LIVRE II
Rufm firent l'un et l'autre. Après avoir rempli le monde du bruit de leur amitié, ils le remplirent davantage du fracas de leur colère ; mais la haine servit mieux Rufm que ne Teût fait une amitié ordinaire , et son nom est resté attaché à celui de Jérôme par l'effet de leur rupture même. Sans doute, le grand homme qui fit pendant cinquante ans l'orgueil de la chrétienté occidentale versa un peu de sa lumière sur Içs amis fidèles qui suivirent sa trace, mais sa haine donnait l'immortalité.
Bonosus venait le second dans la liste des affec tions de Jérôme. Fils d'un riche Aquiléen, il s'était fait pour son ami, qui ne songeait guère aux soins terrestres, le plus dévoué et le plus attentif des frères; après l'avoir suivi à Rome et à Trêves, où leur bourse avait été commune, il était allé le rejoindre à Aquilée^ C'était un homme bon et sincère, peu capable de grandes choses par lui-même, mais facile à exalter par l'enthousiasme des autres , et sérieux dès qu'il avait pris un parti. Dans la division des tâches monacales, il s'attribua, comme toujours, la plus rude. Tandis que Rufin se confinait prudemment dans un monastère, qu'il quitta l'année suivante , Bonosus affrontait la vie érémitique sur une île de la côte dalmate qui ne renfermait pas rfiême de pêcheurs* ; il y vivait de quelques provisions apportées du continent, de coquil-
1. Quum post Romana studia ad Rheni semibarbaras ripas eodem cibo, eodem pari frueremur hospitio. Hieron., Ep. 1, p. 3.
2. Totam circa insulam frémit insanum mare... NuUo terra gramine viret; abrupt» rupes quasi quemdam horrore carcerem claudunt. Hieron., Ep, J, p. 3.
lages jetés par le flot sur la rive, et surtout du produit de sa pêche, « en vrai fils du poisson, » comme disait Jérôme*. On sait que ces mots étaient employés par les chrétiens des premiers siècles de l'Église, à l'époque des persécutions, pour se désigner entre eux, et que le Christ lui-même était représenté sous le symbole du poisson , dont le nom grec réunissait les initiales de cette phrase sacramentelle : « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur*, w
Le troisième en importance était un jeune homme de noble extraction provinciale qui, enrôlé comme officier dans l'armée romaine, avait jeté bas le ceinturon-, par dégoût de la vie militaire , à l'instar de beaucoup de chrétiens. 11 se nommait ïléliodore. Rentré dans sa famille, au sein d'un monde riche et élégant, le nouveau converti eut bien des assauts à soutenir, sa vocation monacale fut mise bien des fois en péril ; car ses parents le sollicitaient de se marier, et lui-même ne se sentait pas une force à toute épreuve contre les tentations. Dans un bel élan de ferveur il prit le même parti qu'Origène, et se mutila malgré les défenses de l'Église % qui punissait ce crime volontaire de Tinter-
1. BoDosus quasi filius t^Ouo;, id est piscis , aquosa petit. Hieron., Ep, 7, p. 13.
2. Le mot grec IXOVS, en effet, présente dans l'arrangement de ses lettres le sinîtiales de la phrase suivante : lr,<yoû<; Xpiorè; 6eoû Vlà;, Itorrip : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. A.u temps des persécutions, les chrétiens déguisèrent sous ce symbole naïf le nom et les qualifications de leur Dieu, dont le culte était proscrit. Les pères des trois premiers siècles sh servent fréquemment de cette formule de convention, et l'image du poisson se retrouve à chaque pas dans les peintures et les inscriptions des catacombes.
3. C'est ce qu'on infère de la lettre 5 de saint Jérôme : « Te castrasti