LES INFIRMITES DE LA VIEILLESSE
des fugitifs qui ne cessaient d'accourir, sur cette terre hospitalière, loin de l'Occident ravagé. Il lui fallait alors prendre sur ses nuits pour continuer la tâche ^. Mais là encore quelles difficultés ! Il se faisait vieux; les forces baissaient, la vue s'affaiblissait comme jadis pour Isaac ; ses paupières clignotaient et ne lui permettaient plus de lire aussi commodément qu'autrefois. La nuit il ne pouvait distinguer les caractères hébreux ; le jour, leur petitesse les rendait de plus en plus insaisissables à ses yeux fatigués. Les frères lui faisaient la lecture des commentateurs grecs et luimême dictait à un secrétaire. Mauvaises conditions que tout cela pour écrire l'œuvre parfaite qu'il aurait désirée '^! La disparition de l'hydre rufinienne lui avait fait espérer le repos, mais elle poussait des rejetons. Les aboiements de Scylla se faisaient de nouveau entendre et venaient le troubler encore ^. Il hésita un moment à commenter la dernière partie de la prophétie pour laquelle il était sans guide; mais les encouragements d'Eustochium triomphèrent de ses hésitations, si bien que, le commentaire
^ Préface au livre III (Ibid. 75, D) : « Quis crederet... ut tota Orientis, Aegypti, Africae littora olmi dominatricis urbis servorum et ancillarum numéro complerentur, ut cottidie sancta Bethléem, nobiles quondam utriusque sexus atque omnibus divitiis affluentes susciperet mendicantes ? Quibus quoniam opem ferre non possumus condolemus et lacrimas lacrimis iungimus occupatique sancti operis sarcina, dum sine gemitu confluentes videre non patimur, explanationes in Ezechiel et paene omne studium omisimus... Unde rursus a te commoniti, o virgo Christi Eustochium, intermissum laborem repetimus. » —Au livre VII (Ibid. 199, A) : « Fateor me explanationes in Ezechiel multo ante tempore promisisse et occupatione de toto hue orbe venientium implere non posse, dum nulla hora nullumque momentum est, in quo non fratrum occurramus turbis et monasterii solitudinem hospitum frequentia commutamus, in tantum ut aut claudendum sit nobis ostium aut Scripturarum, per quas aperiendae sunt fores, studia relinquenda. Itaque lucrativis, immo furtivis noctium horis, quae, hienie propinquante,longiores esse coeperunt haec ad lucernulam,qualiacumque sunt.dictarc conamur et aestuantis animi taedium interpretatione digerere. Nec iactamus, ut quidam forsitan suspicantur, fratrum susceptionem sed morarum causas sim pliciter confitemur, praesertim cum Occidentalium fuga et sanctorum locorum constipatio nuditate atque vulneribus indigentium rabiem praeferat barbarorum. Quod absque lacrimis et gemitu videre non possumus, illam quondam potentiam et ignorationem divitiarum ad tantam inopiam pervenisse ut tecto et cibo et vestimento indigeat et tamen nequaquam duri quorumdam atque crudeles animi molliuntur dum pannulos eorum et sarcinulas discutiunt, aurum in captivitate quaerentes. »
^ Préface au livre VII (PL, XXV, 199, B C).
* Préface au livre VI (Ibid. 165-167).
d'Ézéchiel touchant à sa fin, il annonça qu'il aborderait celui de Jérémie, le dernier des Prophètes qui lui restait à traiter ^.
Les lettres de cette époque sont assez rares et forment de véritables opuscules. Au moine Rusticus, Jérôme adresse tout un programme de vie monastique recommandant la fuite des occasions et des fréquentations féminines, la vie en commun dans un monastère plutôt que la solitude, l'étude qu'il faut prolonger avant de passer à l'enseignement et à la composition. Il le met en garde contre les flatteurs et l'exhorte à la grande vertu monastique qui est le détachement ^. Marcellinus et sa femme Anapsychia, à qui il avait fréquemment écrit déjà, l'ayant consulté sur le problème de l'origine de l'âme, Jérôme énumère brièvement les opinions diverses et les renvoie à saint Augustin pour une explication plus complète ^. Il était alors en plein travail du commentaire d'Ézéchiel et rappelle les tribulations par lesquelles la Palestine et ses habitants viennent de passer, tous les pays circonvoisins ayant été en proie à l'invasion. Elle l'avait obligé à s'arrêter après le troisième livre. Comme cependant il a déjà envoyé les deux premiers à Fabiola, ils pourront les lui emprunter et juger par eux de tout l'ouvrage qu'il espère conduire à sa fin malgré de particulières difficultés. Oceanus est à même de les guider directement dans leurs recherches scripturaires ; ils en obtiendront une réponse pareille à celle que donnerait Jérôme.
^Préface au livre XI (PL, XXV, 325-326); au livre XII (369-370) ; au livre XIII (405-410); au livre XIV (447-448): « Quartusdecimus liber est, quem si, crante te, virgoChristiEustochium,adfinem usqueperduxero etDominus vitae huius concesserit spatium, transibo ad Hieremiam qui unus nobis remanet prophetarum. »
^ Epist. CXV. Ce jeune homme est distinct du Rusticus, mari d'Artémia, à qui est adressée la lettre CXXII. On l'identifie avec Rusticus, évêque de Narbonne au temps de saint Léon. Il serait dans ce cas mort en 461, à plus de quatre-vingts ans. On lui fait habiter Toulouse, à cause de la mention de l'évêque Exupère {Epist CXXV, 20) : « Huius e vicino sectare vestigia et ceterorum qui virtutem illius similes sunt. » Mais l'expression signifie suivTe de près ou en tout cas désigne seulement un voisinage assez relatif, car là-même, il est question du « pontificem Proculum », l'évêque de Marseille, dont il est dit : « Habes ibi sanctum doctissimumque pontificemProculum qui viva et praesenti voce nostras schedulas superet cotidianisque tractatibus iter tuumdirigat. >> Si Rusticus habitait Toulouse ou était de Toulouse, saint Jérôme n'écrirait pas sans doute : « Sanctus Exsuperius Tolosae episcopus », mais « tuae civitatis « ou quelque autre expression analogue. La lettre suppose Rufin déjà mort (n. 18). Elle est de 41 1 ou plutôt de 412.
^£>2sf. CXXVI,en4ii.
C'est avec une satisfaction intime mêlée de tristesse qu'il répondit, en 413, à l'appel de Principia, l'invitant à composer l'éloge funèbre de Marcella 1. Avec quelle complaisance il dessine les traits de cette chère physionomie, revit les lointaines années passées près d'elle sur le mont Aventin, les débuts de la vie monastique et de l'enseignement scripturaire à Rome. Ce sont ensuite les luttes de Marcella contre l'origénisme et ses interventions victorieuses auprès du pape Anastase pour obtenir la condamnation du livre altéré par le scorpion, puis l'épreuve finale, la prise de Rome par Alaric, le courage et la joie de la sainte femme parvenant à mettre à l'abri Principia dans la basilique de saint Paul, sa mort joyeuse, sans maladie, dans la paix d'une bonne conscience et l'espoir de la récompense céleste.
Bien qu'il y aspire lui aussi, les années qui s'accumulent n'ôtent rien à la vivacité de ses impressions et à la variété de son talent. Il en donne une nouvelle preuve dans sa lettre à Gaudentius ^ où, reprenant le même sujet que dans l'épître à Laeta, mais en tempérant quelque peu l'austérité de sa direction, il expose comment il faut s'y prendre pour élever la jeune Pacatula, vouée à Dieu elle aussi dès sa naissance. Ce n'est pas sans une surprise agréable qu'on le voit insister sur la modération, sur cette discrétion, que recommandera plus tard saint Benoît à ses moines, et qui seule, proportionnant à chaque âge le fardeau qu'il doit porter, permet de servir Dieu avec les forces requises et dans la joie. Une longue dissertation explique à Dardanus ^, deux fois préfet du prétoire, quelle est la véritable terre de promission, la Jérusalem céleste d'où les Juifs sont exclus à cause de leur parricide, entraînant le châtiment qui dès ce monde les a frappés.
1 Epist. CXXVIl, en 413.
^ Epist. CXXVIII, sur Pacatula, après 410; en 413, assez vraisemblablement d'après Vallarsi ; cfr fi'/)/.";/. CXXVIII, 5 : « Urbs inclita et romani imperii caput una hausta est incendio. Nulla regio quae non exsuies eius habeat. »
' Epist. CXXIX. La première préfecture est de 409, la seconde de 413 ; cfr la lettre CXXIX, 8 : « Haec tibi, vir eruditissime, ex duplicis praefecturae honore transacto, nunc in Christo honoratior. » La lettre est déjà mentionnée dans le commentaire sur Jérémie, I, 59 (édit. Reiter, p. 47 ; PL, XXIV, 704, A): « Edidi nuper parvum libellum de terra repromissionis. » La lettre est donc de 414, au plus tôt.
Un prêtre du nom de Cyprien était venu le voir et avait joui quelques jours de son amitié. A peine éloigné, il écrivit à Jérôme pour en avoir un nouveau gage et lui demanda de commenter à son intention le Psaume LXXXIX : Domine, refugium factus es nobis. Jérôme se mit de bonne grâce à la besogne et, selon sa méthode, comparant les diverses versions, mit en relief avec le sens original, les leçons spirituelles et les pieux sentiments exprimés par le texte. Il complétait ainsi la série des homélies et des tractatus sur les Psaumes, dont il avait abordé l'étude depuis plus de trente ans ^.
Enfin un événement, qui rappelait le jour lointain où Eustochium s'était donnée à Dieu, lui donna l'occasion de revenir encore une fois sur les enseignements concernant la virginité et la vie religieuse. Démétriade, de la famille illustre des Anicii, fille du consul Olybrius et de Juliana, petite-fille de Proba, venait de se décider à se vouer à Dieu. Sa mère et son aïeule approuvèrent la résolution et s'adressèrent aux écrivains chrétiens les plus connus pour les prier d'aider la jeune fille de leurs conseils ^. Jérôme était du nombre. Il composa donc un nouveau traité ^ où, après avoir magnifiquement célébré la générosité de la jeune vierge, il lui rappelait la nécessité de la persévérance, la mettait en garde contre les tentations et les illusions diaboliques, lui recommandait l'étude des Ecritures, le jeûne, l'obéissance, l'austérité de la tenue, le choix sévère des compagnes, le détachement, sans lesquels elle ne réaliserait pas toute la beauté de la vie qu'elle voulait consacrer au céleste Époux.
^ Epist. CXL, en 414 ou 415, début.
' Augustin, le pape Innocent I, Jérôme, Pelage.
' Epist. CXXX, en 414, après la mort d'Heraclianus (août 413), au moment où il écrivait le passage du commentaire sur Ézéchiel concernant le temple (PL, XXI, 396-398, ou plutôt 401, C-403), trente ans environ après la lettre XXII à Eustochium {Epist. CXXX, 2 et 19). Démétriade mourut sous le pontificat du pape saint Léon {Liber Pontificalis, notice XLVII, sur saint Léon; édit. Duchesne, t. I, p. 238 et 531) : « Huius temporibus fecit Demetria ancilla Dei basilicam sancto Stéphane, via latina, miliario III, in praedio suo. » Sur cette église découverte en 1858 et sur l'inscription confirmant cette fondation, voir Duchesne {Ibid., p. 239 et 531) : « Cum mundum linquens Demetrias Amnia virgo, etc. »; Grisar, Histoire de Rome et des papes au Moyen Age, chapitre V, n. 40, et XII, n. 244 (Paris, 1906, 1. 1, p. 53 et 343).