LES ERREURS DE JOVINIEN I
à renforcer l'argumentation d'ensemble par laquelle le nouvel hérésiarque s'efforçait de justifier ses assertions. Elles constituaient un système bien lié, d'apparence solide et tout à fait propre à gagner les âmes faibles, heureuses de trouver un prétexte pour justifier leur relâchement. Il est facile de voir que, sous le luxe des démonstrations scripturaires, des citations et des exemples tirés de la Bible, c'était la morale catholique et la morale tout court qui étaient mises en danger. Jovinien semblait exalter par-dessus tout l'œuvre du Christ et vouloir la défendre contre toute usurpation étrangère, laisser à la rédemption son efficacité, lui venant exclusivement des mérites du Christ ^; mais c'était pour aboutir au nihilisme religieux, à des conceptions morales qui, dans l'état ordinaire de l'humanité, ne pouvaient que provoquer le relâchement et le désordre.
En effet, le baptême d'après lui constituait tous les chrétiens dans l'état d'égaUté la plus absolue ici-bas et dans le ciel. Quiconque était baptisé et restait fidèle à son baptême, — et tout vrai baptisé le restait, puisqu'il était rendu, par ce baptême même, inexpugnable au démon, — avait droit à la même récompense céleste. Devant cette égalité chrétienne, toute autre inégalité était absolument sans importance et devenait réellement indifférente. Vierges, veuves, femmes mariées avaient le même mérite. Il n'y avait aucune valeur spéciale à attacher à l'état de continence, pas plus qu'il n'importait de jeûner ou de manger à sa faim, de s'abstenir de certains mets ou d'accueillir avec action de grâces toutes sortes d'aliments ^.
C'était donc la guerre déclarée à toutes les pratiques par lesquelles plus que jamais se manifestait l'austérité chrétienne. Ce moine ruinait de fond en comble l'institution monastique, dans son principe et dans quelques-unes de ses manifestations les plus caractéristiques. En proclamant l'égalité de tous les baptisés
^ Cela explique pourquoi il a trouvé et trouve toujours chez les protestants une vive sympathie; cfr Haller, lovinianus (TU, t. XVII, 2, 1897). C'est un précurseur pour la doctrine de la justification par la foi seule.
* Quatre propositions où saint Jérôme résume la doctrine qu'il réfute {Adversus lovin. I, 3 ; PL, XXIII, A B).
fidèles, devant la récompense éternelle, il énervait la bonne volonté et supprimait radicalement tout élan vers le progrès. Il tendait à remplacer l'effort moral par un fidéisme dont la négligence et la faiblesse s'accommoderaient sans trop de peine. Sans doute il n'autorisait pas le mal directement et demandait la fidélité au baptême, c'est-à-dire l'absence de toute faute grave ; mais il constituait ce nivellement par en bas, qui faisait perdre au catholicisme sa valeur de perfectionnement individuel et social. Qu'il le voulût ou non, Jovinien ^ se faisait l'apôtre de la médiocrité et par là même préparait les voies à la corruption et au désordre. Le comble, c'était qu'il prétendait appuyer ces idées sur l'Écriture Sainte. Les textes et les exemples aussi bien du Nouveau Testament que de l'Ancien s'alignaient sous sa plume en longues colonnes et en énumérations gonflées, pour donner à ses lecteurs la conviction que c'était bien là l'esprit authentique du christianisme et que seules des déviations, en contradiction avec les textes sacrés, avaient pu donner le change.
La démonstration étant scripturaire, il était naturel que, pour la réfutation, on songeât à l'homme qui surpassait alors tous les autres dans la connaissance des Saints Livres et qui l'avait utilisée d'une manière magistrale dans la polémique avec Helvidius. De Rome on expédia donc à saint Jérôme un exemplaire de l'opuscule, avec prière instante de faire toute diligence pour le réfuter. Le mal gagnait. Des défections de plus en plus nombreuses se prononçaient dans les milieux fervents : moines et moniales renonçaient à leur propos pour reprendre la vie du monde. C'était la déroute scandaleuse de la vie parfaite à laquelle il importait de parer au plus vite '. Jérôme reçut l'ouvrage, il le
1 II est difficile dans les renseignements donnés par Jérôme de faire la part précise de la rhétorique, qui y est incontestable (Adversusiovin.l, 40; II, 36 et suiv. ; PL, XXIII, 268, 333-337)-
= Cfr S. Augustin, De haeresibus, LXXXII (PL, XLII, 45-46) : « Ita ut quaedam virgines sacrae provectae iam aetatis in urbe Roma ubi haec docebat eo
lut et dès les premières lignes il sentit s'éveiller sa verve satirique. En même temps grondait dans son âme la sincère indignation du chrétien et de l'ascète atteint dans ses convictions les plus profondes et ses plus intimes prédilections. En un style prétentieux et boursouflé, qui faisait de son prologue un vrai galimatias, Jovinien expliquait laborieusement sa pensée ^. Mais sans doute tout n'était pas de ce ton, car on comprendrait malaisément qu'une prose aussi peu intelligible eût suscité tant d'émotion. Bref, la lecture finie, Jérôme se sentit pleinement en mesure d'abattre le nouvel adversaire et il s'y appliqua de son mieux.
Le résultat fut un traité, — ^le plus considérable qu'il eût composé jusqu'alors, — V Adversus lovinianum '\ en deux livres assez volumineux, où il suivait pas à pas l'adversaire et déployait toutes ses ressources pour le rendre définitivement inoffensif. C'est, à n'en pas douter, l'œuvre la plus brillante et l'une des plus soignées de saint Jérôme. Il profite largement de l'occasion qui s'offre à lui d'utiliser son érudition sacrée et profane. Le rhéteur et l'exégète collaborent avec entrain pour terrasser l'ennemi commun. Sachant que la réfutation sera lue non pas seulement dans les cercles restreints s 'intéressant à la vie ascétique, mais par le grand public, par les païens eux-mêmes, ayant conscience qu'il faut assurer la victoire pleine et entière de la morale catholique dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus précieux, le polémiste emploie toutes les armes à sa disposition. Tour à tour l'adversaire est directement réfuté ou mis en déroute à l'aide des auxiliaires les plus inattendus. S'il invoque l'Écriture, saint Jérôme lui démontre pertinemment qu'il n'y entend rien, qu'il entasse les bé-
audito nupsisse dicantur. » — Rétractât. II, 48 (PL, XXXII, 63g; CSEL, t. XXXVI, p. 657) : 0 Tantum valuit in urbe Romana ut nonnullas etiam sanctimoniales de quarum impudicitia suspicio nulla praecesserat, deiecisse in nuptias diceretur, hoc maxime argumente cum eas argueret dicens : Tu ergo melior quam Sarra, melior quam Susanna sive Anna?... Hoc modo etiam virorum sanctorum sanctum coelibatum commemoratione patrum coniugatorum et comparatione frangebat. »
' Adversus lovin. I, 2, avec la critique préalable de saint Jérôme, n. i (PL, XXIII, 211-212).
irS LA POLÉMIQUE CONTRE JOVINIEN
vues et fait dire aux textes ce qu'ils ne signifient point ^. S'il fait appel à l'érudition profane, Jérôme le submerge sous le flot des citations empruntées aux spécialistes. Les colonnes s'allongent de témoignages païens qui viennent corroborer sa thèse et condamner celle de Jovinien. Les satiriques et les comiques fournissent à plaisir les traits qui accablent le méchant écrivain au style amphigourique et le réformateur, héritier tardif d'Épicure ^. Rien n'est oublié pour ne laisser à Jovinien aucun avantage et lui ôter toute envie de faire désormais parler de lui.
Le livre premier en entier est consacré à réfuter sa première proposition : vierges, veuves, femmes mariées, une fois baptisées, à égalité d'oeuvres, ont égalité de mérites ^. C'est tout d'abord à mettre en pièces le dossier scripturaire de Jovinien que s'attache Jérôme. Il va droit à l'essentiel. La première épître de saint Paul aux Corinthiens lui fournit matière à un abondant exposé qui met dans leur véritable jour la valeur respective de la virginité et du mariage, ainsi que leurs véritables relations ^. Il reprend alors l'histoire de l'Ancien Testament pour rétablir les faits et exposer leur signification authentique ^. Puis, passant au Nouveau, il n'a pas de peine à y montrer la part prépondérante que la prédication et l'exemple de la continence y réclament ^. Même procédé pour la doctrine : Jérôme explique les textes des deux Testaments en rappelant l'économie divine par laquelle le monde a été progressivement préparé à l'idéal évangélique, seul désormais acceptable : idéal dont l'application, dans l'Église
^ Presque tout le premier livre : I, 5-40 (Ibid. 215-270); II, 1-4 (281-289); 6 (293-294); 15-34 (305-373)- Cfr I, 4 (214-215) où il expose son programme : « Adversus singulas propositiones eius Scripturarum vel maxime nitar testimoniis, ne querulus garriat se eloquentia magis quam veritate superatum. »
^ Adversus lovin. I, 41-49 {Ibid. 270-282); II, 6 (291-293); 7-14 (294-305). Il l'appelle « Epicurum christianorum (I, i ; 211, A), nostrum » (II, 36; 333-334). Cet étalage d'érudition profane, empruntée d'ailleurs en partie à des ouvrages où les énumérations étaient déjà groupées, est bien voulu (I, 4; Ibid. 215, A): « Assumam exempla saecularis quoque litteraturae, ad quam et ipse provocat.»
* I, 6-15 {Ibid. 217-234).
même, s'est faite graduellement pour ménager les adaptations nécessaires, mais qui maintenant doit rayonner dans toute sa pureté et ne plus souffrir de tempérament ^.
Déjà, tout au long de cet exposé, les traits sarcastiques à l'adresse des marieurs insatiables et obstinés, n'ont point manqué. Sous le commode couvert des citations profanes, le polémiste va maintenant les multiplier à son aise et se faire l'écho docile et complaisant des critiques que, de tout temps, le théâtre et la satire ont lancées contre les femmes ou contre les tracas de la vie conjugale. Tout d'abord il rappelle, il est vrai, avec ostentation les héroïnes que leur chasteté a rendues célèbres parmi les païens, les vierges et les veuves que leur continence a immortalisées ^, mais c'est pour accabler bientôt ses contemporaines, sous les traits acérés de Théophraste, en son volume sur les noces ^, et conclure que la femme a toujours été la cause du mal en ce monde et que seule la pudicité peut la sauver *.
Les autres thèses importantes de Jovinien ne demandaient pas une réfutation aussi considérable. Jérôme leur consacre le second et dernier livre de son travail. La deuxième proposition était une absurdité qui se réfutait d'elle-même : quiconque est baptisé, déclarait Jovinien, est par là même soustrait à l'empire du démon et de la tentation. Jérôme n'eut pas de peine à démontrer que l'Écriture ne dit rien de semblable. De nombreux textes au contraire mettent en garde contre la tentation, affirment la nécessité de la lutte et son universalité. Nul n'y est soustrait, ni les saints, ni les anges. Le libre arbitre nous est donné pour l'employer à coopérer volontairement à notre salut par la résistance au péché ^.
La troisième proposition soutenait l'indifférence absolue au sujet de la nourriture et battait en brèche l'abstinence ascétique. Saint Jérôme n'ajoute pas plus d'importance qu'il ne faut à cette thèse. Son érudition ici encore se met à l'aise pour opposer à la