Danton, trois actes
i62 SAINT-JUST
vague roman d'énigmes et de sphynx, entrevoyant des ruptures et des catastrophes, c'est par manière de pressentiments, avec des mots troubles, sans analyse et sans faits. Nous voudrions oublier les ensembles, ne voir un moment que les rapports de deux hommes entre eux. Encore plus que son histoire politique, l'histoire intime de cette liaison serait émouvante, seulement, pour mener profondément une telle recherche, où se prendre ? que croire de ces âmes fermées, difficiles, qui n'avaient pas à nous entretenir d'ellesmêmes ? Nous n'avons pas ici l'équivalent des lettres de Camille Desmoulins. « Mirabeau que j'aimais avec passion, comme on aime une maîtresse... » Il faut attendre le dernier jour et le dernier mot pour avoir, de la main de Saint-Just, une allusion à cette amitié dans un acte qui reste au fond comme un aveu de dissidence.
Commençons par les faits : Le 8 thermidor, pendant cette violente fin de séance où l'on discuta, décréta l'impression, rapporta le décret d'impression du discours de Robespierre, tandis que les choses s'aggravaient d'opinant en opinant, Robespierre jeune, plus fidèle à son aîné qu'un frère de roi, avait pris la parole ; Couthon, Lebas avaient pris la parole; et puis c'est tout. De Saint-
Just, nulle intervention, nulle mention au procèsverbal ou dans les journaux. Etait-il présent ? Cette incroyable abstention est la raison, sans doute, qui fit croire à tant d'historiens qu'il n'était pas encore arrivé de l'armée, que Robespierre ne l'attendait que dans la nuit. Or, Saint-Just fut au Comité en même temps que les courriers de Fleurus (1 1 messidor) ; il devança l'estaiette de Jourdan.
Le 9, pendant ces quatre heures de séance où Barras le voit rougir et pâlir altemativem.ent, il assiste à la catastrophe de Robespierre, à la sienne,
sans un mot, un geste :
« Saint- Just, depuis qu'il était monté à la tribune ne l'avait point quittée, malgré l'inteniiption qui en aurait précipité tout autre. Il était seulement descendu de quelques degrés, puis il y était remonté pour reprendre fièrement son discours ; il n'avait pu ajouter un mot aux deux seuls qu'il avait fait d'abord entendre ; immobile, impassible, inébranlable, il semblait tout défier par son sang-froid ; lorsque le terrible décret d'accusation fut prononcé, il fallut bien changer d'attitude ^.
Ne fut-ce que du dédain ? n'y eut-il pas une volonté d'isolement dans cette allure singulière ?