PREMIÈRE LEÇON
Objet du cours. — La parole chrétienne aux prises avec le monde païen.
— Grandeur et beauté de cette lutte. — L'apologétique, une âet^ formes essentielles de l'éloquence sacrée. — Son point de départ dans l'Évangile, son développement à travers les siècles. — Motifs et caractère de l'opposition du paganisme au christianisme — Les gens d'esprit, les hommes d'État et le peuple. — Attitude des premiers en face de la religion nouvelle. — Orgueil aristocratique des lettres de la Grèce et de Rome, — Leur indifférence ou leur mépris pour une religion populaire. Les littérateurs : Lucien de Samosate. — Les historiens : Tacite, Suétone. — Les philosophes: Épictète, Marc-Aurèle.
— Conditions faites à Tapologétique chrétienne par cette première opposition.
MKSsiEuns,
L'an dernier nous avons étudié l'éloquence chrélieruie dans les Pères Apostoliques, en groupant autour de leurs écrits ceux de la même époque qui, bien qu'ayant une origine toute différente, se rapportent également aux faits primitifs du christianisme. Exposer les dogmes de la religion, inculquer aux fidèles les préceptes de la morale évangélique, prémunir leur esprit contre les hérésies naissantes, développer les principes de la constitution de l'Église, tel était le thème ordinaire de ces exhortations vives et courtes qui, sous la forme d'épîtres, circulaient dans les communautés chrétiennes, pour y propager ou y maintenir l'enseignemenl du Christ et des apôtres.
Avec les promi^res apologies nous rjuitioris en quoique sorte le milieu de In société chrétienne |)our suivre Téloquonce sacrée dans la lutte avec le monrh* païen. Une noovclle période s'ouvre pour elle : période de combats et de périls, d'épreuves et (Ka^^italions sans nombre, pendant la(|uollo il s'aj;ira pour TF^glise de revenditpier avec sa librrté les droits immortels qu'elle tient de son auteur.
Certes, le moment auquel nous sommes arrivés esls<^)Iennel dans la vi(; de Plv^^lise : il n'«'n est pas de plus ^Tand ni (lopins beau dans l'Iiistoirede l'éloquence sacrée. Attaquée dans son dop^me, dans sa morale et dans son culte, l'fti^lise se voit en butte à toutes les contradictions. Du tribunal où la citent les pouvoirs humains, elle est obligée de descendre dans l'arène de la discussion pour réfuter les calomnies des sophistes et désarmer la haine des masses, il faut «ju'elle dise aux hommes d'État, aux gens d'esprit et au peuple lit^ués contre elle, ce qu'elle est, d'où elle vient, où elle va : il faut, en un mot, qu'elle leur présente à tous son apologie.
Là est la grandeur, là est la poésie de cette lutte : dans la parole de vérité aux prises avec la force matérielle et brutale. Dans ce choc de deux mondes, dont l'un résume en lui les puissances du passé, dont l'autre porte dans ses lianes les destinées de l'avenir, ce qui éclate, ce qui frappe, c'est le rôle sublime dévolu à la parole. Pour triompher de l'intolérance des hommes d'État, de la sophistique des gens d"esprit et du fanatisme des masses, l'Église, livrée à sa faiblesse apparente, n'a d'autre ressource, après la grâce divine, que celle de la parole. C'est, armée de la parole, qu'elle combat, se défend, attaque, persuade, entraîne : c'est par la parole qu'elle réduira ses ennemis sinon au silence, du moins à l'impuissance d'une haine qui ne répond à la vérité que par le supplice et la persécution.
C'est qu'aussi la parole se trouva sur les lèvres d'hommes dignes de la porter. Tandis que les magistrats de l'empire s'ingénient à trouver contre le christianisme des tortures à défaut de raisons, une phalange de défenseurs se forme et
LES GENS D'ESPRIT. Il
s'organise dans le camp de l'Église. Fatigués de ne rencontrer dans les religions comme dans les philosophies anciennes ni repos ni clarté, d'éminents esprits passent dans les rangs de la société nouvelle ; ils y portent cet amour de la vérité et ce sentiment de la justice qui les avaient amenés sur le chemin de la vraie foi. Disciples du Christ sous le manteau du philosophe qu'ils gardent pour la plupart, ils vont retourner contre le paganisme les armes de l'éloquence et de l'érudition. A eux de plaider la cause du christianisme au tribunal de la puissance souveraine comme à celui de l'opinion publique. Chargés de cette mission, ils la rempliront jusqu'au bout sans crainte ni faiblesse. En face d'un pouvoir arbitraire et inique, ils invoqueront sans relâche les principes de la justice et les droits de la conscience : ils en appelleront d'une haine irréfléchie au calme de l'examen, de la passion qui s'aveugle à la raison qui juge, et comme dernier recours, des hommes qui les condamnent à Dieu qui les absout. Pour enlever aux païens tout prétexte à la violence, ils déchireront ce tissu de calomnies dans lequel l'ignorance et la mauvaise foi cherchent à envelopper rÉghse, pour la faire apparaître telle qu'elle est, avec la sublimité de son dogme, la pureté de sa morale et la sainteté de son culte. Puis, prenant l'offensive à leur tour, ils s'attaqueront à l'idolâtrie sous toutes ses formes : ils discuteront ses origines, ses croyances, ses pratiques. Dans ce duel à outrance avec le paganisme, ils appelleront à leur secours la science et la dialectique, parfois même Tironie et le sarcasme, pour mettre à nu le ridicule de ses fables, l'absurdité de son symbole, l'immoralité de ses mystères, le vide et les contradictions de ses systèmes philosophiques. Telle est la tâche imposée à l'apologétique chrétienne dans les trois premiers siècles de l'Église : c'est à l'étudier dans ses premiers monuments que je dois consacrer mon cours pendant Tannée qui vient de s'ouvrir devant nous.
D'après ce que je viens de dire. Messieurs, vous comprenez déjà l'intérêt que peuvent offrir ces études. D'abord, comme
li LUT II 1» lAi.AniSMK AVKr. LE ClIItlSIlAMSNK
j«» l<; faisais obsiM'VCM* tout ii riieunî, il ii'ost pîisdan» l'Iiiijloire do la parol(î chrétienne de spectacle plus imposant que celui (Furie lutte de trois siècles avoc toutes les puissances du vieux monde conjurées contre l'Kglisii. Il y a dans ce débat un caractère de soloiinité pro|)re à fraiipcr ceux-là mêmes qui n'y verraient (jue le triomphe de la force morale sur la force matérielle, un grand enseignement s'afTirmant à la face du monde et revend ifjiiant son droit d'être et de vivre par les seules armes de la libre persuasion ou de la parole. Mais pour nous, (\m voyons en^'agés dans ce combat les intorcts supérieurs de l'humanité et ses destinées linalcs, cette période de Téloquence chrétienne est d'une importance bien plus haute. Si de cette vue d'ensemble nous descendons dans le détail, que de questions intéressantes et fécondes l'apologétique chrétienne ne soulève-t-elle pas devant nous ! Je n'en citerai (|ue deux, pour vous montrer que l'actualité elle-même ne leur fait pas défaut. Ainsi, quoi de plus fréquemment agité et, pour ainsi dire, de plus éternellement vivant que la question de la liberté de conscience ? Eh bien î comment et dans (jucl sens les apologistes des premiers siècles oiit-ils revendiqué cette liberté •? Voilà ce qui ressortira pour nous de l'examen de leurs écrits. De même, s'il est une branche de l'érudition qui, depuis cinquante ans, ait été cultivée avec ardeur en Allemagne et même en France, ce sont les études mythologiques : la critique moderne a su faire de l'idolàlrie un champ de bataille où l'on se dispute la victoire avec un acharnement qui n'est pas près de faiblir. Or, il est évident qu'une des pièces les plus importantes du procès, c'est le jugement qu'ont porté les Pères, dans leur polémique avec les païens, sur l'idolâtrie, son caractère et ses formes. C'est ainsi qu'en creusant le sol de l'antiquité chrétienne, on y trouve des armes de toute sorte, vieillies par le temps, mais qu'il sutïït de polir pour les rendre propres à un nouveau genre de combats.
Car, je me hâte de le dire en commençant, l'attaque que le paganisme va diriger contre l'Église n'est qu'un des mille
LES GENS DESPIUT. 13
assauts soutenus par elle dans la suite des temps ; et la défense qu'elle lui présentera par l'organe de quelques-uns de ses membres n'est qu'un épisode dans l'histoire de l'apologétique chrétienne. Depuis son origine jusqu'à nos jours, l'Église n'a cessé de refaire son apologie, parce que l'esprit d'erreur n'a jamais discontinué ses attaques. C'est un antagonisme permanent, auquel chaque époque vient prêter un nouveau caractère, une lutte dont les conditions extérieures se modifient, mais qui au fond reste la même. Il n'y a rien là qui doive nous surprendre. C'est le propre de la vérité de rencontrer en face d'elle la négation et la haine. Sans doute, Dieu aurait pu l'imposer à l'esprit de l'homme avec une force qui eût banni toute résistance; mais le mérite disparaissait avec la liberté de la contradiction. C'est pourquoi la vie militante est l'état normal de l'Église. Son divin fondateur l'a dit : je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre. Lui-même nous offre dans sa personne l'image de cette lutte qui se prolonge à travers les siècles. Ouvrez l'Évangile : à chaque pas, le Sauveur se voit obligé de faire son apologie. Les reproches les plus divers se croisent dans cette accusation qui n'épargne ni sa conduite ni son enseignement. Pharisiens, sadducéens, hérodiens, tous les partis religieux et politiques se réunissent contre lui pour incriminer sa vie entière, et c'est avec une patience toute divine qu'il descend jusqu'à eux pour justifier ses actes et défendre sa doctrine.
L'apologétique, comme toutes les formes de l'éloquence chrétienne, prend donc son point de départ dans l'Évangile où le Sauveur l'a consacrée par son exemple. L'Église ne retracerait pas l'image de l'Homme-Dieu, elle ne serait pas son expression sociale, son prolongement historique à travers le temps et l'espace, si elle ne partageait avec lui la gloire d'être attaquée et la nécessité de se défendre. Aussi cette lutte perpétuelle est-elle devenue un des traits caractéristiques de son histoire. Voyez plutôt ce qui se passe sous nos yeux. Après le paganisme, le mahométisme, le
14 II rTK IM PAOA^IISME AVEC LR CiUli.STIA^ISMK.
protostaiiliinc, 1<* philosopliismo du siècle riornier, on eût (lit, (jiic toute a-çrcssion contre ri^j(li.se serait désormais à tout l(î moins chose surannée, et que, pour se défendre, elle n'aurait plus (jifà montrer dix-huit siècles de combats couronnés par la vicloirc. Kh bir'ii ! rojijiosition, qui ne meurt pas, a su preniJre un autre nom et trouver de nouv(dles armes. Pour la centième Ibis peut-être, TÈglise, menacée par une coalition de forces ennemies, refait à la face du monde son apolo^^ie. Ici, c'est Téconomie politique qui la déclare hostile au progrès ; là, c'est la critique qui déchire ses livres saints ; plus loin, c'est la philosophie qui l'accuse d'oi)primer la raison ; enlin, c'est l'histoire qui dénature son pass(''. Et cela, avec une passion que nulle autre polémique n'a le privilège d'exciter. C'est, Messieurs, que la religion est la grande préoccupation de l'homme, soit qu'il se l'avoue à lui-même ou qu'il cherche à se le dissimuler. Nul n'est indinerent à l'endroit de l'Église : on l'aime ou on la hait. Entre elle et ses ennemis, la neutralité n'est qu'une chimère : même sans le vouloir, et à notre insu, nous prenons parti pour ou contre elle. C'est ce qui vous explique comment dans un siècle comme le nôtre, qu'on accuse d'indilTérence en matière de religion, les questions religieuses sont encore de toutes celles qui passionnent le plus les esprits. On a beau s'enfoncer dans les choses Je la matière, se tracer un programme à l'avance et de parti pris, se promettre à soimême qu'on ne s'occupera plus que de chemins de fer, de bateaux à vapeur, de Banque et de Bourse, la religion reparait au for de la conscience avec tous les problèmes qu'elle porte à sa suite. Que de fois n'a-t-on pas dit : le temps des controverses religieuses est passé, ces débats et ces discussions sont d'un autre âge ; et il suffit d'ouvrir un journal ou une revue périodique pour voir que la controverse religieuse y tient la première place. Cela est inévitable. Au fond de toute grande question qui agite les esprits, qui divise les individus comme les peupb^s, il y a une question religieuse qui la prime et la relève. C'est pourquoi, indif-
férents ou non, tous s'inquiètent de la religion, l'attaquent ou la défendent, la haïssent ou la vénèrent, parce qu'elle est le premier et le seul intérêt immortel de l'humanité.
Mais si, en raison de ce que je viens de dire, l'attaque est permanente comme la défense, l'une et l'autre varient selon les temps et les lieux. Non pas que la différence soit telle qu'on ne puisse observer aucun trait commun aux diverses périodes de cette grande lutte. Ainsi plus d'une arme que le rationalisme contemporain dirige contre l'Église est empruntée à l'arsenal des premiers adversaires de la religion, comme aussi, nous l'avouons hautement, c'est dans les écrits des Pères que l'apologétique moderne trouve ses plus grandes ressources. Toutefois, on ne saurait méconnaître que le terrain sur lequel se déploient de nos jours l'attaque et la défense n'est pas le même à beaucoup près qu'il y a dix-huit siècles. Gonséquemment il s'agit pour nous de retracer d'une manière nette' et précise les caractères qui distinguent la lutte du christianisme avec le paganisme. Or il est évident que toujours et partout les conditions de la défense sont déterminées par celles de l'attaque. Il faut donc que nous sachions avant tout quel accueil le christianisme avait rencontré dans le monde païen dès son apparition. Et comme dans toute société il y a trois grandes forces dont le jeu réciproque produit la vie sociale, le pouvoir, la science et le peuple, je dois commencer par décrire l'attitude des hommes d'État, des gens d'esprit et des masses populaires en face de la religion nouvelle. Je parlerai d'abord des gens d'esprit, et par là j'entends les littérateurs, les historiens, les philosophes, c'est-à-dire l'aristocratie intellectuelle du monde romain.
Dieu me garde. Messieurs, de médire des gens d'esprit en général. Le sentiment le plus vulgaire des bienséances oratoires suffirait pour m'avertir que je blesserais ici des susceptibilités légitimes. Je ne me sens pas la moindre envie de rabaisser les hommes de talent : ils forment à mes yeux la couronne intellectuelle d'un siècle ou d'un pays. Cependant
10 I.IITTK r)l7 PAGA!1ISNK AVEC LK r.HKISTIAMSMR.
je iroseruis pus dire que Tosprit ou le talent soit toujours la meilleure (lisi)osition ù recevoir la vi-rité du delior», et surt<)ut par voie d'autorité. Trop souvent il arrive (pj*une certaine sup('riorité d'intelli^'cnce produit un contentement de soi-même (pii se plie dilTlcilemcnt à une rèj^le extérieure. L'orgueil a éir de tout temps et restera pour jamais la grande tentation de la science. Ce langage |)ourra paraître trop ascéti(|ue à (pielrjues-uns ; mais pour expliquer les faits de riiistoire, il faut toujours en revenir aux causes morales qui seules peuvent en rendre compte. C'est pourquoi je ne suis pas surpris que le christianisme ait rencontré une si vive opposition parmi les lettrés du paganisme : il passait le niveau sur toutes les intelligences, il s'imposait à elles comme une révélation d'en haut ; et loin de se borner à un petit nombre d'initiés, il aspirait à devenir la religion de tout le monde.
ici, Messieurs, je vais droit à la preuve. Savez-vous ce qui révoltait le plus la classe d'esprits dont je parle? Sans doute, la loi évangélique, par son caractère de sévérité, par le soin qu'elle mettait à combattre tous les mauvais instincts de l'homme, devait soulever contre elle la plus forte des répugnances; mais cette répugnance était commune aux gens d'esprit et au peuple ; et ce n'est pas l'une des moindres preuves de la divinité du christianisme que d'avoir triomphé d'un obstacle humainement invincible. Je ne m'attache en ce moment qu'à ce qu'il y a de caractéristique dans l'opposition des diverses parties de la société païenne. Or ce qui blessait au vif le sens aristocratique des lettrés, c'est qu'on prétendait leur imposer la même foi qu'au peuple, à ceux qu'ils appelaient le vulgaire, la vile multitude ^ « Quelle religion ! s'écriait Celse vers le milieu du deuxième siècle : ce sont descardeurs de laine, des cordonniers etdes foulons, les plus ignorants et les plus rustiques de tous les hommes, qui l'aiinoncent, et c'est parmi des femmes et des enfants qu'ils
' 0: -OÀAO:, ^aOXo: o/).o:. vulgus.
cherchent des prosélytes ^ ! » Voilà ce qui révoltait l'orgueil intellectuel des gens d'esprit : être confondus avec la foule dans une croyance commune leur paraissait une condition trop basse pour leur degré de culture et une faiblesse indigne de leur caractère.
C'était, en effet, une maxime reçue depuis longtemps dans les écoles de la Grèce et de Rome, qu'il devait y avoir deux sortes de religions : l'une pour le peuple, l'autre pour les gens d'esprit. Au vulgaire, les traditions mythologiques, le culte officiel ; aux littérateurs et aux philosophes, la liberté de penser sur tout cela à leur guise et sans scrupule. Ce n'est pas que dans la pratique on ne se crût obligé pour bien des motifs de se conformer aux prescriptions de la religion nationale : on les observait comme tout le monde, sauf à en rire après coup et entre amis. Vous connaissez là-dessus la théorie de Gicéron, exposée assez crûment dans plusieurs de ses écrits ^ Elle ne lui était pointparticulière. Gette distinction entre les croyances de la foule et celles des hommes instruits se retrouve à peu d'exceptions près chez tous les écrivains du paganisme. Platon lui-même n'admet pas que le peuple puisse jamais, en matière de religion, s'élever au-dessus de la simple opinion, mélange de vrai et de faux; et les alexandrins, comme nous le verrons plus tard, Plotin surtout, sont pleins de mépris pour la classe des artisans et des ouvriers qu'ils excluent à jamais du partage de la vérité ^ G'est le même sentiment d'orgueil aristocratique qui inspirait Varron, lorsqu'il divisait la théologie en poétique ou civile pour les simples, et en naturelle pour les sages *. Aux yeux de Polybe et de Strabon, la religion n'est qu'un instrument de police pour contenir les passions de la multitude, un
1 Orig.: cont. fids., 1. III, 17.
2 Dioin., II, 12, 3o, oO; de Nat. Deorum, m, 32; de Inventione, i, 29, etc.
3 Ennead., ii, 1. X, c. 9.
* S. Aug.: de Civit. Dei, 1. VI, c. o et ss.
18 III (K nu PAGAMSMK AVEC lE CUBISTIAM.SXE.
épOMvantail Mont les {<ons d'cvspril n'ont qii<* faire. " Left h'gislatf'urs, dit le premier, ont besoin d employer de pareils moyens pour mettr(; un frein h la violence du peuple et le dominer par la crainte des cIios(îs invisililes '. t « Ce n'est point par des leçons pliilosopliiques, écrivait Strabon au t<;mps (l'Au^'usle, qu'on peut amener h la piété les femmes et le simple peuple ; il laut y suppléer par la supcrstitiori avec son alliiail de fables et de contes merveilleux... Les l('»gislaleurs y ont eu recours comme à un masque pour elVrayer un peuple enfant incapable de réflécliir par luimême"-. » Tels étaient les principes d'apn>s lesquels les^'ens d'esprit se séparaient de la foule pour lui laisser ses croyances et se réserver à eux-mê-nes une liberté d'opinion à peu près illimitée. L'idée que jamais les philosophes ne se rencoFitre. raient avec le peuple dans une foi commune contrariait toutes leurs manières de voir et de penser : elle leur semblait à tout le moins une folie.
Loi-s donc que le christianisme sorti des ran^s du peuple, prêché par des hommes du peuple, se recrutant plus spécialement, à son orij^'ine du moins, parmi le simple peuple, lorsque, dis-je, il vint s'annoncer à la société païenne comme devant réunir et captiver toutes les intelligences, grandes el petites, sous l'empire d'une même foi, vous concevez qu'il dut blesser au vif l'orgueil des lettrés du vieux monde. Quoi î de petites gens de la Palestine, des barbares, étrangers à l'art et à la science des Hellènes, viendraient dicter la loi aux esprits cultivés de la Grèce et de Rome, faire prévaloir une doctrine qui serait la même pour les maîtres et pour les esclaves, pour les philosophes et pour le peuple ? C'est aux genoux d'un Dieu crucifié qu'ils se flattent d'amener le monde entier! Ce sont quelques livres de peu de valeur, d'une antiquité douteuse, composés chez le peuple le plus méprisable de la terre, c'est cela que ces pauvres d'esprit pré-
1 Hiit. gcn ,\. VI, c. 56.
- Géojraph.. 1 I. i-. 2.
tendent substituer à Homère et à Platon t Et c'est de la Judée, réceptacle et foyer de toutes les superstitions, qu'est sortie cette secte nouvelle ! Mais cette poignée de fanatiques ne mérite pas l'attention: elle ne serait digne que de mépris si elle n'était dangereuse.
C'est ainsi que raisonnaient ceux qui dans le monde païen passaient pour les privilégiés de l'intelligence. En général, leur attitude en face du christianisme ne fut d'abord qu'une attitude d'indifterence ou de mépris. Du moment que l'Évangile ne s'offrait pas à eux comme un système philosophique, qu'il descendait dans le peuple pour y faire des prosélytes, c'était à leurs yeux chose jugée: une absurdité de plus venait grossir la liste des superstitions humaines. Assurément cette légèreté a de quoi nous étonner. Toutefois, pour comprendre cette maladie incurable des gens d'esprit, non pas de tous, mais d'un certain nombre, nous n'avons qu'à jeter un regard autour de nous. Les lettrés du paganisme distinguaient deux sortes de religions: l'une pour le peuple, éternel mineur incapable d'arriver à l'âge mûr de la liberté; l'autre pour eux-mêmes, les émancipés de l'esprit. Mais, Messieurs, estce qu'après dix-huit siècles de christianisme une semblable prétention, fort peu flatteuse pour la majorité du genre humain, ne s'est pas reproduite de nos jours? N'avons nous pas vu une certaine philosophie renvoyer d'un air superbe les croyances positives aux masses pour se réserver le privilège de la libre pensée ? N'y a-t-il pas au milieu de nous quantité de beaux esprits tout disposés à former une petite oligarchie émue d'une compassion très tendre pour la faiblesse intellectuelle du grand nombre ? N'a-t-on pas cherché à établir tout récemment encore qu'il existe une scission nécessaire entre les parties simples et les parties cuUivées de l'humanité ; qu'il y a pour elle une haute culture scientifique qui dispense de la foi au dogme révélé et une basse culture qui ne saurait s'en passer ; une élévation intellectuelle qui porte la pensée dans les hautes régions de la critique et une éducation élémentaire rapetissant les esprits
10 LUTTK DU PAGAIIISME AVFX LK CIIHISTIA^ISME.
(|iii s'y emprisonnent ; une position exceptionnelle où riiomine, arrivant d la vie rén^cliie, s'isole de la t,n-ande famille relii5M<!U8e, et une situation commune où l'homme simple, réduit à ses instincts spontanés, ne voit pas ce qu'il y a dans le do^^ine établi de mesquin ou même de dangereux '? Certes, jamais |)hilosop}ie païen n'a parlé avec un tel mépris de la capacité reli^^ieuse du grand nombre; et lorsqu'on sonj^e (pic celte pitié hautaine s'adresse à la reli^'ion de Hossuet et de Pascal, on a besoin de sang-froid pour ne pas s'indigner. Non, il n'y a pas de divorce entre la science et la foi : l'une et l'autre ont la vérité pour objet. Non, il n'y a pas deux religions, l'une pour le peuple, l'autre pour les savants : tous ont la même origine, la môme nature, la même destinée, et par conséquent doivent arriver à Dieu par la môme voie. Non, Dieu n'a pas condamné l'immense majorité du genre humain à des illusions perpétuelles, au profit de quelques privilégiés qui s'adjugent le monopole de la vérité. Si un plus haut degré de culture facilite au savant la connaissance du vrai, il l'expose également aux séductions de l'erreur: le peuple a son bon sens qui lui tient lieu d'esprit, et la vérité est accessible à qui la cherche avec droiture. Donc, pas de ces exclusions, lorsqu'il s'agit du plus grand bien de l'homme ; point de ces catégories qui n'ét iblissent un privilège pour quelques-uns qu'en faisant injure à tous. L'humanité est une : la religion doit l'être comme elle. C'est pourquoi le christianisme est la véritable religion de l'humaniié, parce qu'il n'exclut personne de l'héritage de Dieu et qu'il admet tout le monde, grands et petits, savants et illettrés, au même partage de la vérité.
Voilà, Messieurs, ce que les apologistes de la religion chrétienne, Origène entre autres, répondront aux beaux esprits de leur temps. Mais n'anticipons point. J'ai dit qu'en général les lettrés du paganisme n'accueillirent la doctrine nouvelle
* Études d'Histûire religieusCj par M. Ernest Renan : Préface.
à son apparition dans le monde qu'avec un sentiment d'indifférence ou de mépris. Cette attitude explique le silence que plusieurs d'entre eux gardent dans leurs écrits sur un événement dont la portée leur échappe. On a voulu quelquefois se prévaloir de ce silence ou de cette inattention pour contester la propagation rapide de l'Évangile et la publicité qu'il reçut dès l'origine. Cette prétention est inadmissible. Sulpice Sévère dit avec raison qu'au temps de Néron la multitude des chrétiens était déjà considérable. Ce sont les propres expressions de Tacite racontant le supplice des premiers martyrs \ Quelques années plus tard, Pline écrit à Trajan que l'Asie Mineure regorge de sectateurs de la nouvelle religion. Il y en avait un grand nombre dans les villes grecques, de l'aveu de Julien l'Apostat cité par saint Cyrille d'Alexandrie ; à Rome, où saint Paul avait prêché des années entières en toute confiance et sans obstacle, il y en avait jusque dans le palais de Néron. Déjà les apôtres avaient comparu devant les tribunaux de l'empire. Le proconsul de Chypre, Sergius Paulus, avait publiquement embrassé le christianisme. A Corinthe, saint Paul avait été mené devant le proconsul d'Achaïe, Gallion frère de Sénèque. C'est au préfet du prétoire que l'apôtre avait été livré dès son arrivée à Rome: or ce magistrat n'était autre que Burrhus selon toute apparence -. Ce serait donc violer toutes les règles de la critique, de supposer que les hommes instruits de ce temps-là n'aient pas connu le christianisme. Si donc quelques-uns d'entre eux, comme Sénèque et Plutarque, n'en ont point parlé dans ceux de leurs écrits qui sont arrivés jusqu'à nous, c'est à d'autres causes qu'il faut attribuer ce silence. Sortie de la Palestine, l'Ëglise leur paraissait une secte juive qu'ils enveloppaient dans le mépris
1 Multitudo ingens.
2 Sulpice Sévère: ii; Tacite : xv, 44 ; Pline: Ép. d Trajan; Cyril. ; contre Jul., i, 10; Actes des Ap., xxviii, 30^ et 31; Ép. aux Philip., IV, 22; Actes des Ap., xiii, 12; xviii, 12, 13; Ép. aux Philip., i, 13.
li I.UTII m PAI.a:*(ISMK AVE<: I.K CIIItlSTIAIIfSMK.
giMjéral profess^^ pour un |)eiiplo liai de tous. Parlant (Je cette id(^c, ils voyaient dans le culte nouveau une de ces mille superstitions populaires (pii allluair-nt à Home de tous les points du j;lol)e('t dont il ne valait pas la peine de s'occujior. Séni'que en particulier pouvait fort bien goûter la partie morale de la rclit^'ion chrétienne et profiter des lumières (prelhî r(''pandait autour d'elle, sans voir dans ses croyances et dans ses pratijpios autre chose qu'une superstition. Lui, qui dans sa jeunesse avait renoncé au régime pythagoricien pour ne pas s'oxposer a être pris pour un Juif, n'était pas homme à manifester une symjjathie (pielconque pour une secte odieuse au peuple et persécutée par le prince V Ce qui d'ailleurs achève de prouver que ce silence de quelques auteurs païens doit s'expliquer en grande partie par leur dédain pour une religion qu'ils confondaient avec celle des Juifs, c'est le ton de mépris avec lequel se sont exprimés sur le chrislianisme ceux qui en ont parlé.
Cet air de dédain et ce ton de raillerie s'observent particulièrement chez Lucien de Samosate qui écrivait vers la lin du deuxième siècle. Nous avons remarqué l'année dernière le genre de persiflage dont il use pour tourner en ridicule les martyrs chrétiens. Mais il ne me paraît pas superflu de revenir là-dessus pour caractériser l'altitude hostile des lettrés du paganisme. Certes, à répoque de Lucien, le chrislianisme était connu : les écrits du sophiste prouvent qu'il était loin d'ignorer les points principaux de la doctrine évangélique. Je ne veux point parler du dialogue intitulé Philo pat ris dans lequel le dogme de îa Trinité se trouve l'objet d'attaques assez vives, car la critique me semble en avoir rendu l'authenticité à tout le moins douteuse -. Mais dans le Pseudomantis, dans l'Aléthès historia, et surtout dans l;i Lettre à Gronius sur la mort de Pérégrinus, il y a
* Sénètj. : Ép., 108.
- Gessner : de .Etale dial. Lucianei qui Philopatris inscribilur, Goettiugue 174S; Niebiibr: préf. du t. XI des Historiens de Byzance, éd. de Bonn.
de fréquentes sorties contre la religion chrétienne. Or, chose étrange I c'est la partie de l'Évangile (jui se recommande d'elle-même à la raison naturelle, le dogme de l'immortalité de l'âme, l'esprit de fraternité qui doit régner parmi les chrétiens, le précepte du renoncement ou de l'abnégation, c'est cela précisément qui excite la verve de Lucien et devient le thème de ses railleries. Avec un peu de réflexion et de bonne foi, il eût pu se convaincre sans peine qu'une religion qui joignait à une morale si parfaite des vérités si élevées ne devait pas être confondue avec les superstitions grossières dont le monde était plein. Eh bien! non: le sophiste ne daignera pas s'initier davantage à la connaissance d'une doctrine qui n'avait pas laissé de produire sur son esprit une certaine impression. Les chrétiens lui paraîtront des dupes ou des jongleurs; il rira d'eux comme de ces charlatans vulgaires qui parcouraient le monde romain pour séduire les simples parle prestige de la magie ou de la divination. Lui, qui ne se donne pas la peine de rien examiner, qui effleure tout ce qu'il traite du bout de la plume, déclare magistralement que les disciples du Christ sont des gens crédules qui acceptent ce qu'on leur dit « sans raison suffisante'. » Voilà l'esprit de justice qui animait les lettrés du paganisme. Évidemment, de la part de pareils écrivains le christianisme ne pouvait s'attendre à la moindre impartialité.
On me dira : Lucien s'est moqué de tout, de la philosophie comme du paganisme; il n'est pas étonnant qu'il n'ait cherché à déverser sur- la religion chrétienne que le sarcasme et l'ironie. Soit : tournons-nous vers des auteurs plus graves, qu'une trempe d'esprit sérieuse rendait plus propres cà comprendre ce que le christianisme avait de noble et d'élevé , prenons par exemple Tacite et Suétone. A vra* dire. Tacite ne semble pas avoir été un homme très religieux. Tout en parlant des dieux en maint endroit de ses
• De Morte Peregrini, hvj t-.vô; a/.c-.oojc -(a—oK.
S4 II III m l'ACi.V.MSMI. AVt(- I.K J.lllll.SriA.lIblIt.
écrits, il a trouvé le moyen (Je no pas nous apprendre ce (ju'il pensait d'eux. Ce (ju'il y a de certain, c'est que Tidée d*un«' Providence cpii diri^'edes choses humaines lui est tout k fait ctraii'^ère : il hésite const^imment entre le destin et le hasard pour exph(|uor le cours des événements; et lorsqu'à la fin de son tiaité sur les mo'urs des Germains il dit que « les Feimi sont proté^'és contre les dieux par leur [lauvreté et leur manque de civilisation, » on ne peut voir dans cette phrase (ju'une ironie voisine de l'impiété*. Celte absence presque complète du sens religieux dans Tacite n'a pas été siiirisamment relevée et tempérerait à coup sûr les éloges exagérés (|u'on s'est plu à faire, non pas de son talent d'historien, qui est hors de conteste, mais du caractère moral de ses écrits. Cela étant, et pour peu qu'on soit familier avec les ouvrages de Tacite on ne saurait nier ce que je viens de faire remarquer, nous ne pouvons guère espérer de sa part une appréciation favorable au christianisme. Cependant l'àmc de Tacite naturellement droite et honnête, pleine de sensibilité pour la vertu persécutée et d'indignation contre le vice triomphant, eût été capable et digne de juger la religion nouvelle avec impartialité. Quel sujet de rétlexion pour un observateur si profond de la nature humaine que cette multitude d'hommes réalisant dans leur vie l'idéal de la justice ! Lui qui, pour échapper aux hontes de son siècle, se réfugiait en esprit dans les forêts de la Germanie poar y chercher des vertus chimériques, n'avait-il pas autour de lui des vertus réelles dont le spectacle observé de près, étudié, compris, eût pu consoler son âme ? Ne valait-il pas la peine à tout le moins de prêter quelque attention à ce phénomène moral qui se produisait sous ses yeux ? Je le dis à regret, de tous les écrivains du paganisme. Tacite est celui qui a jugé le christianisme avec le plus de légèreté et même de cruauté. Le passage qu'il lui consacre au xv^ livre de ses Annales prouve qu'il ne s'était nullement cru obligé
* Ann., XVI, 33: vi. 22.
d'examiner ce qu'il s'arrogeait le droit de flétrir. Tout ce qu'il en sait, c'est que la religion nouvelle est sortie de la Judée où le Christ, son fondateur, a été condamné à mort par Ponce Pilate sous le règne de Tibère. Sur cela, et sans rechercher ce qu'elle peut être en soi^ il la déclare une superstition pernicieuse ^ ; il se fait l'écho docile des calomnies répandues dans le peuple, et prêtant une foi aveugle aux prétendus crimes des chrétiens, il les appelle « des gens haïs pour leur infamie, des misérables dignes du dernier supplice. » Voilà l'homme qui s'indigne à bon droit de la barbarie de Tibère et de Néron et qui les imite en cette circonstance par la cruauté froide du langage. Car ici, le préjugé ne tient pas lieu d'excuse : l'ignorance aggrave la faute dans celui qui ne fait aucun effort pour la dissiper et qui possède tout moyen de la vaincre.
Tacite s'était servi, pour qualifier la religion chrétienne, d'un terme qui va devenir en quelque sorte le mot d'ordre dans le camp des adversaires de l'Église, celui de superstition. Ce mot, Suétone le répète avec un égal dédain, et une ignorance de la cause encore plus grande. Il ne sait pas même distinguer les chrétiens des Juifs : « C'est sous l'impulsion du Christ, dit-il, que ces derniers excitaient des tumultes dans Rome. » Puis, quand son récit l'amène à mentionner le supplice des premiers martyrs, il appelle les chrétiens « une espèce d'hommes d'une superstition nouvelle et adonnés à la magie ^ » Pline le Jeune ne porte pas plus d'équité dans ses appréciations que ses deux amis ; son aveuglement est d'autant plus étrange qu'il connaît les chrétiens et qu'après avoir examiné leur conduite avec soin il n'y a rien trouvé de répréhensible. « Tout ce que j'ai pu apprendre sur leur compte, écrit-il à Trajan, c'est qu'ils s'engagent par serment à ne commettre aucun crime, à fuir le vol et l'adultère, à ne jamais violer la foi jurée, à
* Exitiabilis super st'itio. Ann., xv.
2 Suét. : in Claud., 2o ; in Néron., 16.
ni l.niK IH PXOAMSÏIK WKi: Lt UII1IS1IAM81IK.
rcndri' lidrliMîH'nt Ir» (Jfpôi coudé, Ole. » Certes, une reIi{<ion (jiii au milieu de la corruption païenne inculquait de si beaux précopies et produisait de toiles vertus valait bien la peifU3 dYHre étudiée de près. Il semblerait donc que Pline le Jeune, naturellement enclin à rindulj(ence et à la modération, dût se sentir porlé vers une réunion d'bommes dont il venail de tracer un |)ortrait si fidèle. Point du tout : cette relij^ior), dont les membres font profession de pratiquer une morale si pure, n'est à ses yeux (ju'une mécliante superstition '. Tant il est vrai qu'il était dans la destinée du christiimisme do soulever contre lui toute cette classe de lettrés qui l'accablaient à l'cnvi de leur dédain superbe. Le mot de saint Paul aux Gorintbiens so vériliait dans toute son étendue : « Dieu a convaincu de folie la sagesse de ce monde. C'est pounjuoi on trouve parmi nous peu de sages selon la chair, peu de puissants et peu de nobles; mais Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les sages ; il a choisi les faibles selon le monde pour confondre les forts ; il a pris ce qu'il y avait de plus vil et de plus méprisable selon le monde, et mémo ce qui n'était rien, pour détruire ce qui csl, alln que nul homme ne se glorifie devant lui. »
Peut-être, Messieurs, en passant des littérateurs et des historiens aux philosophes trouverons-nous dans Tattiiude de ces derniers moins d'hostilité au christianisme. Je ne veux point parler des sectes philosophiques qui se moquaient de kl vertu o i qui la réduisaient au plaisir, comme celle des épicuriens et des cyniques. Leurs principes formaient un contraste trop évident avec ceux de l'Évangile pour qu'on put y chercher un point de contact ou un motif de rapprochement. xMais l'école stoïcienne, dans laquelle s'étaient réfugies les plus grands esprits et les plus nobles caractères de Tépoque, le Portique n'irait-il pas servir d'introduction à l'Évangile ? Comment les disciples de Zenon,
' Superstitio prava.
qui plaçaient le souverain bien dans la vertu, qui dans leurs théories morales s'élevaient au-dessus des caprices de la fortune, des séductions de la richesse et du plaisir, qui se faisaient gloire de mépriser les souffrances et la mort, comment pourraient-ils ne pas admirer l'héroïque constance des chrétiens au milieu des plus affreux supplices, leur détachement des biens de ce monde, leurs efforts pour acquérir la véritable sagesse et pour atteindre à la perfection morale? Est-ce un rôve de supposer qu'épris de la beauté de l'Évangile, ils viendraient lui demander ce qui leur avait toujours manqué, un dogme certain qui pût servir de base à leur enseignement ? Oui, ce n'est qu'un rêve : bien loin de trouver parmi eux un accueil favorable, c'est dans leurs rangs que le christianisme comptera ses adversaires les plus déclarés.
Cette attitude hostile du stoïcisme semble étrange à première vue, mais pour peu qu'on l'examine de près, elle s'explique d'elle-même. C'est aux partisans de cette doctrine qu'on peut appliquer tout particulièrement ce que nous disions en général de l'orgueil aristocratique des lettrés du paganisme. Ils formaient une faible minorité qui regardait de haut le grand nombre, une petite élite d'esprits supérieurs qui ne parlaient qu'avec mépris de « cette multitude sans philosoplîie, de ces âmes communes et vulgaires qui forment la grande majorité du genre humain \ » Rien n'était moins populaire que cette morale fastueuse qui répondait aux souffrances de l'humanité par des phrases sonores, des déclamations pompeuses, des tirades à effet. Commuent s'étonner après cela que le christianisme, religion du peuple non moins que des savants, ait paru à cette classe de moralistes une faiblesse d'esprit, une superstition puérile, indigne de fixer l'attention du sage ? D'ailleurs, si la morale
^ "O/loç, âo'.lôaoooç,, lowizy.i. Ëpictète ne cesse de répéter ces expressions dans sou Enchlridion, 29, 33, 48, etc. Prospéra in plebem et vilia ingénia deveniant. Sénèq. : de Provid., 4.
fH 1 1 TTf nf PAr.AMswK AVEC I'- mrnsTivMswi'
du l'oili'jii»' .SL' iroiivaii i>ar bien dus poiui^ tl accord avec c<'llc' de rKvaiif;il(», rllc était sur beauccMjp d'aulros eu opposition radicale avec la doclrine clirétiennc. Épiclêtc cl Maic-Aiinh; ne ccHsent de réfx'ler le faraud adage de lYicolc, « (pril faut vivre conformément h la nature; » mais locliristiaiiisnie venait déclarer au monde «pie la nature humaine est déréglée et que la sagesse consiste à la redresser sur la rét^lc divine tracée par le Christ. Pour le stoïcisme, Timmorlalité de l'ûme n'est qu'un beau rêve, tout au plus une notion Tort incertaine ; dans le chri>tianisme, tout est basé sur le dogme d'une vie éternelle k laquelle la vie présente sert de passage et d'introduction. Le disciple de Zenon ou de Chrysippe brave, nK'prise la douleur qui n'a, selon lui, do réalité (lue dan? l'opinion qu'on s'en iait; le chrétien regarde la soufiVai.ce comme une épreuve très réelle qu'il accepte avec une résignation filiale aux volontés de Dieu qui la lui envoie. Le stoïcien s'adjuge le droit de disposer de lui-même : il brise violemment et de son propre chef les liens qui rattachent à la vie ; le disciple de l'Évangile reconnaît que Dieu seul est l'auteur de la vie et de la mort, qu'il n'est pas permis à l'homme de déserter le poste où le souverain Mailre l'a placé. Malgré de belles mais inconséquentes protestations en faveur de la Providence, le do?me du Portique enchaîne les choses humaines aux lois d'une fatalité inexorable à laquelle les dieux eux-mêmes sont soumis ; le dogme évangélique sauvegarde la liberté humaine sous l'action de la Providence qui raffermit et la dirige. Dans l'opinion des stoïciens, le sage est égal aux dieux, que dis-je ? il est supérieur aux dieux, car, dit Sénèque, le bien qu'ils font par nécessité, il le fait par vertu ^ ; se comparer à Dieu est un blasphème pour le chrétien, dont le premier devoir est de confesser sa faiblesse et son néant. Il me serait facile de poursuivre ce parallèle qui prouve avec évidence que, s'il existait entre la morale
1 Ep. O.Î.
des stoïciens et l'Évangile une conformité de détails difficile à méconnaître, il y avait entre l'un et l'autre une opposition de principes qui suffirait à elle seule pour expliquer la lutte.
Aussi les écrivains de Técole stoïcienne traitent-ils les chrétiens comme une poignée de fanatiques qui agissent par entraînement et non par raison. Ils affectent même de ne point parler de cette erreur populaire, digne du mépris des sages. On a beau parcourir leurs ouvrages, les Pensées de Marc-Aurèle, ses Lettres à Fronton retrouvées sur les palimpsestes de Milan et de Rome, le Manuel d'Épictète, les Commentaires d'Arrien son disciple, les fragments de sa doctrine conservés par Stobée : le nom de chrétiens ou de Galiléens n'y apparaît que deux fois. Cependant ces rares mentions suffisent pour nous montrer que le préjugé leur tenait lieu de science dans l'appréciation du christianisme. Ce qui devait tout naturellement les frapper et même exciter leur envie, c'est la force d'âme que déployaient les chrétiens en face de leurs persécuteurs. En partant du fait qu'ils avaient sous les yeux, il leur eût été facile de remonter au principe de cet héroïsme, qu'on ne pouvait attribuer à l'influence des idées philosophiques, puisque les femmes et les enfants eux-mêmes y avaient part. Mais l'esprit de justice manquait au vieux monde. Au lieu de rechercher la véritable source d'où provenait une vertu si extraordinaire, ils imaginent des expédients qui ne font pas honneur à leur esprit philosophique : ils se paient de mots convenus pour rendre compte du plus grand fait moral qui, jusqu'alors, eût étonné le monde. Marc-Aurèle voit dans la conduite des martyrs l'effet d'une pure opiniâtreté, d'une obstination qui n'a rien de sérieux ni de réfléchi : Épictète croit s'en tirer en disant que les Galiléens affrontent les supplices par coutume, par manie \ Si de pareilles allégations ne trahissent
* Pensées de Marc-Aurèle, 1. XI, 3 ; Dissert. d'Arrien sur Épictète, 1. IV, c. 7.
30 M III. DU PAGAMSMK AVKC I.K flIlilSTIA.'II.SMK.
pas la mauvaise foi, elles dénoteiil, |)our le moins, Peml)arras d'un (îsprit qui osl à bout do raisons. En exposant à leurs ju;,'es les motifs de leurs convietions, les clir(^*tieas tc^inoi^niaiont assez qu'ils ne cédaient i>as à un entêtement avou;<le ; d'autre part, l'i-lude la moins attentive de la nature humaine sunit pour apprendre que riiéroïsmc n'est point une affaire de coutume, qu'il ne s'impose point par la mode. Mais le stoïcisme n'y ret^'ai-dait pas de si près : il ne se sentait pas le besoin d'être juste à l'égard d'une croyance qui ne lui paraissait mériter que le dédain.
Nous venons, Messieurs, de décrire l'attitude des littérateurs, des historiens et des pliilosoplies païens en face du christianisme, au moment où les apologistes vont prendre en main la cause de la reli^^ion méconnue et persécutée. Gomme c'est l'attaque qui règle la défense, il fallait, tout d'abord, indiquer le terrain sur lequel elle était venue se placer. L'inalLention et l'indilTérence, la raillerie et le dédain, voilà ce qui s'observe en premier lieu dans cette classe de gens d'esprit qui formait l'aristocratie intellectuelle du monde romain. Je dis en premier lieu, car l'opposition ne tardera pas à changer de tactique. Les progrès du christianisme réveilleront l'attention des plus indifférents. L'arme de la raillerie ou du dédain, forte contre un parti faible, s'émousse sur un corps qui a pris de la vigueur ou de la consistance. Attaqué à son tour, le polythéisme savant se verra obligé de borner son rôle à celui d'une défense ofîensive. C'est l'attitude nouvelle que prendront les néoplatoniciens. Mais, comme nous venons do le voir, l'insulte et le mépris marquent la polémique primitive des lettrés du paganisme avec la religion chrétienne : au lieu d'examiner, • ils acceptent de confiance toutes les vagues rumeurs qui circulent dans le peuple ; ils ne discutent pas, ils raillent, ils calomnient. Assurément, ce n'est point là une belle page dans l'histoire de la science humaine : cette opposition aveugle suffirait pour prouver que le talent sans justice ni bonne foi éloigne de la vérité plutôt qu'il n'en rapproche.
LES GK^S I»'ESP1HT. 'Si
Faut-il conclure de là que le christianisme se montrait antipathique à la science, qu'il la repoussa au lieu de s'en sert vir ? L'Église allait répondre à cette accusation en produisant, pendant trois siècles, la plus illustre pléiade de grands esprits qui eût paru dans le monde. C'est précisément à la science; à l'érudition armée de la dialectique, à l'éloquence soutenue par la conscience du droit, qu'elle confiera le soin de sa défense. Ses premiers apologistes seront, pour la plupart, des philosophes convertis qui mettront à son service les ressources du talent, plusieurs même du génie. Mais avant d'aborder leurs écrits', il nous reste à voir quel accueil le christianisme avait rencontré parmi les hom.mes d'État et dans le peuple païen. De quelles maximes de droit et de gouvernement les hommes d'État se prévalaient-ils pour proscrire la religion nouvelle et quel appui trouvaientils dans les sentiments de la multitude : c'est ce que nousexaminerons dans la prochaine leçon.
DEUXIfiMH LEÇON
Allitu lo tien hoiuiiuîs l'KUt paleus eu face lu chriAtiamime. — L'itv.'in- :;ile peut s'alapter aux diverses fornieH politiques et sociales. — Notion pulonne de lu reliîrion d'I-Ilfit. — AI» i de la t*' ir
l'Ktat daus le syntèuic antique. — L'tt[>\>: i des col ■^,
résultat le net ('îtat de choses.,— TliAorie roinaiue de l'intolérance civilfi en matière de culte. — Les circonstances amènent le- hommes d'Ktat romains h se relâcher dans la pratique. — Contra dictions entre le droit et le fait. — La raison d'Ktot ou l'intérêt politique décide seul s'il faut tolér-îr ou proscrire un culte. — Raiçons générales ou particulières qui déterminent les hommes d'État romains a persécuter le chri>tiauisme. — La persécution érii-'ée en système lésai par Trajan — Conditions faites à l'apologétique chréti'^nne par cette deuxième op;»o?ition.
Mkssiluus,
Pour détenniner le terrain sur lequel devait se placer Tapologétique chrétienne dans les deux premiers siècles, nous avons commencé par étudier le caraclère ou la forme de l'opposition que l'Évangile avait rencontrée dans le monde. A cet effet, nous nous sommes tournés vers une première classe d'hommes, celle des littérateurs, des historiens et des philosophes, que leur intelligence élevait au-dessus de leurs contemporains. Méconnus par tous, le christianisme s'était vu en butte à la raillerie des uns et au mépris des autres. Tacite, Suétone, Pline, Celse et Lucien, Épictète et Marc-\urèle se rencontrent dans un même sentiment de haine ou de dédain pour la religion nouvelle qu'ils traitent de superstition. Voyons à présent si les hommes d'État se sont montrés plus équitables sur ce point que les lettrés du paganisme, et d'après quels principes de droit ou
de gouvernement ils se dirigeaient pour proscrire le culte des chrétiens sur toute l'étendue du monde romain.
Si, contrairement à toutes les religions anciennes, le christianisme offrait dans sa constitution un trait distinctif qui aurait dû, ce me semble, lui faire trouver grâce aux yeux des hommes d'État de l'ancien monde, c'est qu'il pouvait s'adapter à toutes les formes politiques ou sociales, sans être enchaîné à aucune d'elles. Jusqu'alors, à l'origine de tout établissement religieux était venue se poser une fondation politique qui, à son tour, recevait de lui l'appui qu'elle lui prêtait. Toute divine qu'elle était, l'institution mosaïque elle-même avait été soumise à cette loi générale : les tribus errantes d'Israël étaient devenues un peuple à l'instant même où elles avaient reçu le code reUgieux qui devait les régir et les gouverner. Toujours et partout ces deux faits s'étaient produits simultanément, ou du moins comme la conséquence l'un de l'autre : ceux qui s'étaient adjugé la mission de réformer la vie religieuse des peuples s'étaient attribué la mission de régler leur vie politique et civile. Rien de pareil ne s'était observé à la naissance du christianisme, qui par là trahissait à première vue son caractère d'universaUté. Son fondateur s'était renfermé dans l'enseignement dogmatique et moral, et il avait repoussé comme étrangère à sa mission toute tentative faite par ceux de sa nation pour l'entraîner dans le rôle d^un réformateur politique. « Mon royaume n'est pas de ce monde. — Rendez à César ce qui est à César » : tel est le programme qu'il avait constamment suivi et tracé à ceux qui devaient continuer son œuvre. Aussi, fidèles à la pensée du Maître, les apôtres avaient parcouru le monde prêchant en tous lieux le respect des puissances établies : et rien n'annonçait de la part des premiers chrétiens le dessein de vouloir s'écarter de cette ligne de conduite pour provoquer un changement quelconque dans les conditions extérieures de l'empire. Il semblerait donc que la religion chrétienne, loin d'exciter la défiance des pouvoirs régnants, dût se
34 I.IJTTK l>r PA(;AMSMK AVKC I.K CHRlftriANISIIB.
recommander à (Mix |)ar le précepte de lu soumission qu'elle jMMluit en iCtlr de ses lois.
Je no suis, Messieurs, si le fait que je viens d'indiquer a obtenu de votre part toute Tuttenlion rpi'il mérite. Cette merveilleuse flexibilité avec larjuelb.' l'Évangile se prête à tontes les constitutions politiques est un caractère tellement ori^Miial et si exclusivement |)ro[)re au cbristianisme, qu'il sullirait en quehpie sorte pour en prouver la diviniU*. Prenez en elfet, Tune après l'autre, toutes les n-lij,'ions fjui l'ont précédé ou suivi : elles supposent chacune un élabli:>sement politi(jiie ou social, au sort duquel elles sont enchaînées. Supprimez par la pensée le Céleste-Empire avec son mécanisme artificiel, l'Inde avec le régime des castes et toutes les conséquences qui en découlent : à Tinstanl même les lois de Confucius ou de Manou perdent leur application. Que l'empire des Arabes vienne à disparaître : le Coran n'a plus de sens, parce qu'il a été rédigé en vue d'un peuple, d'une forme de ^gouvernement particulière, déterminée, dont la ruine entraîne la sienne. II n'en est pas ainsi de TÉvangile, où l'on ne trouve pas une ligne qui puisse faire supposer que son auteur ait voulu l'appliquer à telle nation plutôt qu'à telle autre. Vous aurez beau imaginer toutes les nuances d'organisation sociale, depuis l'extrême démocratie jusqu'au pouvoir absolu : le christianisme peut s'harmoniser à toutes, sans se fondre dans aucune. C'est, du reste, ce qu'a montré son histoire depuis dix-huit siècles. Il a vécu persécuté sous Néron, comme triomphant sous Constantin. Il a fleuri sur le sol mouvant des républiques italiennes du moyen âge aussi bien qu'à l'ombre du trône de Philippe II ou de Louis XIV. Il s'accommode du régime des États-Unis non moins que de celui de Naples ou de l'Autriche. Je n'ignore pas que de nos jours, où l'esprit de système joue un si grand rôle, on a voulu parfois Tinféoder à un parti, l'identifier avec une théorie politique. Les uns disent : le christianisme, c'est la démocratie; d'autres, le christianisme, c'est la monarchie. Il n'est ni Tune ni l'autre et
convient à toutes deux. Qu'à une époque donnée et au sein de tel peuple en particulier, il ait plus de garantie pour son indépendance et plus de facilité pour son développement sous une forme de gouvernement que sous une autre, c'est ce qu'on ne saurait nier ; mais en principe, et d'après la nature même de sa constitution ou de son enseignement, il les admet toutes sans en exclure aucune. Pourquoi cela? D'où lui vient ce privilège unique ? C'est qu'il s'adresse directement à la raison et à la conscience humaine, qu'il prend l'homme avant le citoyen ; c'est qu'un dans son principe, il est universel dans son expansion ; c'est qu'à la différence de toutes les institutions humaines, il n'est pas la religion d'un peuple ou d'une race, mais la religion de toutes les races et de tous les peuples, la religion de l'humanité.
Aussi, Messieurs, loin d'accorder à quelques écrivains que le triomphe du christianisme eût été la ruine de l'empire romain, je dis que le christianisme seul pouvait sauver l'empire, si tant est que ce dernier pût être sauvé. Qu'estce qui manquait, en effet, à ce corps social, admirablement organisé dans sa forme extérieure, quoi qu'on ait pu en dire, et réunissant par la concentration de ses forces sous un pouvoir unique plus de conditions matérielles de durée qu'au temps de la république ? Ce qui lui manquait, c'était la vie religieuse et morale, le sentiment du devoir, les croyances fortes et saines, l'esprit de justice et de charité. Eh bien 1 supposons qu'au lieu de faire au christianisme une guerre à mort, l'empire romain se fût laissé pénétrer par sa haute influence : une rénovation morale eût été la conséquence de ce grand fait. Libre d'exercer sa plénitude d'action, la religion nouvelle eût restauré l'édifice social de haut en bas et dans tous les sens. Avec les moyens de régénération qu'elle possédait, elle aurait relevé les esprits, redressé les caractères, retrempé et fortifié les âmes. Aucune classe de la société n'aurait échappé à cette puissance de transformation. L'Évangile aurait tiré le peuple de la dégradation où il était plongé, arraché l'aristocratie à la
3( I ITTF nu l'AGAIISMK *VBC I.K CnBlSTIAMSUK.
corni|.ui.i. M'" 1» «It-vorail et |.lîic<'- sur U; IrAnfi, en place «lu (Time el d.- la l"lie, la juslic-, la dignité ; «l alors peul-ôlrft, avec sns ressources militaires, sa vaste administration, sa vigoureuse unité el sa civilisation avancée, l'empire romain, nilVermi par le christianisme, aurait pu résister au choc ries barbares comme l'Europe chrétienne a soutenu plus tard celui des hordes musulmanes non moins redoutables [i^'ur elle que n'avaient été les Huas et les Van.b.les. Eh I .M-ssieurs, pour juger les forces que possède la r.digion dnetienne lorstiu'il s'agit de préserver les nations de la décadence, nous n'avons ([u'à jeter un coup d'œil sur l histoire de noire temps. Dieu me garde de vouloir assimiler nos sociétés modernes à l'empire romain. .Mais enfin, voila bien des siècles (|ue les races latines et germaines usent leur éner-'ie dans une activité sans pareille : elles peuvent a bon ,lroil%'intiiuler la vieille Europe. Or, qui pourrait mer que, dans celte vieille Europe, il n'apparaisse çà et là des svmptômes de décadence et même des signes de décrépitude' J'ignore si le matérialisme qui emporta l'empire romain était plus énervant et plus corrupteur que celui qui nous envahit de toutes paris. Notre siècle s'est ouvert au milieu d'une tourmente sociale à laquelle aucune nation naïenne n'aurait pu sun-ivre. Comment donc se fait-il que les nations modernes résistent el à l'action du temps qui semble précipiter leur ruine, et aux principes de morl qui s'insinuent en elles, et aux vicissitudes des révolutions qu, les bouleversent de fond en comble ; quau lieu de s épuiser, leur sève vitale se renouvelle sans cesse ; qu'au milieu de^ crises les plus violentes elles déploient tout à coup des ressources inattendues, et qu'il suffise d'une ma.n ^-igoureuse pour replacer sur ses bases l'édiflce ébranlé? Ce.t, Messieurs, qu elles peuvent se retremper à celte source de vie religieuse et de morale que le christianisme enlretieai au milieu d'elles, c'est qu'elles vivent de ce fonds inépuisable de crovances, de justice, d'honneur, de dignité, de charité dont' l'Évangile a fait leur patrimoine commun ;
c'est qu'on a beau les miner, saper leurs fondements, si avant qu'on pénètre dans ce travail destructeur, on vient toucher à ce roc de l'Évangile, ou, si vous me permettez ce mot, à ce tuf primitif qui soutient tout et qui résiste à tout. Voilà pourquoi elles peuvent attendre sans crainte ce dont on les a souvent menacées, une nouvelle invasion de barbares du Nord, du Midi ou de je ne sais où, car aussi longtemps qu'elles conserveront les croyances et les vertus chrétiennes, elles posséderont ce qui manquait à l'empire romain, un principe immortel de force et de vie.
Ai-je besoin d'ajouter que les hommes d'État de l'ancienne Rome ne comprenaient pas cette vérité ? Des préjugés invétérés les empêchaient de reconnaître ce que la religion nouvelle avait de vertu régénératrice; et sans vouloir les décharger de toute culpabilité, on peut invoquer en faveur de leur ignorance le bénéfice des circonstances atténuantes. Ce qui les égarait sur ce point, jusqu'à les porter au mépris de tous les droits, à la persécution ouverte, c'était la notion païenne de la religion d'État. Je dis la notion païenne, pour aller au devant d'une objection que vous pourriez me faire et qui se présente d'elle-même. Le christianisme, lui aussi, peut devenir religion d'État ; mais vous allez saisir en peu de mots la différence qui existe entre les deux situations. Dans la théorie chrétienne, l'Église ne s'identifie point avec l'État, elle conserve à côté de lui sa sphère d'action propre et distincte. Toute la fonction de l'État se réduit à lui prêter un appui en lui demandant son concours. Mais ce n'est pas au nom de l'État que l'Église prêche, enseigne, gouverne. L'État n'acquiert pas le droit de s'immiscer dans les affaires de l'Église, de singérer dans sa discipline intérieure, dans la prédication de la parole, dans l'administration des sacrements. Ce sont deux puissances qui vivent côte à côte en bonne intelUgence, ou, pour mieux dire, qui se pénètrent mutuellement par une influence, par un jeu réciproque, sans perdre leur caractère distinctif, ni leur autonomie. En
88 I.UTTK ni] PAGAMSNK AVKC I.R r.illtlSTIA.*<IISMR.
un mol, il y a iniioii oiitn; h.'S deux, il ny a pas absorption (lo Tune par 1 autre. Il a fallu le protestant ibine pour fain* revivre parmi nous la théorie païenne de la religion d'ftlat, pour nous montrer des rois ou des parlements définissant des points d(^ doctrine, décrétant des articles de foi, réglant les cérémonies du cuite, j^ouvernant avec une autorité souveraine la vie religieuse. Ce qui se prati(|ue à cet égard en Anj^leterre et (;n Prusse depuis la Héforme n'est qu'une application du principe païen (jui subordonnait la religion à TKlat; or, vous allez voir que ce principe radicalement faux a été Torigine et le point de dé[)art des persécutions dirigées par les hommes d'État du paganisme contre la religion chrétienne.
Si, en effet, vous observez de près la constitution des sociétés païennes, vous y remarquerez un fait invariable et constant, c'est que la religion, comme tout le reste, y est absorbée par TÉtat. Il faut se résigner à ne rien comprendre à l'histoire de l'antiquité ou partir de ce principe émis par Aristote dans sa Politique : « Chaque citoyen doit se persuader que nul n'est à soi, mais que tous sont à l'État K » Devant cette maxime fondamentale, tout disparaît et se fond dans l'omnipotence de TÉtat : liberté individuelle, possession de soi, droits de la conscience, sentiments de famille, tout ce qui fait riiomme, va s'engloutir dans le système de l'État propriétaire unique et suprême régulateur de toutes choses. Montesquieu et Rousseau ont le mieux saisi et exprimé ce point capital dans l'organisation des sociétés anciennes. « A Sparte, dit l'un, on n'était ni enCant, ni mari, ni père. Un citoyen de Rome, dit Tautre, n'était ni Caïus, ni Lucius, c'était un Romain -. » La conséquence de ce principe pour la religion est évidente. Elle formait une institution de l'État, un établissement politique, une partie intégrante de la législation civile. C'est l'État qui en déterminait la forme, en pres-
1 Polit., 1. vin, c. 1.
- Esprit des Lois, 1. VI, c. 6 ; Emile, 1. I, p. 16.
crivaii les pratiques, au même titre qu'il réglait l'ordre des successions ou le service militaire. Sacrifices, prières, pontificat, rites sacrés, tout relevait de la puissance publique. C'est en vertu des lois que les dieux obtenaient droit de cité et devenaient ainsi des dieux nationaux à l'exclusion de tout autre. S'agissait-il d'en admettre un nouveau, c'était à l'État de discuter ses titres à la vénération publique, comme on le voit par de fréquentes délibérations du sénat romain. Bref, la religion était moins une affaire de conscience qu'un devoir civique, une obligation envers la patrie, à laquelle nul ne songeait à se soustraire, pas même ceux qui étaient convaincus de la fausseté des cultes idolâtriques. C'est ce qui nous explique comment Gicéron, par exemple, tout en s'exprimant sur le culte des dieux avec une liberté extrême, en recommande néanmoins la pratique avec tant d'insistance, parce qu'il y voit une loi fondamentale de l'État, et sa manière de voir sur ce point était partagée par tous les hommes d'État de l'antiquité.
Cela posé, vous concevez que la tolérance religieuse ne pouvait trouver place dans le système antique. Du moment que la religion y était absorbée par l'État, toute attaque contre le culte officiel devenait un crime de lèse-patrie, de lèsemajesté, et semblait punissable comme tel. De là cette maxime qu'il ne fallait tolérer dans l'État que les dieux nationaux. C'est d'après cette maxime qu'Antiochus Épiphane voulut contraindre les Juifs vivant sous ses lois à quitter leur religion pour embrasser la sienne. L'histoire de la Grèce nous offre plus d'un exemple de la violence avec laquelle les divers États repoussaient tout ce qui portait atteinte au polythéisme national. Anaxagore obligé dé se réfugier à Clazomène pour avoir nié la divinité des puissances de la nature ; Diagoras et Prodicus condamnés à mort pour le même motif ; Protagoras d'Abdère mis en accusation à cause de son livre sur les dieux ; Socrate condamné à boire la ciguë, comme ayant voulu introduire de nouvelles divinités ; Platon cachant son enseignement sous le voile du
40 I iTTK nu pa(;a:iismk avkc i.k ciihistia^visme.
myst<'To ol nMîomiiiaiid.'ini ù Denys dr* Syractisf» df brûler sa Irftrc a|)n's l'avoir lue «a relue; Slilpon banni par TAr^'opat^e pour avoir ose dire que la Minerve de IMiidia., n'était pas une diviiiil»' : tous ces laits divers prouvent <pie le polythéisme national, cIhîz les Grecs, était loin de tolérer ce qui lui semblait une attaipie directe ou indin^cte. A Kome, où l'esprit philosopliicpie était moins hardi (ju'à Athènes, et rattachement au culte de la patrie plus profond, de pareilles mesures devenaient plus rares. Et cependant, nous voyons avec quel soin jaloux les liommes d'État de la république cherchaient à en exclure tout ce qui pouvait porter préjudice à la rclij^^ion nationale. Ce n'est qu'à la lon^aie, et après plusieurs arrêts de bannissement, r[ue les philosophes g-recs purent s'établir à Rome et y professer leurs systèmes, dont Caton entrevoyait fort bien les conséquences funestes pour la religion et pour les mœurs publiques. Quant à tolérer un culte dînèrent de celui de l'État, l'ancien droit romain s'y refusait absolument. Cicéron résume tout l'esprit de la lé^lation antique dans ce passage de son Traité des Lois : « Nul ne doit avoir ses dieux particuliers, ni vénérer des dieux nouveaux ou étrangers et non reconnus par les lois de l'État'.» Dans un discours qu'il adresse à Auguste et que Dion Cassius nous a conservé, Mécène exprime clairement la pensée politique qui motivait cette exclusion : « Honorez les dieux, ditil à l'empereur, conformément aux lois de l'État, et contraignez les autres à en faire de même. Poursuivez de votre haine et de vos châtiments quiconque s'efforce d'introduire quelque nouveauté en cette matière. Vous devez agir de la sorte, non-seulement à cause des dieux dont le mépris conduit à ne rien respecter, mais parce que l'introduction de nouvelles divinités entraîne le changement des lois. De là des conspirations, des réunions secrètes, qu'on ne saurait tolérer dans une monarchie. Ne permettez à personne, ni de
^ Nisi publiée adscilos. De Legib., 1. II. c. 8.
renier les dieux, ni d'exercer la magie \ » Vous voyez par oes paroles la pensée politique qui dirigeait les hommes d'État romains dans leurs plans d'intolérance : c'est dans un but de police, de sûreté intérieure, plutôt que par des motifs de religion, qu'ils proscrivaient les dieux étrangers. Le bon ordre et le salut de l'empire leur paraissaient exiger le maintien exclusif du culte national. S'il vous restait un doute, Messieurs, sur la rigueur des maximes de la jurisprudence romaine touchant la législation religieuse, je citerais le jurisconsulte Julius Paulus qui formule de la sorte ce qu'il appelle un des principes du droit romain : « Ceux qui introduisent des reUgions nouvelles ou inconnues, de nature à jeter le trouble dans l'esprit des hommes, doivent être déportés s'ils sont de condition supérieure, et punis de mort, s'ils appartiennent aux basses classes de la société ^ » Si donc il est un fait avéré, c'est que l'intolérance civile, en matière de religion, était inscrite dans le droit romain comme dans celui de tous les peuples de l'antiquité.
Mais, Messieurs, si telle était la théorie romaine de l'intolérance rehgieuse, il était impossible qu'à la longue on n'en vînt pas à se relâcher dans la pratique. Plusieurs causes durent y contribuer. D'abord, le peuple romain, naturellement religieux, mettait un soin extrême à se concilier la faveur des divinités de toutes les autres nations ; c'est même à ce respect universel qu'il attribuait le succès de ses armes ^ Macrobe nous a conservé la singulière formule dont se servaient les Romains devant les murs d'une ville assiégée, pour prier le dieu de l'ennemi de passer dans leur camp *. Ce que l'instinct religieux avait commencé, la politique l'achevait en laissant au peuple vaincu le libre exercice de son culte : par ce procédé généreux, on s'assurait de sa soumission. A mesure que Rome entrait ainsi en contact
1 Dion Gassius : Hist. rom., 52, 36.
2 Liv. V, tit. XXI.
3 Aristide : Éloge de Rome; Minutius Félix: Octav. * Saiurn. : m, 9.
M I.UTTI no VMiSniSMK AVFX LK GHRISTIAPIISMK.
avt^c toutes les nations du monde, qu'elle devenait leur ccntre ou leur rendez -vous (V)inn)iin, elle se familiarisait avec leurs divinités qui Fie tardèrent pas à s'introduire dans son sein avec la Coule des <Hrangers. Cji fut d'abord le tour de la inylholoj^ie ^^recque qui fit invasion vers le milieu du troisième siècle, après la deuxième î^ucrre punique. Son triomphe était facile. L'ancienne reli^^ion des Homains était trop grossière, trop dénuée d'éléments poétiques, et, paisuite, peu faite pour satisfaire l'imagination d'un peuple dont le goût artisti(|ue se réveillait. Au contraire le système mythologique des Grecs offrait un attrait dont les Romains cultivés ne pouvaient guère se défendre. Aussi bien y avaitil une grande allinité entre les divinités des deux peuples, de telle sorte cjuc, pour opérer la fusion, il suflisait de changer les noms, de mêler les attributs et de remplacer les dieux de bois ou d'argile par des statues d'ivoire et d'or \ Ici, l'intolérance romaine céda sans beaucoup de résistance à rentraînement général, et Gicéron pouvait dire avec raison que « ce n'était pas un ruisseau, mais un torrent de disciplines grecques qui avait envahi la cité -. » Il n'en fut pas de même des divinités orientales : les derniers temps de la République, comme les premières années de l'Empire, sont marqués par la lutte incessante des hommes d'État romains contre le penchant du peuple pour les cultes exotiques. Il est facile de s'expliquer la fureur avec laquelle la foule se précipitait vers toute espèce de superstitions étrangères. Le polythéisme national, ne pouvant la satisfaire, laissait en elle un vide qu'elle avait besoin de combler : de là, cette soif insatiable de divinités de toute sorte et de tout pays, cette manie de remplacer les anciennes par de nouvelles dont le crédit était moins usé et qu'on supposait devoir être plus puissantes. Mais le sénat, gardien de- la religion nationale,
1 Tite-Live : xxxiv, 4 ; XL^ . 39.
- De Repubi, ii. ly.
sentait fort bien que c'en était fait d'elle si on ne mettait un frein à cette passion de la nouveauté. Aussi multipliait-il les prohibitions, le plus souvent sans résultat durable. En 428 avant Jésus-Christ, il enjoint aux édiles d'extirper les rites étrangers et de ne point tolérer qu'on vénère d'autres dieux que ceux de Rome. En 225, après la bataille de Cannes, le préteur rend un édit semblable, et fait brûler tous les livres de divination ^ Un peu plus tard, le sénat fait abattre les statues de Sérapis, d'Isis, d'Harpocrate et d'Anubis, mais le peuple les relève de force. En 221, il ordonne de démolir les temples d'Isis et de Sérapis ; mais aucun ouvrier ne veut mettre la main à l'œuvre, et le consul Émilius Paulus se voit obligé de s'armer lui-même de la hache ^ En 186, il interdit aux Romains la célébration des bacchanales, importation grecque de la pire espèce ^. En 141, il expulse les astrologues chaldéens \ En 48, il ordonne de nouveau de démolir les temples d'Isis et de Sérapis ^ Mais ce système protecteur, loin de profiter à la religion nationale, ne fit que fortifier l'attachement aux cultes étrangers. Peu à peu, tout le monde s'y laissa prendre ; les magistrats eux-mêmes finirent par reconnaître ce qu'ils avaient proscrit auparavant. En 43, on vit les triumvirs, Octave, Lépide et Antoine, s'engager à bâtir un temple à Isis ^ Parvenu à l'empire, Auguste changea de sentiments : il essaya sérieusement de relever le culte officiel tombé en discrédit par suite de l'invasion des divinités étrangères. Mais ses règlements, pas plus que les rigueurs de Tibère ou les récriminations de Claude, ne purent arrêter le torrent. L'habitude, plus forte que les lois, obligea de tolérer ce qu'on ne parvenait plus à empêcher : Rome devint, selon la forte expression de Tacite,
* Tite-Live : xxv, 1.
2 Valer. Max. : i, 3, 3.
3 Tite-Live: xxxi, 8, 19 ; Valer. Max.: vi, 3, 7. '■' Ibid., I, 2.
^Ibid., VII, 3, S.
''' Dion Cass. : i, 7, 13.
u urrri: ni; pa(;aî<iismk avkc i.e Christian ismb.
nn (^{^oiit dans Irquol allluaicnl les cniiies et les turpitudes du monde entier '.
Ainsi, Messieurs, d'ufie part, rintol('*nince religieuse restait inscrite dans les lois; de Pautre, ell<; tendait à s'cfTacer des mœurs : c'est ce qui explique les jugements contradictoires (ju'on a portés sur ce point. En droit, et à s'en tenir aux maximes de la jurisprudence romaine, la lihertr'* des cultes (Hran^'ers était fort restreinte pour ne pas dire nulle ; par le fait elle était devenue très ^'i-ande à partir du rè^^ne de Néron. On voit (|uelle latitude un pareil état de choses laissait à l'arbitraire de l'État, qui pouvait à son gré et selon les circonstances tolérer ou proscrire les cultes difTérant du culte national. Ici nous rencontrons deux systèmes dans la politique romaine. Lorsqu'une religion se laissait comprendre dans le Panthéon des adorations romaines, que son dieu se rangeait docilement sous la souveraineté de Jupiter Gapitolin, Rome impériale leur accordait sans peine droit de bourgeoisie. Mais quand une religion se montrait rebelle à ce mélange ou à cette fusion, qu'elle défendait à ses adeptes toute participation au culte de l'État, ou bien qu'elle portait ombrage à la politique romaine, alors la tolérance des hommes d'État se changeait en haine et devenait la pei^écution. Le druidisme en est une preuve. Gomme ce système religieux était le pivot de la nationalité gauloise, et que les druides formaient une corporation redoutable par leur influence sur le peuple, le génie politique de Rome comprit que pour détruire dans les Gaulois le sentiment national, il fallait extirper leur religion. Voilà pourquoi, fort indulgents pour d'autres superstitions non moins grossières, les empereurs romains se montrèrent implacables envers le druidisme : ce n'était pas uniquement dans le but d'abolir les sacritices humains usités par les Gaulois, car ils les prohibèrent ailleurs également, en Afrique par exemple, sans toucher aux religions de cette contrée : non, une idée poli-
* Tac: Ann., xv, 44.
tique les dirigeait surtout dans la persécution du culte druidique. De là redit sanglant par lequel Claude en interdit la pratique sous peine de rnort ; Suétone rapporte qu'un cavalier gaulois, qui portait sur lui un œuf de serpent en guise d'amulette, subit la peine capitale uniquement pour ce fait \ Dans ce cas, l'intolérance semblait commandée par la raison d'État.
Lors donc, Messieurs, qu'il s'agissait de tolérer ou de proscrire un culte étranger, Rome impériale avait deux poids et deux mesures : c'était l'intérêt politique ou la raison d'État qui le plus souvent faisait pencher la balance d'un côté ou de l'autre, vers la tolérance ou vers la persécution. Quant à des principes abstraits, tels que les droits de la conscience ou de la vérité, d'après lesquels se seraient dirigés les hommes d'État romains, il ne saurait en être question : de pareilles idées étaient complètement étrangères à l'antiquité païenne, où le citoyen étouffait l'homme et où l'État absorbait la religion : le christianisme seul les a répandues dans le monde. Qu'est-ce que la vérité ? disait Pilate étourdi par un mot dont il ne comprenait pas le sens : il est probable que tout magistrat romain en eût dit autant à sa place, parce que la vérité était à ses yeux ce que l'intérêt dictait et ce que César voulait. D'après ce que nous venons devoir, il nous est facile à présent de deviner quelle allait être l'attitude des hommes d'État en face du judaïsme et du christianisme. D'abord, il peut paraître assez singulier que ces deux religions, dont le principe monothéiste heurtait également le polythéisme grec et romain, aient trouvé néanmoins un accueil si différent, que l'une ait été tolérée comme licite dans l'empire, tandis que l'autre se vit persécutée dès l'origine. Voici quelle me paraît être la raison de ce fait. Les Juifs formaient un corps de nation. Or, pour se concilier la sympathie des peuples conquis et les dominer plus facilement, les Romains avaient coutume de leur laisser le libre
^ Suét. : in Claud., 2o et ss.
«6 11111 ni I'A(;ams>ik avki. h < iikistia^hsiik.
ex(3rcice de leur culfe, ati iiKiins dans une certaine mesure : c'est ce qu'ils (iront h IV^^nnJ d<îs Juifs, c^)mmo Josôjilie nous rapprend dans son livre df».s antiquit/*s judaïrjucs '. Il s'en fallait l)i<Mi (Tailleurs qu'ils s(» formassent dn la ndi^non juive une notion parfait^iment exacte. Dans leur manière de voir polylluVisto, le Di<'u des Juifs était un dieu national assez scmhlahU' aux divinités des autres peuples. Même les plus éclairés d'entre les païens, tels (pie Plutarque et Strabon, témoif^nent une i^niorance très f,'rande de la ihéodicée juive : celui-ci la réduit au simple culte de la nature ; celui-là refuse au Dieu des Juifs l'attribut de la bonté *. Ce qui les frappait le plus, c'étaient certaines pratiques particulières à ce peuple, telles (|ue la circoncision, Tobsen'ation du sabbat, l'abstinence de quelques aliments ; cette impression était même assez forte pour que plus d'un Romain se sentit porté à les suivre en partie. L'historien Josèpbe, Horace, Juvénal, Ovide, Sénèque et Perse ne nous laissent aucun doute à cet égard '. Donc, aussi longtemps que les Juifs se contentaient d'observer leur loi et se bornaient à faire quelques rares prosélytes, la politique romaine ne les inquiétait pas; on se vengeait de leur isolement par un mépris mêlé de baine, dont Tacite s'est fait l'écho au cinquième livre de son histoire. Mais sitôt que leur nombre allait en augmentant, ou qu'un prosélytisme trop ardent les signalait aux défiances du pouvoir, on sévissait contre eux. C'est ainsi que sous Tibère un sénatus-consulte en bannit de Rome plusieurs milliers et fïii'un nouveau décret les expulse sous Claude*. Plus tard, en 202, Septime-Sévère rend un édit par lequel il défend sous des peines rigoureuses d'embrasser le judaïsme \ Ce
1 L. XVI, c. II, § 4.
- Plut. : de Stoicorum repugnantiis, c. xxxviii; Strab. : Go^.,1. XVI, c. 2.
3 Josèphe: Antiq., xviii, 5; cont. Apion ; Horat. : i, Sat. x, 67, rv Juvénal : xiv, 96 ; Ovide : de Arte amanii, i, 73 ; Sénèq. : Ép. 95 ; Perse, v. 189.
Tacite : Ann., 1. II, c. 83 ; Suéton. : in Claud. .Elii Spartiani Severus : c. xvii.
n'étaient \h, toutefois, que des dérogations accidentelles à une législation qui laissait beaucoup à l'arbitraire : règle générale, le judaïsme ne cessa d'être une religion licite, selon le terme légal qu'emploie Tertullien pour le désigner.
Il n'en était pas de même du christianisme. Son caractère d'universalité, son intolérance dogmatique et sa rapide propagation le signalèrent dès le principe à l'attention jalouse des hommes d'État de l'ancienne Rome. Ce n'était pas une religion nationale se bornant à un peuple et qui, par suite, pouvait être tolérée comme telle à l'instar de beaucoup d'autres ; il se recrutait parmi les païens non moins que parmi les Juifs et aspirait à devenir la religion de tous les peuples. Il y a plus : bien loin d'être une religion nationale, il se détachait d'un culte dont la loi romaine avait autorisé le libre exercice. De là ce reproche ordinaire formulé par Gelse : « Au moins, dit-il, les Juifs forment un corps de nation ; leur religion, quelle qu'elle puisse être, est celle de leurs ancêtres, en quoi ils ressemblent au reste des hommes ; c'est avec raison, en effet, que chaque peuple observe ses lois traditionnelles ; en dévier, c'est un crime ^ » La théorie païenne de la religion d'État avait tellement faussé les esprits qu'on ne concevait même pas la possibilité d'un culte dont l'existence ne fût pas liée à celle d^un peuple ou d'une race particulière. C'est encore Gelse qui va nous révéler cette étroitesse de vues dans la philosophie et dans la politique païennes : « Il faut être insensé, dit-il, pour s'imaginer que jamais les Hellènes et les Barbares répandus en Asie, en Europe et dans la Syrie, se réuniront sous une même loi religieuse ^. » Voilà donc une première cause qui suffisait pour qu'aux yeux des hommes d'État romains le christianisme ne dût pas être rangé parmi les religions licites. Mais le caractère exclusif de la nouvelle religion
» Orig. : cont. Cels., 1. V, c. 25.
2 Ihid., VIII, 72.
4M LUTTK DU PACAfUSMK AVKX I.K lAm&UkUlSUZ.
dcvail >timiilnr davanta;:<' leur inloh-rance. Non-'-'-^î'^nent cllo iiitnMliiisait un ciille inconnu auparavant, elle 1 ail
jfièine toute participation au culte Mlli«:nl «|u'elle attaquait de Iront avec ridolùtrie, comme imli^ue de Dieu etdeb hommes. Une pareille audace, inouïe jusqu'alors, dut paraître monstrueuse h des esprits plongés dans le paganisme ; et comme, dans leur théorie politique, la destinée de l'empire était attachée à celh; du culte héréditaire, ils réagirent avec fureur contre une tentative qui leur scmhlait menacer Pun dans Pautre. Leur opposition au christianisme croissait en raison de leur zèle pour la «grandeur romaine. C'est ce (|ui nous explifiue pourquoi les meilleurs empereurs, comme Trajan et Marc-Aurèle, furent d'ardents persécuteurs de la religion chrétienne, tandis que de misérahles despotes, tels (lue Commode et Héliogabale, n'exercèrent contre elle aucune violence -.c'est que les uns se préoccupaient fort peu des intérêts de l'État ou de la religion, tandis que les autres y donnaient tous leurs soins. Pour tout Romain attaché au culte de la patrie, les chrétiens étaient coupables de rébellion envers TÉtat ; leurs réunions formaient autant de sociét*^ secrètes qui compromettaient la sécurité de l'empire ; leur refus d'adorer les empereurs ou de jurer par leur fortune devenait un crime de lèse-rnajesté impériale. Or, ce dernier chef d'accusation suffisait pour entraîner la peine de mort, comme il avait suffi pour Traséas qui ne voulait pas admettre la divinité de l miàme Poppée \ Telles étaient les maximes d'après lesquelles les hommes d'État romains et les magistrats se dirigeaient dans lem^ procédm^e contre les chrétiens. Encore une fois, il ne s'agissait pas de savoir si cee derniers avaient la vérité pour eux, ou non ; là n'était pas la question : on ne discutait pas avec eux : // ne vous est pas permis d'être, comme dit Tertullien S telle est la fin de uon-recevoir qu'on leur opposait au nom de la raison d'État. Enfin, ce qui
1 Tacite : Ann.. xvi, 22.
-Son licet esse vos. — Apolog., iv.
mettait le comble à l'exaspération, c'était la rapide propagation de la religion nouvelle. Évidemment, tout l'empire allait y passer, si l'on n'y mettait ordre. Cette préoccupation est manifeste dans la fameuse lettre de Pline le Jeune à Trajan. Ce qui inquiète le gouverneur de la Bithynie, c'est le grand nombre de chrétiens de tout âge et de toute condition qui remplit les villes et les campagnes. Dans son zèle pour la religion d'État, il la voit déjà près de périr, faute de sectateurs. C'est dans ce sens qu'il écrit à l'empereur pour provoquer une décision qui va devenir la base légale de toutes les persécutions. « Il ne faut pas rechercher les chrétiens, répond Trajan, mais une fois traduits en justice, il faut les condamner. » Tel est l'oracle rendu par la politique romaine. A partir de ce moment, le christianisme est déclaré formellement religion illicite : la raison d'État sert de prétexte à l'injustice, et la légalité couvre la violence \
Mon dessein n'est pas en ce moment d'entrer dans les | détails pour suivre la persécution à travers ses diverses | phases. A mesure que nous étudierons les monuments de f l'apologétique chrétienne, nous aurons occasion de signaler l'attitude de chaque empereur en face de l'Église. Du reste, cette ère de violences n'est marquée que par un redoublement d'hostilité suspendu par quelques trêves passagères. Tantôt on dépasse en rigueur l'édit de Trajan, tantôt on reste en deçà : attaquée avec fureur par la plupart, la religion chrétienne est épargnée par quelques-uns ; mais malgré ces temps d'arrêt peu nombreux et assez courts, on ne trouve dans l'esp.^'^e de deux siècles, depuis l'édit de Trajan jusqu'à ceux ^q Galère et de Constantin, qu'un acte par lequel^ \^ christianisme mis hors la loi y rentre, du moins 'lûaipêctement : c'est le décret de Gallien qui, en 259, accorde aux chrétiens le libre exercice de leur culte et rend à leurs églises les biens confisqués par Aurélien son père. Aux
1 Homines deploratœ, ilUcitœ et aesperatœ factlonis, (Min. Félix :
c. VIII.) ,
ël-
BO LUTTE ni' PAOA'SISMK WKC I.E i:iI«ISTIA^ISIIK.
termes de In loi romainu *\n\ n'attrilmail le droit de pro- |)riiH(' (|iraux corponitions {«•;;alem(Mit reconiiuis, l'ac-te de fiallieii niiiiviilait k déclarer irnpIiciUMncnt lo cliristianismc ri'liiiion Ucilc. Mais ce qui i)n)uve eoird)ien le principe de la tolérance avait de peine h pénétrer dans le droit, c'est rjue la plus terrible persécution, celle de Dioclétien, suivit de près redit de (ialli(;n; et lorsrpie (ialère, avouant son impuissance, mettra lin à cette dernicîre épreuve par le décret de :H1, il exi)rimera la raison (VÉVdi qui, jusqu'alors, avait porté les empereurs et les magistrats romains à fouler aux pieds les droits de la conscience et de la vérité : « Nous avions voulu corriger toutes choses selon les anciennes lois ot la constitution de l'empire romain. » Mainlenaiit, Messieurs, nous pouvons déjà déterminer en ailie le terrain sur lequel devra se placer l'apologétique hréticnne, en résumant les principes engagés dans la lutte. D'une part, c'est la notion païenne de la religion d'État ; de l'autre, c'est la notion chrétienne de la religion universelle. Ici, c'est la raison d'État qui s'élève au-dessus de la vérité; là, c'est le droit de la conscience qui s'affirme au nom de la justice. Légalité et légitimité, jurisprudence et morale, intolérance civile et devoir religieux, intérêt politique et intérêt spirituel, tels sont les principes qui vont se heurter dans cette controverse où le droit, se fortifiant par le sacrifice, va lutter avec l'arbitraire armé de la violence. Il s'agira pour les apologistes de la religion clirétienne de démontrer aux hommes d'État romains que \eU^' procédure est inique, qu elle viole les lois de l'équité, que le chr^tianisme n'interdit aucun devoir civique, qu'il ne porte pas préjudice aux véritables intérêts de l'empire, qu'il prépare le cito^^^^ ^" formant l'homme religieux et moral, enfin, que le droit c.*^ la vérité étant absolu ne saurait fléchir devant aucune considération politique ou personnelle. Cette déclaration des droits de la conscience et de la vérité étonnera le monde païen ; pour la soutenir, l'Église versera pendant trois siècles son sang le plus pur et le plus généreux, jusqu'à ce
qu'elle triomphe à prix d'efforts et de sacrifices. Mais avant de suivre l'apologétique chrétienne dans cette grande et noble tâche, il nous reste à examiner la troisième face de l'opposition que le christianisme rencontra dans le monde, en retraçant l'attitude du peuple païen en présence de la religion nouvelle.
)ISIÊME LFJJON
Vttittile •iu peuple ou des inoBses païennes ea face rla chriiitîani«nie.
— Le polythéisme au «leuxième siècle .■ ' " dans l'esprit des populations. — Recni :• ' .
d'attachement aux cultes idolfttriques. — Impressioiu <|ue produisent Bur les classes populaires le do}?me, la morale et " f*mblt'es relifîieuses des chrétiens. — L'imagination toute .-• • -de» païens défipure et travestit la religion nouvelle. — L«ur fanatisme impute au.x chrétiens des crimes imaginaires. — Conditions faites à l'iipolopétique par cette trui^^ième opposition. — Preuve de la divinité du christianisme tirée de son triomphe sur cette coalition des force« ennemies.
Messieurs,
L'intelligence, le pouvoir et le nombre, telles sont les trois grandes forces dont le jeu réciproque constitue la vie sociale. Gonséquemment, pour étudier le genre d'opposition que TÉvangile rencontra dans le monde païen, nous avons dû nous occuper en premier lieu des gens d'esprit et des hommes d^État, de ceux qui régnaient par la pensée et de ceux qui gouvernaient par les lois. Or, comme nous l'avons vu, les littérateurs, les historiens et les philosophes, c'està-dire l'aristocratie intellectuelle de la société antique, n'opposèrent tout d'abord au christiani.sme qu'un système d'inattention et d'indifférence, de raillerie^ et de dédain. A ce monde élégant et frivole qui se nourrissait des productions littéraires de la Grèce et de Rome, qui se berçait aux accents de la muse d'Horace et d'Ovide, de Tibniie et de Properce, à cette classe de lettrés fière de sa haute cultiLT^ intellectuelle, imbue des maximes pompeuses de la philosophie stoïcienne, la religion nouvelle, sortie de la Judée, du
sein d'une race la plus méprisée de toutes, dut apparaître comme une superstition populaire à peine digne d'attention. Moins légers ou plus clairvoyants, les hommes d'État comprirent, dès le principe, qu'il y avait là pour le culte national un péril sérieux qu'il s'agissait de conjurer par la violence. Pour nous rendre compte des maximes d'après lesquelles ils se dirigeaient dans la persécution contre les chrétiens, nous avons étudié la législation qui prévalait sur ce point, à Rome surtout. Chez les peuples de l'antiquité, avons-nous dit, l'homme s'effaçait derrière le citoyen et la religion était absorbée par l'État. Il en résultait que l'intolérance religieuse formait une base essentielle de la constitution des sociétés païennes. A la vérité, vers la fin de la république et dans les commencements de l'empire, on se relâcha de cette rigueur primitive avec l'affaiblissement des croyances et le déclin des religions nationales. Mais l'intolérance restait inscrite dans les lois : elle était entre les mains du pouvoir une arme dont il pouvait se servir pour proscrire à son gré les cultes étrangers. Religion d'un peuple ou d'une race particulière, le judaïsme eut moins à souffrir de ce principe dont l'application variait selon l'intérêt politique. Mais le christianisme ne devait pas être admis à jouir du même bénéfice : son caractère d'universalité, son intolé rance dogmatique, et sa rapide propagation l'eurent bientôt signalé à la haine inquiète des hommes d'État, tels que Pline et Trajan. De là, cette lutte sanglante de trois siècles, entreprise par les empereurs romains contre une religion qui leur semblait compromettre la chose pubUque et menacer l'empire dans le culte de la patrie.
En expliquant ainsi comment les hommes d'État de l'ancienne Rome ont pu être conduits à persécuter le christianisme, est-ce à dire, Messieurs, qu'on doive pour cela excuser leur conduite ? A Dieu ne plaise. Sans nul doute, lorsqu'il s'agit de peser la responsabilité morale, il faut tenir compte de l'empire des préjugés, des maximes que l'on puise dans l'éducation et qui ont cours dans le milieu où
54 11 TTK IM: l'ACAfUSNS AVKC l.V CIIRISTIA5ISMK
l'on vil. Mais colle innurnce n'csl ni assez forte ni assez vivo pour nilever à l'Iioiiimo son jugrrnent j^ersonnel el sa liluM'té d'action. Lécola falaliste qui ne voit partout dans riiisloiro «pie des n(i(;cssit<'*s lo^'icpies, des situations rpji délermiiMMit iiivinciblorneiit la conduite dos lionimos, dira fpje la l'orco des cliosos amenait les enjperours romains à i>ers<*cutor le christianisme, qno la position dans laquolle ils se trouvaient leur en Taisait une loi, nn devoir. N'admettons pas CCS tlicories <jui aboutiraient h placer au mémo rang l'injustice et Tc^quité, la vertu cl le crime. O qu'on appelle la force des choses n'est le plus souvent que la Inihlcssedes lionuiies, leur néglijjjcnce à s'instruire de la vérité et leur résistance à la suivre dans la voie qu'elle leur trace. Nul n'est condamné latalement à mal faire, quelles que soient les inlluences qu'il reçoive du dehors : ne fût-ce qu'une étincelle de raison ou de foi, il conserve au dedans assez de lumière et de force pour que, avec la j^âce de Dieu, il puisse arriver à la connaissance du vrai et à la pratique du bien. Lorsqu'il plaît à Dieu d'olTrir la vérité aux hommes, il lenvironnc d'un éclat qui ne permet pas à la bonne foi d'en méconnaître le caractère. Certes, le christianisme s'annonçait aux hommes d'État de l'ancienne Home avec des signes qui trahissaient évidemment son orij4:ine céleste. Le contraste qu'olTrait sa doctrine avec une mythologie qui répugnait à a raison ; les miracles qui l'accompagnaient en tous lieux et qu'il sufilsait d'examiner de près pour les distinguer des jongleries de maint charlatan de l'époque ; le changement de vie qu'il opérait dans ceux qui l'embrassaient ; l'héroïsme de ses martyrs qui ne pouvait s'expliquer que par une influence surhumaine ; sa merveilleuse propagation, que des obstacles sans nombre de la part de ses adversaires, l'humble origine de ses apôtres, la sévérité de sa morale semblaient devoir rendre impossible : tout cela était de nature à faire impression sur un esprit cherchant sincèrement la vérité et méritait à tout le moins qu'on y prêtât une attention sérieuse. On me dira qu'en raisonnant de la sorte, je
me place au point de vue chrétien : non, je pars de la raison et de la conscience pour établir que le préjugé n'exclut pas l'imputation morale ; et ce serait sans nul doute se faire une idée peu digne de la nature humaine, de s'imaginer qu'en présence de la vérité la conscience d'un homme quelconque puisse être condamnée à un endurcissement nécessaire et sa raison à un aveuglement fatal.
Méprisé par les lettrés du paganisme comme une superstition populaire, persécuté par les hommes d'État de Rome comme une secte menaçante pour l'empire, le christianisme, en descendant vers le peuple, venait se heurter contre le fanatisme des masses. De là un nouveau genre d'accusations dont il importe de nous rendre compte pour déterminer le but et l'objet de l'apologétique chrétienne au deuxième siècle de l'Église.
Ce serait une grave erreur de penser qu'à l'avènement de la religion chrétienne le polythéisme eût perdu tout empire sur les masses et fût près de périr. Les écrivains qui s'efforcent d'atténuer le caractère surnaturel du triomphe de l'Évangile, n'ont rien négligé pour accréditer cette thèse que renversent les faits les plus certains. A les entendre, le christianisme aurait trouvé la place à peu près vide, et n'aurait pas eu beaucoup de peine à l'occuper : c'était une succession ouverte qui n'attendait qu'un héritier un peu jeune pour passer dans ses mains sans trop de difficulté. Il faut bien en convenir, à moins de vouloir s'aveugler soi-même, les choses ne se passèrent pas absolument de la sorte : trois siècles de persécution sanglante ne forment pas un préjugé favorable à cette opinion. Nul doute. Messieurs, que les anciennes croyances ne fussent très affaiblies dans les classes supérieures de la société, parmi les littérateurs et les philosophes ; mais une chose mille fois pire les avait remplacées, l'incrédulité ; or, ce serait s'abuser étrangement que de voir dans l'incrédulité une bonne disposition à embrasser la foi chrétienne. On n'estpas précisément sur le chemin qui mène au christianisme, lorsqu'on se rit de l'immortalité
3fl MTTTK nii PAGA'IISUr, AVIX I.K «JllllSTIA.'^IMIK.
de rAme conime IMiiu; TAiicumi, •jii'on iio croit pa.s plus à la |»rovifleiico (juc Tacite ou (ju'oii si? moque de toutes les icli^^ioiis comme Lucien. Loin d'expliquer les succès de rKvan^'ile par rincrédiilité cjui avait f^a^ii*^ les gens d'esprit du paganisme, on en rend le Iriompln^ plus merveilleux encore ; car les fausses croyances ne font qu'altérer le sentiment religieux, tandis qu'il s'éteint avec l'incrédulité. Mais, quoique le polythéisme eût perdu beaucoup de terrain dans les esprits cultivés, il s'en faut bien qu'ils fussent exempts des superstitions que ridolfitrie traînait à sa suite. L'àme humaine est ainsi faite qu'elle éprouve le besoin de croire quanil môme : h moins d'accepter la vérité, elle ne répudie une cireur que pour en adopter une autre ; c'est d'elle qu"on peut dire avec une entière justesse, qu'elle a horreur du vide. On reste stupéfait de voir avec quelle facilité ces grands sceptiques du paganisme, ces esprits forts s'inclinent devant toutes les niaiseries de la crédulité populaire : jours néfastes, songes, présages, oracles, sortilèges, incantations, talismans, tout le vocabulaire des sciences occultes est épuisé par César, par Auguste, par Tibère ; tout l'attirail de la superstition païenne apparaît dans Tacite, dans Suétone, dans Lucain et jusque dans Pline l'Ancien, le Lamettrie de l'époque. Làdessus, je ne pourrais que répéter ce que j'ai dit Tan dernier, en analysant le roman théologique des Clémentines, peinture assez iidèle des mœurs païennes du premier et du deuxième siècle. Le polythéisme retenait par la superstition ceux qui lui échappaient par l'incrédulité : sans force pour les tenir enchaînés au symbole de ses croyances, il conservait assez d'empire pour les ramener sous le joug de ses pratiques. Mais, Messieurs, si l'incrédulité avait remplacé les croyances positives dans l'élite des esprits, il n'en était pas de même du peuple plus attaché que jamais aux cultes idolâtriques. Ce n'est pas que les religions nationales ne lussent tombées en discrédit et que les dieux de la patrie ne parussent quelque peu surannés, même à la foule. Sous ce rapport, Juvénal avait le droit de dii^e qu'il n'y avait pas jusqu'aux
enfants qui ne rejetassent comme des fables « la barque de Garon et les noires grenouilles qui barbottent dans les marais du Styx \ » Certes, Rome païenne n'en était plus au temps où les Gincinnatus offraient du vin et du sel à leurs dieux de bois, en leur répétant de grossières chansons osques ou Sabine s. Le contact avec la Grèce et l'Orient avait profondément modifié ces formes primitives du polythéisme national. Toujours avide de nouveautés, le peuple se portait vers l'inconnu avec une soif de l'étrange et du mystérieux que rien ne pouvait satisfaire. Mais on aurait tort d'en conclure que l'idolâtrie eût perdu son prestige sur les masses. Les religions étrangères étaient venues précisément répondre à un besoin du changement qui les travaillait. Nous avons vu, la dernière fois, avec quel succès les défenseurs du culte officiel cherchaient à repousser cette invasion de divinités orientales. En dépit des lois et des proscriptions, le peuple s'attachait avec fureur à ces cultes exotiques qui faisaient du polythéisme romain un véritable pandémonium où mille rites bizarres se mélangeaient depuis les Mithriaques et les Dionésies jusqu'aux fêtes sabasiennes et auxTlies mophories. Sénèque et Juvénal vont nous donner une idée de ce fanatisme populaire que toutes les superstitions du monde réunies n'étaient pas capables d'assouvir : « L'automne menace, s'écrie le poète, septembre est gros de malheurs ; prenez garde. Allez à Méroé chercher de l'eau^ de l'eau du Nil ! Yersez-la sur les parvis du temple d'Isis ! Un cent d'œufs pour le pontife de Bellone 1 Vos vieilles robes pour le prêtre de la grande ïsis î Le malheur est suspendu par un fil sur votre tête : vos tuniques pour les serviteurs de la grande déesse I Vous aurez paix et expiation une année entière ^. » Voici comment le philosophe peint l'empressement avec lequel les esprits de son temps accueillent tous les jongleurs qui viennent les duper : « Lorsqu'un de ces hommes qui
* Juv.: Sat. II, 149 et ss - Juv. : VI, oU et ss.
S8 M'TTK nu PAGA!<ilS)IK AVKC I.K CIIIIISTIAI^ISIIK.
afçitoiit le sistre vient inontir par onlre; ou (ju'un de ceux i|iii loiitni(''ti(ir(lcfiécliirer leurs muscles ensanglante ses hras vi ses épaules d'une main légère ; «piaud un autre, se traînant sur les genoux h travers la voie publiqur*, pousse des hurlements ; et (pi'un vieillard vêtu de lin, portant devant lui un laurier et ufio lanterne en plein midi, s'en va crier que guelqu'un des dieux est irrité; vous accourez tous, vous écoutez, et, alinirntant à Tenvi votre stupéfaction récipro<jue, vous allirinoz rpi'il est inspiré *. » Jugez, Messieurs, si un tel peuple était prêt à (luitter l'idolâtrie pour passer à l'Évangile. Loin de là, on eût dit (ju'il redoublait d'énergie pour la retenir, h rinstant même où une vertu supérieure allait l'en détacher. C'est avec une ardeur fiévreuse qu'il s'initiait aux mystères, consultait les devins, fatiguait les oracles, pratiquait les purifications, multipliait les tauroboles, les crioboles, les rites et sacrifices de toute espèce. Évidemment, c'était une recrudescence de ferveur pour le polytliéisine, qui ne se bornait pas à Rome, mais qui s'étendaitàÉi)lièseetàCurinlhe, à rOrient non moins fju'à l'Occident. Et comme si toutes les formes de Tidolàtrie n'étaient pas épuisées, l'apothéose impériale était venue couronner cette déification universelle. Chaque règne ajoutait à la liste des dieux : ce n'était pas un culte qu'on subissait de force ; on suppliait les princes de se laisser adorer. Du vivant de Tibère, onze villes d'Asie se disputèrent l'honneur de lui élever un temple ; Cali^la eut des sanctuaires dans toutes les provinces, Claude jusqu'en Bretagne, et Néron à Rome même -. Sans nul doute, l'adulation privée et la servilité publique expliquent en partie le succès de ces singulières divinités ; mais il fallait que le sens religieux des peuples fût prodigieusement peiTcrti pour que, depuis César jusqu'à Dioclétien, cinquante-trois apothéoses solennelles, loin de rencontrer aucune opposition,
* Sénèq. ; de Vita beata, xxvii. Sénèque fait aUusion aux prêtres d'Isis, lie Bellone et aux prêtres égyptiens.
2 Tacite: Ann., ï\, 36. xv; Dion Gass.; 59, 2S; 60,5; Suéton. .inCalig., 21, 22.
eussent été dévotement accueillies. Donc, en résumé, «le polythéisme n'était ni mort ni mourant à l'avènement de la religion chrétienne : modifié, transformé, développé, il conservait sur le monde ancien, dans les masses surtout, l'empire que lui donnaient vingt siècles de durée.
Certes, Messieurs, le tableau religieux de cette époque que nous venons d'esquisser à grands traits est chose triste à étudier : la nature humaine y apparaît avec toutes ses misères et son infirmité. Et pourtant, je ne crains pas de le dire, cet état maladif des esprits livrés à toutes les superstitions païennes valait encore mieux que l'incrédulité. Dans son Esprit des Lois, Montesquieu relève avec raison le paradoxe de Bayle qui soutenait que l'absence de toute croyance est préférable à des croyances fausses ^ D'abord au point de vue social, nul doute, comme l'observe l'éminent publiciste, qu'une religion quelconque ne soit toujours un motif réprimant, un principe d'ordre et de soumission ; n'eût-elle aucun autre mérite, il ne serait pas inutile que les princes et les peuples fussent enchaînés à ses lois, « et qu'ils blanchissent d'écume le seul frein que ceux qui ne craignent pas les lois humaines puissent avoir. » Un peuple athée ne subsisterait pas un jour, tandis qu'un État idolâtre peut trouver sa force dans ce fonds de vérités qui est commun à toutes les religions. Mais, de plus, les fausses croyances placent l'homme dans une situation morale mille fois préférable à l'incrédulité. Si elles mêlent Terreur à la vérité et le mal au bien, elles n'excluent pas toute piété, toute foi, toute confiance. L'idolâtre se trompe dans l'objet de son culte : il ne se trompe pas en admettant quelque chose de supérieur à lui, il ne se trompe pas en obéissant au sentiment qui porte l'homme à se prosterner devant ce qui est grand, à redouter ce qui est mystérieux, à prier ce qui est bon et puissant. Il reste une place dans son cœur pour la crainte de mal faire, pour la satisfaction qui accompagne le devoir
* L. XXIV, c. II.
0(j II m IM I \(.\M.s«K AVKC I.K rj|ltlSTI\^ISVK.
accompli et pour le remords qui suit le crime. S'il ne sait pas rachotor sa faute, il sent du moins qu'il est couimble : la conscience de su faiblesse lui fait implorer le secours de ce qu'il croit i)lus fort que lui. En un mot, toute lueur de foi n'est pîis éteinte dans son Ame : c'est le crépuscule d'un jour (|ui tombe, C(; ne sont pas U*s ténèbres d'une rmit san> lumière. L'incrédule, au contraire, qui n'a plus fui à rien, qui se retranciie dans une n<'*gation superbe, l'alliée l'ail le vide dans son cœur et la nuit dans son intelligence ; sa raison privée de Dieu est un (lambeau sans clarté, et sa conscience un tribunal sans juge. Pour lui, pas de remède à ses terreurs, pas dalimeiit aux instincts élevés de sa nature, pas de terme aux aspirations de son àme ; il ne croit pas, il n'espère pas, il n'aime pas. Le basard ou la fatalité i)endant la vie, le néant après la mort, telle est la part qu'il se fait à lui-même, sans pouvoir étouffer le cri de son âme qui la repousse comme indigne d'elle. Assurément, une telle situalion morale serait pire que l'idolâtrie, s'il était possible (iu"elle devint jamais celle d'un peuple entier. L'imagination ne trouverait d'autre terme de comparaison que lidée de l'enfer. C'est pourquoi j'aime mieux, en parcourant l'histoire du genre humain, rencontrer sur ma route la superstition que l'incrédulité, l'idolâtrie que l'athéisme, parce que de l'une à l'autre il y a la dislance des ruines au néant, de la maladie à la mort.
Est-ce à dire que la vérité ne trouve pas une opposition formidable là où dominent de fausses croyances invétérées par suite d'une longue habitude *? Non : les travaux de Tapologétique chrétienne montrent ce qu'il faut d'efforts pour venir à bout des préjugés enracinés dans Tesprit des masses. Afin de déterminer cette dernière partie de sa tâche, il importe. Messieurs, de bien nous rendre compte des reproches que le peuple païen adressait au christianisme. A cet effet,, transportons-nous par la pensée au milieu de ces population.de la Grèce et de lltalie, livrées à l'idolâtrie la plus grossière. Chez elles, tout est extérieur et matériel : ce qu'il leur faut,
ce sont des statues de bois ou de pierre, des dieux qui tombent sous les sens, qu'elles puissent voir et toucher ; rien de spirituel ni d'invisible. Elles ne conçoivent l'objet de leur culte qu'identifié aux puissances de la nature ou emprisonné dans la forme humaine. Vous comprenez dès lors quelle impression dut produire le culte des chrétiens sur une foule esclave d'une imagination toute sensuelle. Le contraste était trop frappant pour ne pas donner lieu à des récriminations absurdes. A travers ces myriades de divinités, au sein d'un peuple occupé à parfumer la statue de Jupiter, à peigner les cheveux de pierre de Minerve, à tenir le miroir devant Junon, comme dit Sénèque \ voici que tout à coup des hommes inconnus prêchent un Dieu unique, invisible, impalpable, pour lequel la langue ne saurait trouver un nom digne de lui... Mais la première idée qui s'offrait au vulgaire, c'est que de pareilles gens étaient sans Dieu ! Ils n'ont qu'un Dieu qui n'en est pas un ^, disait Adrien. De là le reproche d'athéisme si souvent répété par les païens et qui, dans leur bouche, nous paraît fort singulier, mais qui s'explique par l'idée grossière qu'ils se faisaient de la divinité. Gomme ils ne la concevaient pas autrement que multiple et accessible aux sens, le Dieu unique et invisible des chrétiens leur paraissait la négation même de la divinité, et l'adoration en esprit et en vérité que prêchait l'Évangile, un pur athéisme. Montrez-nous vos dieux, tel est le cri qui s'élevait de toutes parts et dont nous trouverons l'écho dans les apologistes chrétiens ^ Nous avons peine à comprendre que l'esprit d'un peuple ait pu tomber assez bas pour voir des athées dans
1 Ep.Qo. Spéculum tenere Junoni.
2 UnusilUs Deus niillus esl. Adrian.: ad Consulem Servianum. Flavii Vopisci Saturninus, c. viii.
^ « Les chrétiens rejettent les temples et les statues, ils méprisent les dieux et se moquent des choses saintes. » Minut. Félix : viii. — « Pourquoi les chrétiens n'ont-ils ni autels, ni temples, ni statues? Qu'est-ce que ce Dieu unique, solitaire, délaissé ? D'où vient-il ? Où est-il? »... Ibid., x. — Le cri àe « à bas les athées, » devint le mot d'ordre de la multitude, aTos toj; àOsouç. Eusèb. : H. E., iv, 13.
flS LUTTK DU PAGAMSMK AVKC LK CIIRISTIATHSHK.
les disoijjles do rfivanj^iU»; mais pour expliquer la conduite dos hommes, il faut se placer U leur point de vue : dans cette lutte du spiritualisme chnHicn avec le matérialisme païen, il lie pouvait guère se faire que le premier ne se vit méconnu et dé(ii;uré par le second de la faron la plus étrange. C'est ainsi (pie cette grande doctrine de l'unité de Dieu, vue à Iravcrs le prisme d'une imagifiation païenne, paraissait toute dinVM-oiUo (relle-incmo, et devenait, pour un œil nialade, la négation formelle de la divinité, ou l'atliélsmc.
Si nous i>assons du dogme chrétien à la morale et aux asseml)léosdu culte, nous n'aurons pas plus dedilTiculté k nous expliquer les opinions bizarres que se formait à cet égard une foule ignorante et crédule, l/accusation d'athéisme entraînait le reste : une fois envisagés comme ennemis des dieux, les chrétiens durent passer a'ix yeux du vulgaire pour des mécréants capables de tous les forfaits. Delàcescrimes imaginaires dont on les chargeait et que des écrivains même sérieux, Tacite par exemple, admettaient comme réels sur la foi de la multitude, sans le moindre examen. Vainement la vie des chrétiens, non moins que leurs livres, protestaitelle contre de pareilles imputations. Chose singulière! c'étaient précisément leurs vertus, la sainteté de leurs préceptes, qui fournissaient matière au reproche. Prenons, en particulier, la charité : rien ne me parait plus propre à réfuter les écrivains qui voudraient nous faire accroire que le christianisme n'avait qu'à se présenter avec sa belle morale pour être, à Tinstant même, accepté par tout le monde. Certainement, s'il^st un point dans la morale évangélique qui se recommandait de lui-même à Tadmiration générale, c'est la charité. Mais voyez ce que deviennent les plus hautes vérités quand d'aveugles préjugés cherchent à les travestir. Ne pouvant s'élever à l'idée chrétienne de l'amour fraternel, le sens grossier des païens supposa le vice dans la plus belle des vertus ; les rapports de bienveillance qui unissaient les fidèles entre eux se changèrent, sou^ les préventions de la hainf», en liaisons suspectes, en relations criminelles ; il n'y
LE PKUPLE. 63
eut pas jusqu'à ces doux noms de frère et de sœur dont se saluaient les membres de la société nouvelle, qui ne donnassent lieu à la corruption païenne d'imaginer une infâme calomnie, jusqu'à insinuer l'inceste même. Enfin, il suffisait que les disciples de l'Évangile fussent unis entre eux par des liens étroits, pour qu'on les accusât de conspirer contre le reste des hommes, de haïr le genre humain, selon l'expression de Tacite. C'est ainsi que la charité chrétienne, loin de gagner la foule, servait d'aliment à sa haine. Tant il est vrai que l'homme est enclin à refuser à son semblable les vertus qu'il n'a pas lui-même, pour lui supposer les vices dont il est l'esclave t Une fois engagé dans ce système de calomnie, le fanatisme païen ne connut plus de bornes : chaque précepte de la morale évangélique, un acte quelconque de la vie chrétienne devint le thème de ses interprétations malveillantes. Jugeant le christianisme d'après ses propres idées, il se prit à voir dans les rites sacramentels des formules magiques destinées à ensorceler les âmes ; dans les agapes ou repas de charité, des. orgies où l'on se livrait à toute sorte de désordres ; dans la Gène, un autre festin de Thyeste, dont les convives se partageaient la chair palpitante d'un enfant. Le voile du mystère sous lequel l'Église primitive se plaisait à envelopper ce qu'elle avait de plus profond dans sa doctrine, la discipline du secret étabUe dans le but de soustraire les choses sacrées à la profanation, tout contribuait à nourrir . les soupçons d'une foule accoutumée à voir la corruption s'étaler sous les dehors les plus hideux : moins elle comprenait le sens des pratiques de la religion, plus elle y supposait d'horreurs cachées ; et le christianisme, en passant par son imagination déréglée, en recevait l'empreinte et prenait toutes les couleurs du vice.
Enfin, Messieurs, ce qui fournissait au vulgaire un dernier
chef d'accusation contre la religion chrétienne, c'était son
influence présumée sur les destinées de l'empire. Les enne-
;ïiis des dieux , pensait-on, devaient être nécessairement
hos *^^^^ à la chose publique. En effet, leur religion, en les
<vi II Tri: nu p\(.\^is)IK wrc i.k ciiitisTiA.iisiiK.
lM3rçant (Vnn v.iin espoir d'immortalité, ne les portait-olle |)a.s h né^li^'^rles intiîrôts «I(î rf:t;il, les devoirs de la vie civile ! Dr là ce rc|)roche fort ordinain*, que lc»s chrétiens n'iMaioiit bons à ri<îri', comme dit riril«*rlociiteiir païen dans le (li.ilo^iu; (le Miniitius Félix, que leur culte interdisait les relations sociales, éloignait du servic«î militaire, et que, si tous agissaient comme eux, les Barbares seraient bientôt maîtres de rempire. Sous Pimpression de ce sentiment, la foule n'iiésitait pas à leur attribuer les malheurs privés et les calamités publiques. Partant de ce principe que le respect des dieux avait fait la prospérité de Home, les dévols du [)aganisme faisaient remonter à la propagation de l'Évangile l'origine de tous les maux qui étaient venus fondre sur la patrie. C'étaient les dieux irrités qui se vengeaient du mépris des chrétiens; aussi fallait-il, pour apaiser leur colère, extirper cette secte impie. On conçoit avec quelle facilité un pareil préjugé dut s'accréditer dans Tcsprit du peuple toujours prompt ù chercher à ses souffrances (\e> causes imaginaires. Trois siècles durant, le fanatisme païen s'en fit une arme contre les chrétiens, pour lesquels chaque désastre local, toute catastrophe politique devenait le signal d'une persécution. Les crues périodiques du Nil venaientelles à manquer en Egypte, le Tibre inondait-il la ville de Rome, une contrée quelconque avait-elle à souffrir d'une tamine, d'une sécheresse, d'une maladie contagieuse, d'un tremblement de terre : c'est aux chrétiens qu'il fallait s'en prendre : eux seuls, en attirant le courroux des dieux, étaient responsables de tous ces malheurs. S'il ne pleut pas, la faute en est aux chrétiens, tel est le dicton populaire qui avait encore cours en Afrique au temps de saint Augustin -. Gomment s'étonner que de pareilles imputations aient trouvé créance auprès des masses, lorsqu'on voit un philosophe comme Porphyre expliquer la durée d'une contagion par le
* Homines infructuosi in negotio.
- Non pluit DcHs, duc ad christianos.
motif que les progrès du christianisme avaient forcé Esculape à quitter la terre ? C'est ainsi que loin de faire tomber des bruits absurdes, les écrivains du paganisme les relevaient en les fortifiant par l'autorité de leur parole ; et à la chute de l'empire romain, on les verra raviver dans le peuple d'injustes préventions, pour imputer à la religion chrétienne cette catastrophe finale.
Tels sont, Messieurs, les reproches qu'une haine aveugle adressait au christianisme. Gomme nous venons de le voir, rien n^était épargné dans cette accusation générale : le dogme pas plus que la morale ou les assemblées du culte. Athéisme, dérèglement des mœurs, crimes contre nature, hostilité à la chose publique, voilà ce qu'une foule ignorante avait cru découvrir dans une religion qui enseigne l'unité de Dieu, qui place dans la perfection morale le but de l'activité humaine et qui fait de la soumission aux pouvoirs légitimes un devoir sacré. Avant de suivre l'apologétique chrétienne dans la réfutation de ces divers griefs, nous avons dû chercher à nous en rendre compte, en les expliquant par l'état intellectuel et moral du peuple païen. Certes, des imputations si grossières seraient de nature à exciter notre étonnement, si nous ne savions avec quelle fureur les multitudes ont coutume de poursuivre ce qui heurte leurs préjugés ou gène leurs passions. L'histoire des peuples modernes euxmêmes nous fournit plus d'un exemple qui fait comprendre Jusqu'à un certain point les idées étranges que les païens se faisaient de la religion chrétienne. Voyez en particulier ce qui se passe en Angleterre relativement au catholicisme. Je ne ferai pas au peuple anglais l'injure de le comparer aux masses païennes, bien qu'il soit à coup sûr, l'aristocratie exceptée, un des moins cultivés de l'Europe ; je cherche uniquement à vous montrer, par un exemple rapproché de nous, à quel degré l'imagination populaire, surexcitée par la haine, peut dénaturer une doctrine ou une institution. Eh bien t si l'on envisage les préjugés contre la religion catho. lique qui ont cours en Angleterre dans les classes inférieures
(U) Ll m; DL l'Ai.ANISMK AM£<: I.K CIIRISTU^ISHK.
(le la aoc'uHé, on se trouve on pri^sence crapprf^ciations vraiment l'alnileusos. Ainsi, pour les dévots de ranj^licani.sme, !<• culto ciitlioli(|iio est wno. idolâtrie, lloine, la grande proslituj'e des temps modernes, le pape, un r^tre fantastique au(juel on accorde tout au plus la cpialité d'homme, les jésuites, une sorte de vampires occupés de sucer les veines du corps social, que sais-je? Il n'y a de bruit si absurde, d'invention grossière qu'ils n'acceptent à l'aveu^^le, dès qu'il s'aj^it d'une société dont les membres vivent au milieu d'eux et pratiquent au grand jour les exercices de leur culte. Si un peuple chrétien peut en venir à ce degré d'injustice révoltante, faut-il s'étonner que des païens aient chargé le christianisme de calomnies si noires? Non, c'est le propre des mulliliides d'outrager ce qu'elles haïssent ; et, à vrai dire, la iaute n'en est pas tant à elles qu'à ceux (jui, placés à leur tête, flattent leurs préjugés au lieu de les détruire, et ravivent des haines (]u'ils devraient éteindre ou calmer. Voilà pourquoi le fanatisme des masses est encore plus à plaindre qu'à blâmer, parce qu'il a du moins l'ignorance pour excuse; et si, dans le soulèvement général du vieux monde contre la religion chrétienne, les guides naturels de l'opinion, c'està-dire les gens d'esprit et les hommes d'État, avaient compris leur mission, les préventions de la foule ou ne seraient pas nées, ou se seraient dissipées promptement pour faire place à un jugement plus équitable et mieux éclairé.
Si nous résumons à présent la triple opposition que nous venons de décrire, nous aurons une idée à peu près complète de la tache dévolue à l'apologétique chrétienne. La sophistique des gens d'esprit, l'intolérance des hommes d'État et le fanatisme des masses, voilà ce qu'elle devra combattre tour à tour pour en triompher. Les périls de l'Église naissent de ces trois sources ; la science païenne cherche à l'accabler sous le dédain et la raillerie ; la politique païenne, à l'étouffer sous les violences d'une légalité injuste ; la multitude païenne, à l'envelopper dans un tissu de calomnies. Il s'agit par conséquent, poui^les apologistes
chrétiens, de faire face à ces divers genres d'attaque. Déchirer les nuages que l'ignorance aidée de la haine s'efforce de jeter sur le dogme, la morale et le culte catholique, démontrer l'iniquité de la procédure dirigée contre les chrétiens, développer l'excellence et la supériorité de la doctrine évangélique, tels sont les trois points principaux sur lesquels se concentreront leurs efforts. Chaque défenseur de l'Église les abordera successivement, en s'attachant d'une manière plus spéciale à l'un ou à l'autre selon les nécessités du moment et le caractère de son génie propre. C'est ainsi que Tertullien, plus versé dans les matières de jurisprudence, épuisera la question du droit ; qu'Origène, s'aidant de sa vaste érudtiion, parcourra tout le champ de la polémique soulevée par la science païenne. Mais les uns et les autres, partant des mêmes principes, aboutiront par des voies diverses à des conclusions identiques : ils conserveront l'unité de vues dans la variété des aptitudes ; et de leurs travaux réunis sortira ce beau monument de l'apologétique primitive qui occupe une si grande place dans l'histoire de l'éloquence sacrée.
En terminant cette introduction à l'apologétique chrétienne, je ne puis m'empêcher de tirer une dernière conséquence qui résulte de tous ces faits : c'est que si le christianisme n'avait pas été soutenu par une force surnaturelle^ il eût succombé infailliblement sous l'opposition du monde païen qui l'aurait, pour ainsi dire, étouffé à son berceau. M. de Maistre disait : il n'y a pas d'institution humaine qui puisse tenir contre ces trois forces réunies : l'échafaud, le syllogisme et l'épigramme, c'est-à-dire contre la conjuration des gens d'esprit, des hommes d'État et du peuple ; et, par le fait, on ne citerait aucune institution purement humaine qui ait pu résister à ces trois puissances liguées contre elle. Or, jamais on n'a vu l'inteUigence, le pouvoir et le nombre conspirer avec plus d'ensemble et de ténacité qu'à l'origine du christianisme. Nous l'avons dit, la science païenne le traite de superstition, dft rêverie, elle le relègue parmi les
08 LUTTK DU PACAlHISIiK AVKt I.K CHRIRTIA^IIME.
iiiilh^ erreurs (|ui trompant la crfMluIil*^ du vulgaire, elle tourno en (ir-rision son dogmo et sa morale, elle raille ses adhf^rents, elle pcrsine ses martyrs ; plus lard elle ratl/iriuera par toutes les ressources que lui fournit la philosophie grecque combinée avec les doctrines de rorient. Plus ioriiiidablc (pie la science, la politique» païenne s'arme contre hii de la raison d'l^:tat, elle poursuit pendant trois siècles un système d'oppression inexorable, elle intéresse à la mine de la rcli-ion nouvelle tout ce qui reste aux empereurs, au sénat et an peuple, de patriotisme et de zèle pour la c^nservalioii de l'empire, elle ne recule devant aucun raflinement du meurtre juridique pour aiterrer une classe d'hommes ,,u'elle met hors laloi. Enfin, la multitude vient joindroàces doux p'iissances l'appoi'it de son fanatisme et de ses haines : elle invente des crimes atroces, des accusations infimes pour noircir la conduite des chrétiens et lasser leur patience ; répiHée en tous lieux, la calomnie doit achever ce que n'ont pu faire le sophisme et l'épée ; il faut à tout prix étouffer le christianisme dans le sang et dans la boue : tel est le but ,,ue poursuit le monde païen. Certes, on n'imaginerait pas une coalition de forces ennemies plus redoutable que cellelà. Et maintenant, pour en triompher, que fera le christianisme? De quelles ressources dispose-t-il? Quels sont ses moyens de défense? Quel attrait offre-t-il à l'esprit et au cœur bumain? Son attrait, ses moyens de défense, ses ressources, ce sont des mystères qui dépassent la raison de rhomme, le dogme d'un Dieu crucifié, le mépris des plaisirs, Pamour des souffrances, une morale sévère qui réprime tous les mauvais penchants de la nature, qui ne flétrit pas moins le désir coupable cacbé au fond de l'àme que l'acte criminel accompli au dehors. C'est avec cela qu'il se présente au monde, qu'il persuade, qu'il entraîne, qu il cornbat qu'il triomphe ! Non, Messieurs, il y a dans cette victoire autre chose que le fait de l'homme: quiconque relira cette o-rande page de l'histoire du monde se convaincra sans peine que l'établissement du christianisme en prouve la divinité.