l'âge, l'exaltation fut tombée, quand surtout la maîtrise de la langue hébraïque et l'étude approfondie des Écritures lui eurent révélé la véritable manière de commenter les textes, il ne songeait plus, sans quelque honte, à ce premier fruit de ses études bibliques. Il aurait voulu en perdre lui-même le souvenir et se plaisait à penser que l'opuscule resterait enfoui, inconnu, dans un coin de sa bibliothèque :

' L'allusion transparente de la préface au livre III du Commentaire sur l'épître aux Galates est très caractéristique de son état d'esprit. Saint Jérôme y renvoie à la date précise du songe (PL, XXVI, 399, C ; en 388-389 ?) : « Nostis enim et ipsae (Paula et Eustochium) quod plus Quam XV anni sunt ex quo in manus meas nunquam Tullius, nunquam Maro, nunquam gentilium litterarum quilibct auctor ascendit. » Sur la réalité du songe, voir note complémentaire D.

« Quand j'étais enfant, je parlais et je pensais comme un enfant: aussi mérité-je l'indulgence pour avoir, dans mon adolescence, entraîné par l'ardeur à l'étude des Écritures, interprété allégoriquement le prophète Abdias dont j'ignorais le sens littéral. Mon cœur était enflammé par la connaissance mystique : j'avais lu que tout était possible aux croyants, j'ignorais qu'il y avait diversité des charismes; ma connaissance des lettres profanes me faisait croire que je pouvais lire un livre fermé. »

Et il parle de sa sottise, plaidant l'indulgence pour ce fruit de son juvénile talent :

« J'étais enfant, je ne savais pas encore écrire, ma main titubait, mes doigts tremblotaient. »

Il tâcha, dans un nouveau commentaire, de reprendre l'œuvre et de corriger si possible les lettres mal conformées. C'est qu'en efïet, à son grand désespoir, un admirateur trop zélé venait de remettre au jour le malencontreux avorton : « J'espérais que mon écrit resterait caché dans les cassettes. J'avais voué au feu cette première témérité de mon petit talent quand subitement d'Italie m'en est apporté un exemplaire par un jeune homme, de l'âge que j'avais lorsque je composai cet écrit dont il était enthousiaste. Je l'avoue, j'admirais qu'un mauvais écrivain trouvât toujours lecteur à son niveau. Il vantait l'œuvre, moi je rougissais; il portait aux nues je ne sais quel sens mystique, moi la tête baissée je dissimulais ma honte. » Jérôme se consolait en pensant que, du moins, il était arrivé à faire sienne la parole de Socrate : Je sais que je ne sais rien, et en se rappelant les premiers essais médiocres des grands hommes ses modèles, d'un Cicéron, d'un Tertullien, d'un Origène et d'un Quintilien. Lui chétif pouvait bien, à son tour, avouer mésaventure pareille aux leurs.

A Antioche, Jérôme était admirablement placé pour se tenir au courant de ce qui intéressait les deux mondes, l'Orient et l'Occident. Les pèlerins pour l'Egypte et la Palestine s'y arrêtaient volontiers à l'aller ou au retour ^. Parmi eux Jérôme avait parfois la joie de retrouver des compatriotes et des amis. C'est ainsi que Nicéas, sous-diacre d'Aquilée, s'y arrêta quelques jours, pendant

^ Voir la Peregrinado de la Pseudo-Silvie, XVII-XVIII,(édit.GEYER.p. 60-61) îtVItinerarium Burdigaleme (Ibid. p. 17).

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lesquels Jérôme lui témoigna la plus vive affection *. Il fut plus ravi encore d'une autre rencontre qui éveilla d'abord en lui les espérances les plus séduisantes. Son vieil ami Héliodore,qui avait quitté l'armée pour se faire moine, avait lui aussi fait le pèlerinage de Terre Sainte". Le voyage avait été pénible, mais Héliodore rencontrait à Jérusalem un bon Samaritain qui, par des soins généreux, le rétablit complètement ^. Héliodore apportait à Jérôme une heureuse nouvelle: l'ami de cœur, celui dont un déchirement impie l'avait séparé à Aquilée, Rufin était lui aussi en Orient. Mais Jérôme n'osait croire à tant de bonheur. Un prêtre envoyé d'Alexandrie chez les confesseurs égyptiens, voisins de Jérôme *, avait, depuis, lui aussi, parlé d'un Rufin qui visitait l'Egypte et ses anachorètes, mais il n'avait pu préciser quel était ce Rufin ni d'où il venait. A la longue, il y eut tant de gens arrivant d'Egypte et des détails si précis que le doute n'était plus possible. Rufin, — celui de Jérôme, — avait été visiter le fameux Macaire et continuait son pèlerinage au pays de saint Antoine et de saint Pacôme. On disait même qu'il allait venir à Jérusalem avec sainte Mélanie *. Bien sûr, cette fois, de ne point céder à une illusion, Jérôme se hâte de lui écrire sa joie et le désir qu'il a de le voir ^ ;

« Que Dieu accorde plus qu'on ne lui demande et qu'il donne souvent ce que l'œil n'a point vu ni l'oreille entendu ni le cœur soupçonné, je l'avais déjà su à l'école des Écritures mais je viens d'en faire moi-même l'expérience, mon très cher Rufin. Je pensais être déjà bien audacieux,

1 Epist. VIII.

^ Contrairement à ce que l'on suppose et écrit couramment, il n'est pas question de la présence d'Héliodore en Syrie avant son retour de Palestine d'où il rapportait la nouvelle du séjour de Rufin en Egypte. La lettre VI, 2, à Julien d'Aquilée, indique bien que Jérôme et Héliodore ne s'étaient pas rendus ensemble en Orient : « Sanctus frater Heliodorus hic adfuit. »

' Epist. IV, I, à Florentinus : « Heliodori fratris a te adiuta nécessitas mutorum potest etiam ora laxare; quibus gratiis, quo ille praeconio, peregrinationis incommoda a te fota referebat. »

* Jérôme reparle de ces confesseurs dans sa lettre XV, 2, au pape Damase. On les identifie avec les évêques exilés à Diocésarée en Palestine, mais la distance est si grande entre cette ville et Antioche, que cela paraît bien invraisemblable. On ne voit guère pourquoi, en venant d'Egypte pour se rendre auprès de ces exilés, on serait remonté jusqu'à Antioche. Il s'agit donc d'un autre groupe.

* Epist. III, 2 et IV, 2.

^Epist.lU.,1.

dans mes désirs, en espérant, par l'échange de la correspondance, une image menteuse de la présence. Or j'apprends que tu pénètres dans les secrets de l'Egypte, que tu visites les chœurs des moines. Ah ! si le Seigneur Jésus-Christ m'accordait tout à coup maintenant d'être transporté comme Philippe près de l'eunuque ou Habacuc près de Daniel, comme je te serrerais étroitement dans mes bras et cette bouche qui, avec moi, a été folle puis sage, comme je la presserais de mes lèvres ! Mais je ne le mérite point et, sans force quand il est en santé, mon pauvre petit corps est brisé par de fréquentes maladies; j'envoie donc à ma place, à ta rencontre, cette lettre qui, t'enlaçant des liens de l'affection, te conduira jusqu'à moi. »

Après avoir longtemps hésité à croire la nouvelle, quand il en a eu des preuves évidentes par un moine d'Egypte :

« Alors, écrit-il, j'ai lâché complètement les rênes à la crédulité et j'ai vraiment souffert d'être malade. Si mes forces corporelles bien diminuées n'avaient été pour moi une entrave, ni les ardeurs de la mi-été, ni la mer toujours incertaine aux navigateurs n'auraient fait obstacle à ma hâte. Crois-moi, le marin ballotté par la tempête ne souhaite pas aussi vivement le port ni les champs desséchés la pluie, ni, assise sur le rivage fuyant, la mère anxieuse n'attend ainsi son fils. »

Il lui résume ensuite brièvement son voyage, depuis le moment où un ouragan subit l'a arraché à son côté et il s'attarde à faire longuement le panégyrique de Bonose.

Cet ami de toujours, ce compagnon d'enfance et d'étude avait, on se le rappelle, sous l'influence de Jérôme, décidé, comme lui, à Trêves, de se donner à Dieu. Depuis que Rufîn avait quitté l'Italie, moins hésitant que son conseiller, Bonose avait mis à exécution son projet. Tandis que Jérôme, aux prises avec la maladie et les tentations, quoique déjà résolu au sacrifice, se débattait dans une incertitude pénible, Bonose avait quitté sans faiblir une mère, des sœurs, un frère très chers, pour se retirer dans une île du Quarnero, loin de tout voisinage humain, sans même un seul compagnon. Avec un sentiment de secrète envie, Jérôme portait ses regards vers ce coin de terre béni du ciel ^.

* Les détails sur Bonose de la lettre III, 4-6, sont à compléter par ceux de la lettre VII, 3. Il en résulte que le départ de Bonose pour la solitude maritime était postérieur à celui de Jérôme et de Rufin. Dans sa Chroiiique, en 381, Jérôme payait simultanément le tribut de l'amitié à Bonose, à Rufin et à Florentinus, en

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C'est au bienfaiteur d'Héliodore, au moine latin Florentinus qu'il envoyait sa lettre à Rufin, avec prière de la lui transmettre à Jérusalem. Dans son billet d'envoi, il manifestait le désir de relations amicales avec le «père des pauvres»; mais, ajoutait-il modestement, que Florentinus prît bien garde de le croire un second Rufin. Celui-ci, récemment baptisé, est dans toute la splendeur de la vertu chrétienne. Jérôme n'est qu'un pécheur endurci dont la miséricorde de Dieu aura peut-être pitié et qu'elle tirera du tombeau comme Lazare. Florentinus avait près de lui un moine du nom de Martinien à qui Jérôme offre aussi ses souhaits d'amitié. L'un et l'autre n'étaient point des inconnus pour Evagrius. Il y avait entre eux échange de services. Evagrius, à plusieurs reprises, avait essayé, à Antioche, vainement d'ailleurs, d'arracher à son nouveau maître et de faire rendre à Florentinus un esclave fugitif ^

En attendant de plus amples nouvelles, Jérôme s'eiforçait, sur place même, d'amener Héliodore à le suivre au désert de Chalcis où, plus que jamais, il songeait à se retirer ^. Héliodore

écrivant à la i^^ année (377) de Valens (PL, XXVII, 699; édit. Helm, p. 248) : « Florentinus, Bonosus et Rufinus insignes monachi habentur, e quibus Florentinus tam misericors in egentes fuit ut voilgo pater pauperum nominatus sit. » L'éloge de la bienfaisante charité de Florentinus dans la lettre IV, i, montre que c'est bien là le texte primitif, contrairement à ce que soutient Schoene, d'après qui saint Jérôme aurait d'abord écrit de Rufin ce qui est ici attribué à Florentinus. Cfr Schoene, Die Weltchronik des Hieronymus, pp. m et suiv., cité et approuvé par Grûtzmacher, p. 195, n. 5 ; BLE, 1918, p. 318, où je les réfute.

1 Epist. IV et V.

^ Les détails qui suivent sont tirés surtout de la lettre XIV à Héliodore. Il semble, d'après la lettre III, i, qu'Héliodore avait déjà quitté Antioche quand Jérôme écrit à Rufin pour la première fois, c'est-à-dire presque un an après son arrivée. Il n'y a plus qu'Evagrius avec lui. Or le passage d'Héliodore est mentionné au n. 3. Il était sûrement parti lors de la lettre V, écrite peu de temps après, du désert, à Florentinus; de même Epist. VI, 2. La lettre IX à Chrysocomas le suppose déjà revenu àAquilée; cfr VI, 2 : «FraterHeliodorus hic adfuit qui,cum mecum heremum vellet incolere, meis sceleribus fugatus abscessit. » — Epist. XIV, I : « Quanto studio et amore contenderim ut pariter in heremo moraremur conscium mutuae caritatis pectus agnoscit. Quibus lamentis quo dolore que gemitu te abeuntem prosecutus sim, istae quoque litterae testes sunt quas lacrimis cernis interlitas. Verum tu, parvulus delicatus, contemptum rogantis per blandimenta fovisti et ego incautus quid tune agerem nesciebam : tacerem .' sed quod ardenter volebam moderate dissimulare non poteram ; impensius obsecrarem ? sed audire nolebas quia similiter non amabas.» Le voyage d'Héliodore aux Lieux-Saints lui

avait embrassé la profession monastique mais hésitait sur le genre de vie à adopter. Il n'y avait pas que des anachorètes ou des ermites; dans les villes, à Antioche, par exemple, existaient des communautés ferventes d'ascètes où on retrouvait, sous des formes un peu différentes, la pratique des mêmes vertus qu'au désert. Certains même se contentaient de vivre dans la continence sans pour cela quitter la maison paternelle ou renoncer à leurs occupations. Ils étaient plus assidus aux églises et plus sévères dans leur conduite ; ils sanctifiaient le monde par leur présence sans éprouver le besoin de l'abandonner complètement. Entre Jérôme et Héliodore ces pensées faisaient l'objet de fréquents débats. Avec sa véhémente éloquence, Jérôme plaidait la cause de la solitude: ils y seraient si heureux tous deux ! Ils pourraient en toute liberté y prier, y travailler à l'abri des tentations périlleuses et des contacts troublants. Héliodore disait oui, souriait doucement, mais ne parvenait pas à se décider. La solitude prochaine lui apparaissait sous des couleurs moins riantes qu'à Jérôme. L'Orient ne l'avait point conquis. Il évoquait des tableaux plus intimes et plus lointains. Son cœur le ramenait à Altinum, sur l'Adriatique, vers la vaste et confortable demeure familiale où l'attendaient son père et sa mère, où l'affection d'une sœur déjà veuve et d'un neveu, Népotien, encore tout petit, demandait sa protection. De nombreux serviteurs y réclamaient l'héritier de la maison ^. A l'exemple d'amis que Jérôme connaissait bien, il pourrait, sans difficulté, mener la vie monastique projetée, sans renoncer à l'intimité du foyer.

avait été particulièrement pénible, car outre l'allusion très claire de la lettre IV, I, Jérôme redit ici (XIV, i) : « Nolo te antiquae peregrinationis terreat difficultas.»

^ Epist. XIV, 3 : « Neque vero nescio qua te nunc dicas compede praepediri. Non est nobis ferreum pectus nec dura praecordia, non ex silice natos Hyrcanae nutriere tigrides ; et nos per ista transivimus. Nunc tibi blandis vidua soror haeret lacertis, nunc illi cum quibus adolevisti vernulae aiunt : cui nos servi turos relinquis ? nunc et gerula quondam anus et nutricius, secundus post naturalem pietatis pater, clamitat : morituros exspecta paulisper et sepeli. Forsitan et Iaxis uberum pellibus, arata rugis fronte, antiquum referens mamma lallare congemi» net. » — Déjà ibid., 2: « Licet parvulus ex collo pendeat nepos, licet sparso crine et scissis vestibus ubera quibus nutrierat mater ostendat, licet in limine iaceat pater, per calcatum perge patrem... >>

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Ce fut Altinum qui l'emporta. Après des tergiversations indéfinies, une décision s'imposait. Jérôme désirait de plus en plus vivement se rendre au désert, « paradis printanier du Christ ». Il insistait près d'Héliodore; mais celui-ci, sans dire ouvertement non, sans opposer un refus définitif, usait de paroles caressantes, comme l'enfant qui veut obtenir ce qu'on était d'abord décidé à lui refuser. Il lui fallait, disait-il, revoir sa patrie, refaire près des siens une santé ébranlée, se remettre des fatigues et des émotions de son pèlerinage aux Lieux-Saints. Après l'on verrait. L'expérience de Jérôme serait décisive. Quand il aurait goûté aux fruits de la solitude, il n'aurait qu'à faire signe, à écrire une de ces lettres éloquentes dont il avait le secret. Certainement Héliodore ne pourrait résister à son appel et viendrait le rejoindre ^. Et, avec des pleurs et des sanglots, il donnait à Jérôme, en le quittant, les dernières marques d'affection et l'assurait d'un éternel attachement. Jérôme était brisé de douleur, mais n'osait insister. Son désir trop clair Héliodore ne voulait pas le comprendre, ayant sa résolution bien arrêtée. Il ne restait qu'à gémir et à prier pour que l'infidèle retrouvât plus tard, sous l'aiguillon du remords, le courage de faire le sacrifice complet. Jérôme, lui, ne pouvait retarder davantage l'accomplissement de son projet. Dès que ses forces furent rétablies, il laissa Antioche pour la solitude de Chalcis,

^ Epist. XIV, I : « Quoniam igitur et tu ipse abiens postularas ut tibi postquam ad déserta migrassem invitatoriam a me scriptam transmitterem et ego facturum receperam. » Héliodore était déjà évêque d'Altinum en 381, lors du Concile d'Aquilée.

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