CHAPITRE PREMIER
Vie de saint Justin.
Le christianisme attire à soi ceux que la philosophie avait toujours dédaignés, et les retient par son autorité et le caractère simple, pratique et familier de ses enseignements. — Îlest pour les esprits cultivés, tourmentés du besoin de croire, en ces jours de trouble et d'incrédulité universelle, un asile où ils se réfugient et trouvent le repos. — Lieu, date de la naissance et race de saint Justin. — Histoire de son passage dans les écoles philosophiques et de sa conversiun au christianisme. — Longue citation d'un passage du dialogue de saint Justin avec le Juif Triphon. — Caractère crilique et négatif de ce passage. — Causes et caractère de la conversion de saint Justin. — Incertitude sur l'époque précise de cet événement, et en général pauvreté des renseignements qu'on possède sur les détails de la vie de saint Justin. — Son séjour à Rome. — Il adresse à Antonin le Pieux sa première Apologie pour les chrétiens. — Son voyage en Asie et son séjour à Éphèse. — Son retour à Rome. — Ses discussions avec le philosophe cynique Crescent. — Deuxième Apologie adressée à Antonin le Pieux. — Martyre de sain! Justin ordonné par Junius Rusticus, préfet de Rome. — Actes du martyre de saint Justin. — Détermination de la date du martyre de saint Justin.
Avec Sénèque el les stoïciens Musonius et Epictète, la philosophie avait pris un caractère tout pratique. Elle répudiait les discussions oïiseuses et les arguties sophistiques, et s’essayait au rôle d'institutrice de la vie et de gardienne des mœurs (1). Rendre les hommes meilleurs, faire descendre la sagesse dans les actions, régénérer les
(1) « Hæc (philosophia) docet colere divina, bumana diligere, et penes Dcos imperium esse, inter homines consortium, » (SÉN., ad
âmes, purifier les passions et former des hommes nouveaux, tel était le problème qu’elle avait posé encore plus que résolu. C’est le même problème que le christianisme prétendait résoudre, et il est incontestable qu’en dépit des obstacles qu’il avait rencontrés de toutes parts dès son berceau et des luttes qu’il lui avait fallu soutenir partout où il s'était établi, c'était parmi les seuls chrétiens qu’on pouvait généralement trouver l’image d’une vie simple, de mœurs pures et de vertus dès longtemps oubliées.
Le Christ ne s'était pas donné pour un chef d’école ; il ne s'était pas adressé aux intelligences cultivées. Il avait attiré le peuple autour de lui. Sa doctrine ne s'était pas présentée comme une doctrine philosophique, comme un système rationnel fortement lié dans toutes ses parties, et embrassant dans de savantes explications Dieu, la nature. et l’homme. Sans avoir repoussé la discussion, ce n’est pas par elle que la doctrine nouvelle s’était introduite dans les esprits. Elle n’exigeait pas pour s'établir l'appareil compliqué qu’exigent les théories métaphysiques ordinaires. Elle s’offrait comme une œuvre divine ; elle touchait plus le cœur que la raison ; elle était accessible à la foule rar le caractère pratique et familier de ses enseignements, dont l’amour de Dieu et l’amour du prochain étaient en quelque
Lucil., 90.) Adorer Dieu et aimer son prochain, n’est-ce pas l’abrégé de toute la morale Ÿ
Sénèque s'élève très-fréquemment contre les disputes oiseuses et les faiseurs de syllogismes: « Quid mihi lusoria ista proponis? Non est jocandi locus : ad miscros advocatus es. » (Ep. à Lucil., 49, 117.)
« Non delectent verba nostra sed prosint..….. aliæ artes ad ingenium totæ pertinent : bic animi negotium agitur. Non quærit æger medicum eloquentem sed sanantem.... Quid aures meas scalpis? Quid oblectas ? Aliud agitur.... Non est beatus qui scit ista sed qui facit. (SÉNEQ., ad Lucil., ep. 75.)
CH. Ier, — VIE DE S. JUSTIN. 3
sorte le résumé sublime ; elle captivait enfin les âmes de tous ceux qui souffraient en leur enseignant la résignation daus le présent, et en leur promettant pour l’avenir de solides récompenses et de magnifiques compensations. « Ces malheureux, dit Lucien, en parlant des chrétiens, « se figurent qu’ils sont immortels et qu'ils vivront éter- « nellement (1). » *
La plupart des païens qui, dans le commencement, embrassèrent la doctrine du Christ, sortaient des derniers rangs de la société, étaient sans lettres et n’avaient ni le temps de pénétrer les profondeurs de l’enseignement de saint Paul et de saint Jean, ni la force d’esprit nécessaire pour comprendre la théologie que recélaient leurs prédications. Ils ne venaient pas avec une raison orgueilleuse et éprise d'elle-même, mais avec un cœur humble, et se contentaient de croire sans demander les raisons des choses (2). Les païens se moquaient de cette foule d’ignoranis, de femmes, d’enfants, de vieillards, d'esclaves, proie ordinaire des charlatans. dont les chrétiens faisaient leur facile conquête. Mais, quelquefois, le nouveau converti était un philosophe échappé des écoles qui avait päli sur les livres, visité toutcs les sectes et fait, pour ainsi dire, le tour des systèmes sans avoir pu trouver nulle part de quoi satisfaire le besoin de croire qui le tourmentait. Lucien, dans un de ses dialogues où il verse la raillerie sur les croyances religieuses et les opinions philosophiques de son temps, nous fait très-bien connaître les démarches et les tâtonnements d’une âme qui cherche moins la vérité peut-être, que la paix, et qui ne peut trou-
(1) LuctEN, Sur la mort de Pérégrinus, t. 11, p. 387, traduit par M. TALBOT.
(2) Onicne, Conira celsum, 1, 9.
ver nulle part, ni dans la religion, ni dans la philosophie païiennes, de quoi fixer ses incertitudes.