‹ Saint JérômeChapitre 41 sur 192 · L OPPOSITION. DEPART POUR L ORIENT II · texte numérisé non relu

L OPPOSITION. DEPART POUR L ORIENT II

une austérité inopportune. D'autres allaient beaucoup plus loin. Mis à la question, un accusateur dut rétracter d'infâmes calomnies ^.

Mais les adversaires ne désarmèrent point. L'on continuait à murmurer et à invectiver. Il semble même qu'il y eut alors une réunion ecclésiastique, soit officielle soit officieuse, où sa cause fut examinée et ne trouva aucun défenseur^. Cette attitude le décida au départ. Brusquement, en août 385, il mit à exécution son projet de quitter Rome pour toujours et de s'établir en Terre-Sainte. Au moment de s'embarquer, il traçait à la hâte pour la vierge Asella, celle que sa modération sj'^mpathique désignait comme l'arbitre naturelle de toutes les controverses, une longue lettre où il exhalait ses plaintes et ses reproches, tout en réfutant les injustes accusations qui le révoltaient ^. Le document est trop révélateur pour ne point le transcrire ici presque en entier. Il semble que c'était une réponse à une lettre pleine d'affection qui avait consolé son cœur ulcéré :

«Si je croyais pouvoir vous être assez reconnaissant, je déraisonnerais. Dieu, à mon défaut, peut rendre à votre sainte âme ce qu'elle mérite. Je ne vaux pas et n'ai jamais pu ni penser ni souhaiter que vous m'accordiez tant d'affection dans le Christ. Certains peuvent me tenir pour un scélérat, couvert de tous les crimes, ce qui, en raison de mes péchés est bien peu, vous, vous avez raison, dans vos bonnes dispositions, de regarder comme bon même ce qui est mauvais. Il est périlleux de juger l'esclave étranger et le pardon ne sera pas facilement accordé à qui a mal parlé desjustes.il viendra, il viendra ce jour et vous regretterez avec moi qu'il y en ait tant à brûler.

« Moi criminel, moi hypocrite et fuyant, moi menteur et satanique trompeur ! Qu'y a-t-il de plus malicieux ? L'avoir cru, ou l'avoir inventé à l'égard d'innocents, ou s'être refusé à le croire pour les coupables ? Il y en avait qui me baisaient les mains et leur bouche de vipère m'atta-

^ Epist. XLV, 2. Le texte est traduit plus loin: «Nihil mihi obicitur nisi sexus meus et hoc numquam obicitur nisi cum Hierosolyma Paula proficiscitur. Esto : crediderunt mentienti, cur non credunt neganti ? Idem est homo ipse qui fuerat. Fatetur insontem qui dudum noxium loquebatur et carte magis veritatem exprimunt tormenta quam risus.nisi quod facilius auditurquod aut fictum libenter auditur aut non fictum ut fingatur impellitur. »

* Voir note complémentaire G.

^ Epist. XUW.

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quait; leurs lèvres exprimaient la douleur, leur cœur était en joie; ils étaient vus du Seigneur qui les raillait et les réservait avec son pauvre serviteur à son futur jugement. Un autre calomniait ma démarche et mon rire ; celui-ci se plaignait de ma physionomie ; celle-là soupçonnait je ne sais quoi dans ma simplicité. J'ai vécu presque trois ans avec elles ^. Souvent une foule de vierges m'a entouré; j'ai, comme j'ai pu, souvent expliqué les saints livres à quelques-unes; la lecture amenait l'assiduité, l'assiduité la familiarité, la familiarité la confiance. Qu'elles parlent. Ont-elles trouvé en moi d'autres sentiments que ceux qui conviennent à un chrétien ? Laquelle m'a fait accepter son argent ? Cadeaux grands et petits, ne les ai -je pas méprisés ? Ma main a-t-elle fait tinter la monnaie d'autrui ? Ai-je eu un langage équivoque, un regard provocant ? On ne me reproche que mon sexe et encore seulement quand Paula cherche à partir pour Jérusalem. Soit. On a cru au mensonge, pourquoi ne pas croire à la rétractation ? C'est le même homme : il reconnaît innocent celui que naguère il disait coupable. Assurément la vérité s'exprime plutôt dans la douleur que dans les rires, sauf que l'on croit plus facilement l'invention qui fait plaisir ou celle que l'on pousse soi-même à se produire.

« Avant que je connusse la maison de sainte Paula, toute la ville était d'accord pour me chérir; au jugement presque unanime, j'étais estimé digne du souverain pontificat. Damase, de bienheureuse mémoire, m'avait toujours sur les lèvres; j'étais appelé humble et disert. Suis-je entré dans une maison relâchée ? Est-ce que les vêtements de soie, les gemmes brillantes, les visages fardés ou la recherche de l'or m'ont attiré ? Il n'y a eu de matrone à Rome qui ait pu dompter mon âme, que celle qui était dans l'afiîiction et le jeûne, d'une tenue négligée, presque aveugle à force de pleurer, qui passait des nuits entières à implorer la miséricorde de Dieu et s'y trouvait souvent encore quand se levait le soleil, qui ne chantait que les Psaumes, ne parlait que de l'Évangile, n'avait plaisir qu'à la continence, ne vivait que pour jeûner. Aucune autre n'a pu me plaire que celle que je n'ai jamais vue manger. Quand, à cause de sa sainteté, j'ai commencé à la vénérer, à la cultiver, à l'honorer, aussitôt toutes mes vertus m'ont abandonné.

« O envie qui se déchire d'abord elle-même ! O artifice de Satan qui s'attaque toujours à la sainteté ! Aucune autre n'a fait parler à Rome si ce n'est Paula et Mélanie qui, méprisant les richesses, abandonnant leurs enfants, ont dressé la croix du Seigneur comme un étendard de la piété. Si elles avaient fréquenté Baies, recherché les parfums, regardé les

* Le texte porte eis, qui est ambigu. Le contexte semble indiquer qu'il faut traduire elles et non pas eux, c'est-à-dire celles qui avaient donné occasion à la calomnie.

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richesses et la viduité comme une occasion favorable pour le luxe et la liberté, on les appellerait dames et saintes. Maintenant c'est au sac et à la poussière qu'elles demandent la beauté ; elles veulent affronter les feux de la géhenne dans le jeûne et la vie grossière... Si des païens blâmaient ce genre de vie ou des Juifs, on aurait la consolation de ne point plaire à ceux qui déplaisent au Christ; mais, quel sacrilège ! ce sont des chrétiennes qui les attaquent ! »

Et après de violentes invectives, à l'adresse de ses adversaires, il conclut :

« Voilà ce qu'au moment de m'embarquer, en hâte, dans les larmes et la douleur, j'écris, en remerciant Dieu d'être digne que le monde me haïsse. Priez pour que je retourne de Babylone à Jérusalem, que je ne sois point sous la puissance de Nabuchodonosor mais de Jésus, fils de Josedec, qu'Esdras dont le nom signifie aide vienne et me ramène dans ma patrie. J'étais sot de vouloir chanter le cantique du Seigneur sur une terre étrangère et, délaissant le mont Sion, d'aller chercher du secours en Egypte. J'oubliais l'Évangile oia celui qui sort de Jérusalem tombe aussitôt sur des larrons, est dépouillé, blessé, tué. Le prêtre peut tromper, le lévite aussi, mais il y a le Samaritain miséricordieux, celui à qui l'on disait : c Tu es un Samaritain et possédé du démon. » Il repoussait le démon, mais ne refusait pas d'être Samaritain... Plusieurs colportent que je suis malfaisant; le serviteur reconnaît là un titre de foi; les Juifs traitaient de magicien mon maître; l'apôtre a aussi été appelé séducteur. Je n'ai été l'objet que d'une tentation humaine; quelle part d'angoisses ai-je eu à souffrir, moi qui combats sous la Croix ? On a mis en avant l'infamie d'une fausse accusation, mais je sais que par la bonne et la mauvaise renommée on parvient au royaume des cieux.

« Saluez Paula et Eustochium; que le monde le veuille ou non, elles sont miennes dans le Christ. Saluez Albine la mère et les sœurs Marcelle ', Marcelline aussi et sainte Félicité et dites-leur : nous serons

^ Epist. XLV, 7 : « Saluta matrem Albinam sororesque Marcellas, Marcellinamque quoque et sanctam Felicitatem. » Le latin est ambigu ; on peut traduire : i) « saluez votre mère et vos sœurs», ou 2) « saluez ma mère et mes sœurs » (au sens spirituel, d'après l'expression analogue de la lettre XXXII, 2 : « Albinam communem matrem valere cupio... eamque per te salutari obsecro»), ou 3) « saluez Albine la mère et les sœurs Marcelle ». La question de la parenté d'Asella et de Marcella est controversée. Il serait étrange, si elles étaient sœurs, qu'Asella ne soit pas toujours associée à Albina dans les salutations de Jérôme, comme par exemple Epist. XXXII, 2, et aussi qu'il ne mentionne qu'une sœur d'Asella {Epist. XXIV, 4) : « Sororem virginem », ce qui semble devoir se traduire : « une sœur ayant elle aussi choisi l'état de virginité», et par suite exclurait Marcella, qui était veuve. Celle-ci d'ailleurs avait aussi une sœur du même nom, d'après la lettre XLV, 7 : « sororesque Marcellas ».

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présents au tribunal du Christ; là apparaîtra dans quel esprit chacun aura vécu. Souvenez-vous de moi, modèle insigne de chasteté et de virginité, et apaisez les flots de la mer par vos prières. »

Ainsi sans doute dans l'âme de Jérôme les flots d'indignation et de colère soulevés par la sottise ou la malignité s'apaisaient-ils dans la prière, tandis que, laissant Ostie, il voguait vers la haute mer, entouré de son jeune frère Paulinien, de son ami le prêtre Vincent et de quelques autres moines décidés à s'établir avec lui en Terre-Sainte. Sur le rivage, un nombreux cortège, venu avec lui de Rome, s'attardait à l'accompagner de ses vœux 2, avant de regagner « Babylone », endeuillé par la tristesse de ce départ qui ne laissait aucun espoir de retour.

* Apol. 111,22 (PL, XXIII, 473, B): «Mense Augusto, flantibus etesiis, cum sancto Vincentio presbytero et adolescente fratre et aliis monachis, qui nvmc Hierosolymae commorantur, navim in Romano portu securus ascendi, maxima me sanctonim frequentia prosequente. »

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