CHAPITRE IE
Les deux Apologies.
Situation politique du christianisme à l'avènement d'Antonin le Picux. — Première Apologie de saint Justin. — Détermination de l'époque où elle fut écrite. — Ton altier qu'y prend saint Justin dès les premières lignes. — Assimilation de la dodtrine chrétienne à une doctrine philosophique. — Discussion des griefs allégués contre les chrétiens. — Athéisme. — Impiété. — Débauches. — Promiscuité. — Infanticides. — Réponses de saint Justin. — Énumération de quelques préceptes de la morale de Jésus-Christ. — Exposition des mystères de J'Initiation chrétienne. — Prière en commun. — Exhortation à la pratique du bien. — Collectes pour secourir les pauvres. — Le christianisme n'est pas un attentat contre les lois de l'État. — Distinction du spirituel et‘ du temporel. — Démonstration de la vérité de la doctrine chrétienne. — Caractère de cette démonstration.
Effet produit par la première Apologie. — Constitution d'Antonin le Pieux aux villes d'Asie. — Caractère de cet édit. — Il est manifestement apocryphe, ou tout au moins le texte en a été profondément altéré.
Seconde Apologie de saint Justin. — Examen de ces deux questions : 4° à qui fut-Alle adressée ? 2° à quelle époque fut-elle écrite et publiée? — Témoignages d'Eusèbe. — . Inductions tirées de deux passages de la seconde Apologie elle-même. — Le préfet Urbicus (Quintus Lollius). — Diverses fonctions qu'il a remplies. — A quelle date doit-on placer sa préfecture urbaine ? — Publius Salvius Julianus, successeur de Lollius Urbicus comme préfet de Rome sous Antonin le Pieux. — Junius Rusticus, successeur de Salvius Julianus sous Marc-Aurèle, en janvier 163. — Conclusion sur les deux questions posées plus haut : la seconde Apologie fut adressée à Antonin le Pieux ; elle fut écrite et publiée à la fin de son règne, avant le 7 mars 461. — Caractère et analyse de la seconde Apologie. — Ton véhément qui y règne en général.
A l’époque où Antonin le Pieux monta sur le trône impérial, les chrétiens continuaient à être en butte à la haine ct aux calomnies de la foule, et à l’arbitraire des gouverneurs de province. Quelle attitude prit le nouveau prince à leur égard ? La même, apparemment, que celle de ses prédécesseurs. La douceur et la bonté naturelles de son caractère l’inclinaient aux conseils d'humanité; mais les prescriptions de la loi étaient formelles, et le christia-
nisme,-pour n'être pas partout recherché et poursuivi, n’était nulle part toléré légalement. ‘
Au reste, ce serait s’abuser étrangement et tomber dans un singulier anachronisme que de se figurer que cette question de la conduite à tenir vis-à-vis des chréüens ait vivement préoccupé les Antonins. Le christianisme, qui était réservé à de si bautes destinées, qui de-' vait renouveler la face du monde, et qui, près de deux siècles plus tard, joua un si grand rôle dans la politique impériale, n’était pas alors une puissance avec laquelle on eût à compter. La secte nouvelle, répandue dans toutes les provinces de l’empire, n’était redoutable ni par le nombre (1), ni, en général, par la distinction de ses adhérents. Suspecte aux populations à cause des bruits odieux qu’on semait autour d’elle, et que semblaient autoriser et entretenir l’ombre dont elle s’entourait et le mystère qui planait sur ses réunions, elle n’inquiétait guère le gouvernement. C’était sans doute pour donner satisfaction aux cris du peuple, plutôt que pour défendre
(t) Il ne faut pas prendre à la lettre, selon nous, les témoignages des écrivains ecclésiastiques sur la multitude des chrétiens répandus dans le monde à cette époque. Quand l’auteur du Pasteur (lile Sim. 47, 9,) dit que « toutes les nations qui sont sous le ciel ont entendu l'Évangile et au; » quand l’auteur de l’Épitre à Diognètce (ch. vi) dit que « les chrétiens sont répandus dans toutes les villes du mohde; » quand saint Justin (Dial. avec Tryph., $ 117) dit « qu'il n’y a pas un coin de la terre, parmi les peupies les plus barbares, où l'on n'offre des prieres au nom de Jésus-Christ crucifit; » quand lrénée déclare (Adv. Her., LM, 1v, 2) que « l’Église est répandue sur toute la terre; » quaud Tertullien, enfin (Apolog., ch. 37), dit: « Nous sommes d'hier, et déjà nous remplissons votre empire, vos villes, vos îles, vos armées, » il ne faut voir dans ces expressions qu’une exagération oratoire, qu’une preuve de l’immense confiance que les docteurs chrétiens avaient dans l’aveuir de la religion nouvelle, et aussi une réponse à
l’État de dangers imaginaires, que les magistrats s’armaient parfois contre elle des lois sévères qui puuissaient toute association illicite. On sait le silence presque complet que gardent sur les chrétiens les écrivains païens contemporains de Trajan et d’Adrien, et les auteurs de l'Histoire Auguste, si curieux, cependant, des plus minces détails. L'empire, évidemment, ne s’aperçoit pas et se soucie moins encore du travail intérieur qui commence à miner ses institutions, et s’effraie peu de cette conspiration secrète, qui attaque sourdement la civilisation ancienne. Elle fleurit cependant, cette noble conspiration, et s’étend chaque jour à l’ombre de l’indifférence, au milieu du mépris, des outrages, et parfois aussi des violences. Il s’en faut que les torrents de sang dont Libanius parlera plus tard aient encore coulé : néanmoins, la politique impériale, quoique rarement cruelle, est ouvertement hostile. Cette situation des chrétiens, mis partout hors la loi dans l'empire, suffit pour expliquer l’Apologie que saint Justin présenta à l'empereur Antonin le Pieux, sans qu’on ait besoin d'imaginer une persécution nouvelle, promulguée par des édits, dont ni les auteurs païens, ni les plus anciens écrivains de l’Église n’ont fait mention (1).
cette accusation d’être isolés dans le monde et de ne pas former une nationalité, un corps politique. Plus de deux siècles après, à Alexandrie, ville éminemment chrétienne, et où la doctrine du concile de Nicée était dans son fort, lorsque Théoptile, évèque de la ville, pour obéir aux édits impériaux, entreprit de renverser les temples de Sérapis et de Mitbra, la population païenne, exaspérée, se souleva et tint longtemps en échec les chrétiens et l’armée qui leur prêtait main-forte. Cela se passait sous le règne de Théodose, en 389, soixante-seize ans après la victoire qui avait valu au christianisme l’empire du monde romain. — Voir SOCRATE, Hist. ecclés., V, 16.
(4) Tertullien (Apolog., V; dit positivement que l’Église ne fut pas per-
L’Apologie que saint Justin adressa à l’empereur Antonin le Pieux porte dans les anciennes éditions le titre de seconde Apologte. Elle est la première par son étendue, son importance, et aussi dans l’ordre chronologique. Cela ne fait aucun doute. |
Eusèbe nous apprend que saint Justin était à Rome quand il la composa (1); mais l’année même où cela eut lieu n’est pas parfaitement déterminée. Si l’on veut prendre à la lettre une indication que saint Justin donne dans cet ouvrage même, on le placera en l’année 150 (2). Eusèbe, dans sa chronique, marque l’année 141. La critique contemporaine a presque unanimement adopté l’année 138 ou la suivante. Les limites extrêmes entre lesquelles hésite la critique comprennent donc un intervalle de douze ans. On sait qu’Antonin le Pieux fut adopté par Adrien en février 438, à la condition qu'il adopterait luimême Lucius Vérus et Marc-Aurèle, le premier alors dans la huitième année de son âge, l’autre âgé de dixsept ans. On sait aussi qu'Adrien mourut en juillet de cette même année 138. C’est donc en juillet 138 qu’Antonin prit le utre d’Auguste et que ses deux fils adoptifs reçurent le titre de César. On ne peut donc placer la composition de la première Apologie ni avant février 438, époque où Antonin le Pieux n’était pas même César; ni dans l'intervalle de février à juillet de cette même année, puisqu'Antonin, désigné dans l'adresse comme Auguste, n’était alors que César, et ne devint empereur, c’est-à-dire Auguste, qu’en juillet 138. Donc,
sécutée par l’ordre d’Antonin. De même Xiphilin et Sulpice Sévère, qui écrit: Antonino Pio imperanle, pax Ecclesiis fuit.
(1) EusÈBE, Hist. ecclés., 1v, ch. 11.
(2) S. Jusrin, 4polog. I, $ 46.
l’Apologie de saint Justin a été écrite après l’avènement d’Antonin le Pieux à l’empire, c’est-à-dire après le mois de juillet 1438. Et l’on ne peut rien inférer de ce que Lucius Vérus et Vérissime (Marc-Aurèle) ne sont pas désignés comme Césars, quoiqu'ils le fussent depuis le jour même où Antonin prit possession de l’empire. Le ütre d’'Auguste, joint aux noms et aux titres d’Antonin le Pieux, emporte pour ses fils adopüfs le titre de César, puisqu'ils devenaient Césars par le fait seul qu’Antonin devenait Auguste. Nommer ce dernier Auguste, c’est donc implicitement nommer Césars ses deux fils adoptifs.
Quelle date choisir maintenant entre juillet 138 et l’an 450? Nous reconnaissons que cette année 150, indiquée par saint Justin, peut être donnée par lui un peu hasard et comme un nombre rond, et que le saint martyr ignorait probablement l’époque exacte de la naissance du Christ; cependant, si d’un côté on veut considérer que Lucius Vérus, appelé par saint Justin philosophe et ami des lettres, p'ôsopos xai épaorns maudeias, est né en 130, on comprendra mal que saint Justin, dont le ton n’a rien d’un courtisan ni d’un flatteur, ait pu donner ces titres respectables à un enfant qui n’était pas sorti de sa huitième année. Capitolin dit, il est vrai, qu’à l’âge de huit ans, Marc-Aurèle fut inscrit dans le collége des prêtres saliens, et qu’à douze il prit l’extérieur d’un philosophe et couchait sur la dure, revêtu du pallium (4). Mais c’est ua chroniqueur peu scrupuleux qui parle, et il s’agit de Marc-Aurèle, dont la précocité, comme on sait, fat singulière. À vingt ans même, c’est-à-dire en 150, Lucius Vérus ne méritait guère ces épithètes honorables : léti-
(1) J. CaPITOL., Vit. M.-Aurel. Anton. phil., Il.
quette et les habitudes oratoires pouvaient cependant autoriser cetle complaisance, qui devient tout à fait inexplicable et indigne du caractère de l’orateur chrétien à l'égard d’un enfant non encore arrivé à l’âge de raison.
D'autre part, si l’on veut remarquer que les hérétiques Valentin et Cerdon, selon le témoignage d’Eusèbe, ne vinrent dogmatiser à Rome que sous Hyginûs (4), c’està-dire entre les années 139 et 142; que Marcion, disciple de Cerdon, continua son enseignement à Rome, c’est-à-dire ne se fit guère connaître dans cette ville que postérieurement à cette année 142; que ce Marcion est deux fois nommé dans la première Apologie de saint Jusün comme vivant et enseignant à Rome (2), on en pourra conclure avec raison, ce semble, que cette Apologie a été écrite et publiée après l’année 142.
Il ne sert à rien, à notre avis, d’accumuler ici les témoignages, comme a fait M. Otto (3), pour décider la question.
Pour nous, s’il nous fallait prendre parti dans ce conflit des opinions au sujet de l’année où l’Apologie qui nous occupe fut composée, nous inclinerions, avec Moran et Tillemont, vers une époque assez voisine de l’année 150, malgré le nombre et l’importance des autorités opposées.
Au reste, c’est là une question de pure curiosité littéraire.
(1) EUSÈBE, Hist. ecclés., 1V, 10.
(2) Mapriwva dé Tiva Ilovrexdv, 6ç xai vov être éoti Gtô@oxwv. {Apol. I, 8 26, p. 68.) Kai Mapxiuva dë Tov &mo Ilovrou... 0... xœi vov GLdaoxer.… (Apol. 1, $ 58, p. 136.)
(3) De Just. Martyr. script. et doctrin., p, 12, n. 38.
Voici la suscription littérale de la première Apologie :
A L'EMPEREUR TITUS ÆLIUS ANTONIN, PIEUX, AUGUSTE, CÉSAR, A SON FILS VÉRISSIME, PHILOSOPHE (1), A LUCIUS, PHILOSOPHE, FILS DE CÉSAR (2) PAR LA NAISSANCE ET D'ANTONIN PAR L’ADOPTION, PRINCE AMI DES LETTRES ;
AU SACRÉ SÉNAT ET AU PEUPLE ROMAIN TOUT ENTIER, AU NOM DE CEUX QUI, PARMI TOUS LES HOMMES, SONT INJUSTEMENT HAÏS ET PERSÉCUTÉS ;