‹ Saint John de CrèvecœurChapitre 327 sur 330 · Voir pages 192, 2i5 et · texte numérisé non relu

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Il fait des pensions à plusieurs familles jadis opulentes.., A tant de générosité, le prince unit une affabilité, une simplicité bien rares. Il est accessible à toute heure du jour. Son curé de Saint-Leu-Taverny est spécialement chargé de l'instruire des malheurs particuliers imprévus qui arrivent dans le canton et plus loin encore.

« Il est maintenant près de Gratz ', dans les montagnes de la Styrie, où il prend des bains chauds. On l'attend au printemps. La douceur, l'amabilité constante que le prince déploie envers ses voisins forme un contraste un peu extraordinaire avec la dureté et le peu de complaisance qu'il a montrées dans l'intérieur de son ménage. Tout ce que vous en avez entendu dire est très vrai...

« Je savais que de Gouves connaissait notre ci-devant abbé Salgues^, que j'ai perdu de vue depuis cinq ou six ans. Il m'a très heureusement indiqué son logement, presque en face de votre sombre hôtel de la Michodière. Le plaisir de nous revoir a été mutuel. Pour comble de bonheur, il déjeunait avec un ci-devant consul de France à la Canée, M. Pellevé 3... M. Pellevé et moi, nous nous sommes réciproquement demandé la permission d'aller nous voir. Je vous parlerai dans ma première lettre de la rencontre inopinée de notre ancien ami Deforgues, qui arrive de la Nouvelle-Orléans, où depuis quatre années il était établi comme consul de France...

« Je viens de recevoir du jeune Turpin 4 une très aimable réponse. Il me mande que leur bien-être est à peu de chose

1. C'est à la suite de son abdication que le Roi Louis s'était retiré à Gratz, et, presque au moment oîi Crèvecœur écrivait ces lignes, M. Otto adressait de Vienne au prince une lettre dont l'Empereur avait dicté les termes, et qui lui enjoignait de rentrer en France. {Mémoires de Bourrienne, VIII, i56, et Pelet de La Lozère : Opinions de Napoléon.)

2. Nous n'avons pas trouvé d'autres indices des relations de Crèvecœur avec ce personnage qui, après s'être activement occupé. de politique au commencement de la Révolution, s'était, depuis 1797, voué exclusivement au journalisme et à la iittéralure.

3. Ce consul fournit de nombreux détails sur l'Orient à Crèvecœur, qui les consigna dans ses notes.

^. Voir lettre de janvier 181 i, n" XCIII.

près le même; qu'il doit à la protection de S. M. l'Impératrice Joséphine l'aisance et les agréments dont il jouit; que près de Sa Majesté il mène une vie douce et tranquille, parce qu'elle a la bonté de lui laisser tout le temps nécessaire pour suivre ses goûts et cultiver l'art de peindre; qu'ayant suivi Sa Majesté dans son dernier voyage en Suisse, il avait rapporté un journal au pinceciw de cette longue et agréable tournée,... que, lorsqu'il n'est pas de service, il demeure toujours chez sa bonne mère, dont il préfère le modeste ménage à la brillante cour de Navarre... »

Leipzig, lo mars i8i3. — Louis de Crèvecœur à son père. En anglais. Autographe.

« ... Je suis tout à fait bien, et toutes mes plaies sont cicatrisées. Je ne puis que remercier le Tout-Puissant pour avoir échappé si heureusement au terrible sort qui semblait m'attendre, surtout lorsque j'ai été dépouillé à Wilna par les Cosaques. Vous pouvez facilement vous figurer quelles étaient mes pensées dans un pareil moment. J'étais dans un tel état de misère et d'affaiblissement que je ne pouvais ni fuir ni résister, et que j'étais incapable de supporter les mauvais traitements dont j'aurais été accablé, si j'étais resté au pouvoir de ces sauvages. Il n'était pas étonnant que je fusse si abattu; je venais de passer en plein air bien des nuits glaciales, sans me reposer ni dormir, dans la crainte d'être gelé. Si je fermais les yeux un instant, je les rouvrais sans être reposé, et j'étais généralement réveillé par la faim. Vous savez, cher père, que la faim, comme le sommeil, est irrésistible; vous avez eu l'occasion de l'éprouver dans les déserts de l'Amérique. J'étais si horriblement misérable, si couvert de vermine, ma barbe était tellement longue que je n'avais plus qu'une ressemblance éloignée avec un être humain, comme quelques-uns de mes cama-

rades me l'ont dit depuis. Malgré cela, je n'ai jamais été si heureux de ma vie qu'au moment où je m'échappai de Wilna. Je me traînais presque gelé, n'ayant pas de gants, les mains enfoncées dans mes culottes, seule place où elles pussent se réchauffer un peu. Dans un pareil désastre, chacun ne pensait qu'à soi. Je serais tombé sur la grande route que personne ne se fût baissé pour me relever, et probablement je me suis montré tout aussi indifférent pour plus d'un qui aurait eu besoin de mon aide... Sur la route et au bivouac, nous étions tellement exaspérés par la souffrance que tout le monde se fuyait pour cacher une mauvaise croûte de pain que l'on dévorait en cachette '. »

Paris, 18 mars 181 3. — La baronne Pelet de la Lozère (Sophie Otto) à Crèvecœur, au château d'Argeronne, par Elbeuf. Autographe.

« ... Je suis allée hier soir à la Malmaison. J'ai bien des reproches à me faire d'être restée si longtemps sans y aller. Ma chère Impératrice m'a reçue à merveille, s'est rappelé sur-

I . Cette lettre avait été précédée d'une autre qui devait être plus curieuse et contenait probablement un récit de la retraite de Russie, mais elle n'a pas été retrouvée. Nous avons, tout enfant, entendu raconter à notre aïeul différents épisodes de cette malheureuse campagne, entre autres le passage de la Bérésina. Il peignait d'une façon énergique l'horreur de cette foule affolée s'étouffant sur le pont de la Bérésina et labourée par les boulets russes. Il se frayait péniblement un passage, ayant auprès de lui un général avec lequel il était fort lié, lorsqu'un boulet vint emporter la tête de son malheureux voisin dont les débris couvrirent son visage.

Le rude apprentissage qu'il avait fait vingt ans auparavant dans les forêts d'Amérique lui avait heureusement donné une grande force de résistance. Nous citerons, pour exemple, ce fait qu'en Pologne, lorsque la grande armée se dirigeait vers la Russie, il ne cessa de passer les nuits en plein air, plutôt que de coucher dans les cabanes des paysans, où il craignait non seulement d'être dévoré par la vermine, mais aussi de contracter la hideuse maladie de la plique.

le-champ mon nom de famille, m'a parlé de mes chers parents. Elle m'a prise par le bras et s'est promenée avec moi de long en large; en un mot, elle a été excessivement aimable. Cela n''est pas étonnant ; elle ne pourrait être autrement. L'amabilité est l'essence de son caractère '... »

1. M""^ Otto, lorsqu'elle habitait Sarcelles, à la fin de 1809, était allé eprésenter sa fille à Joséphine. Le divorce était déjà annoncé ; mais on sait que Napoléon encouragea toujours les personnes de son entourage à montrer la plus grande déférence à l'Impératrice déchue.

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