AA AAA ARALAAR2AN
(4) Apol. II, $ 8, p. 188.
(2) Xpuotiavos eupelivar xal eÜyopevos xxi Taupayex dyovekouevoc duodoyé oùx ôte dM)orput éotTe ta Héruvos Giidypata rod Xpuorou, ad) Ote oùx EoTe TévTn Guoux, Dorrep oùûÉ Ta Toy EÂuv ZTuExdiv Te xœi ronrTav xai quyypapée. Exaoroc YAP TL &T0 pLÉpoue tou oreppatexoù Oeiou Àoyos To uyyevèc pv xakcç pd phare: où Ô Tavavrix autoig év xupuuTépou EiprxOTEG cux éraorhgens TNv ŒTorTov xai Vrai uv Tv avéæyxTov paivovreu écqrrives. Ooa oùv mapa nâor ac dpntet, Auôv Tv yproruævév bare. (4pol. 11, 8 13, p. 200, 202.)
Sénèque dit de même, en parlant des opinions étrangères au stolcisme : « Quidquid bene dictum est ab ullo, meum est. » (SÉNÈEY)., Epist. ad Lucil., xvi, sub fin.) Et ailleurs: « Quod verum est, meum est. » (Id., Ep. xt.)
(3) Ce passage est remarquable et vaut la peine d’être cité : « Quod
Le respect de saint Justin pour la philosophie va si loin, le lien naturel qui unit le christianisme à la philosophie est si étroit à ses yeux, qu'il rapporte, comme nous venons de le dire, au christianisme tout ce que les philosophes ont pensé et dit d’excellent, qu’il lui en fait honneur, et que, loin de réprouver et de condamner au feu éternel les grandes âmes qui, avant l’avènement du Christ, ont vécu dans la pratique du bien et dans la recherche du vrai, il les considère comme des disciples anticipés du Christ, et les appelle du nom de chrétiens. « Ceux qui ont vécu « d’une manière conforme à la raison sont chrétiens, « eussent-ils même passé pour athées. Tels furent chez les Grecs Socrate, Héraclite, et ceux qui leur ressemblent ; chez les barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Misaël, Élie et beaucoup d’autres dont il est superflu de signaler les actions et de citer lesnoms. Ceux au contraire qui autrefois ont vécu d’une manière contraire à cette raison ont été pervers, ennemis du Christ et meurtriers de ceux qui vivaient selon la raison. Ceux donc qui ont vécu ou vivent selon la raison sont chrétiens, intrépides et inaccessibles à la crainte (4). »
Saint Justin pousse l’analogie plus loin : la semence du
RAR ARRARARA
si exstitisset aliquis, qui veritatem sparsam per singulos, per sectasque diffusam colligeret in unum ac redigeret in corpus, is profecto non dissentiret a nobis. » (LACTANCE, Inslil. divines, vr1, 7.)
(1) Kai où mer Adyou Biooavrss Xpuoriavoi sior xäv GOsor évouialrau, otov év EXnot uv Zwxparnç xai Hpdx}eurog xai où Gpouor adroïç, èv Bap- Gæpos Ô AGpaèu xai Avavias xai Aÿapiaç ral Mioah) xai Hliuc xai Go moÂdoi, dv Täç mpébse A TA OvouaTE xaTahéyev paxpdy eivou ÉTioTauEvO Tovor RrapaTouus0c. Qors xai oi Trpoysvouevor veu ]oyou Biocevrec œypnotor rai éy0poi Tü Xproté Nouv xaœi POVEÇ TOY AT Àdyou Broy Torv- où Gêuera Adyou Biucavres xx Buobvres Xpiotuxvoi xai &pobor xxi œrapayor vrapyavor. (Apol. 1, $ 46, p.110.)
LE
christianisme a été inoculée à l’humanité par la raison naturelle qui ne lui a jamais fait défaut; mais à la vérité et à la raison, l’erreur et la violence se sont opposées de tout temps. Le principe du mal, personnifié dans les démons, a de tout temps armé les hommes contre la vérité et la vertu. Le spectacle de cette lamentable tragédie des bommes de bien, haïs, persécutés et tués, n’est pas nouveau. Comme les chrétiens, tous ceux qui, avant l’incarnation du Christ, ont entrepris d'éclairer les hommes, d'étudier et de pénétrer la vérité, ont été trainés au tribunal comme impies et téméraires. « Socrate, le plus « ferme de tous, a été persécuté comme nous, comme « nous accusé d'introduire des divinités nouvelles, et de « ne pas croire aux dieux de l’État. Socrate encore n’ap- « portait pas toute la vérité. Il ne connut le Christ qu'en
« parlie. Car c'était, et c’est la raison qui est répandue
« partout (4). » De même Héraclite autrefois et, parmi ceux qui ont fleuri de notre temps, Musonius, ont souffert les dernières violences (2).
Était-ce par politique que saint Justin s’exprimait de la sorte? Était-ce pour intéresser à la doctrine chrétienne des princes philosophes qu’il rapprochait ainsi le christianisme de la philosophie, et faisait si libéralement cause commune avec tous ceux que les premiers docteurs de l’Église avaient constamment regardés comme les ennemis les plus dangereux de la vérité, les patriarches des hérétiques et les
(1) O révruv À adTav SÜTOVOTEPOS TP0s TOUTO YEVOUEVOS EHXPETIE TA edTa muiv évexkiôn. . . . . Xpeoté Ôë, T& xai do Ewxpærouc &rd pépous procbévre (oyos yap Nv xxi Eorev à év ravti Gv. . . .) (Apol. M, $ 10, p. 192-194.) Voir aussi uu passage analogue dans la Ire Apol., & 5, p. 14, déjà cité p. 43, not. 2.)
(2) Apol. Il, $ 8, p. 188.
soutiens naturels de l’idolâtrie. On ne peut le croire. Saint Justin n’était pas homme à sacrifier les droits de la vérité aux intérêts de sa cause. Il eût craint de manquer à sa conscience en professant pour la philosophie une estime qu’il n’eût pas eue réellement. Cette opinion, qui consiste à relever la raison humaine et la philosophie profane en déclarant que l’humanité a toujours et naturellement participé de la raison divine, était peut-être peu d’accord avec la tradition, et à ce titre pouvait alarmer quelques esprits étroits et quelques âmes timorées, mais elle n’avait rien d’opposé à la doctrine chrétienne. Elle était au contraire le développement hardi et original du mot de saint Jean : « Le Verbe est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. » Elle rattachait le présent au passé, et sans détruire l’autorité et la valeur de la doctrine de l’incarnation, expliquait facilement, par un rapport de parenté naturelle, les analogies de certaines doctrines philosophiques avec le dogme chrétien. Elle permettait enfin à ua chrétien de revendiquer et de s'approprier hautement les découvertes d’une saine philosophie, qu’il eût été injuste de nier et imprudent de condamner.
* Est-ce à dire que saint Justin considère le christianisme comme un système de philosophie ordinaire et le mette sur un pied d'égalité avec les doctrines profanes ? Tant s’en faut. S'il y a entre la doctrine du Christ et la science profane certaines analogies ; si Héraclite, Socrate, Platon, Musonius, tous ceux que saint Justin aime à citer comme ayant consacré leur vie à chercher la vérité et à l’enseigner aux hommes, ont été éclairés de la lumière de la raison divine, amis du Christ, qui est cette raison même, persécutés comme ses disciples, ils n’ont ni connu ni enseigné la vérité tout entière. Toute vertu, toute piété, et
aussi toute sagesse et toute connaissance viennent de la participation et de la communication d’une partie, et, selon l'expression de saint Justin, d’une semence de la raison divine que Dieu a laissé dès le commencement tomber dans le monde (1). Mais les philosophes n’ayant pu jouir de la pleine contemplation de cette raison, se sont souvent égarés et contredits. C’est de là que viennent les luttes d'école, les divergences d’opinion, l’erreur mêlée à la vérité (2). Les esprits des sages, avant le bienfait de l’in- - Carnation, et tant que Dieu a gardé sa raison en lui-même, se sont agités au sein d’un crépuscule qui ne permettait de rien distinguer nettement. Or, cette raison divine, dont un pâle reflet éclairait à peine la face du monde, est descendue tout entière sur la terre par la volonté, de Dieu. C’est le Christ envoyé pour sauver les hommes. La doctrine du Christ est donc plus sublime que toute doctrine humaine (3); mais elle ne contredit pas la révélation na-
(4) Kat Toûs àro Tüv Zroix@v Ôc Goyuatuv, ne Ôn x4v Tv mOcxo Ayo roopuor yeyovaaty, ci Kat Év Tugtv où moumtai, Ê1à TO Eupuroy mavtt yéver àvOporawy omépux Toù Àjyou, ueuonTôa xat rezovevobat ot0auev. (Apol. II, & 8, p. 188.)
Oo Jap xak@s et épOéyÉævTo nat ebpoy oi puhogopiaavrec à vouo- Osrnauvres, xara Àoyou pépos supéaeus xai Oewpixs EcTrt rovn0Evra avtoi. (4pol. 11, $ 16, p. 192.)
Toy Xpeotéy mpwroroxoy Toù Dsoû sivac Éd0GyOnuEv x2t Tposurvt Gxusy Àyov Ovra, où rüv yévos &vfporuwvy uetéoye. (Apol. I, $ 46, p. 110.)
E xaOTOs yap Ti an0 péoous ToÙ orepuarTexoÙ Bsiou Àoyou To ouyyevts op&v. (Apol. Il, $ 13, p. 200.)
(2) Eraôn dé cd mévra ta rod Aou épvhpesav, d6 éate Xpuotos, mai évavtix éavroi rokdæmç etrov. (Apol. 11, 8 1 p. 2016.)
(3) MeyadeuiTspa pév oùv räéonç &vOpunsiou Jtduoxahiag paivera Ta muérepa dux To Aoyerôv TÔ Ghov Toy pavévra Où nus KpuorTov yryovévat. Apol. 11, $ 10, p. 192.)
tarelle accordée aux hommes avant sa venue. Car comment opposer la raison à la raison, le Christ au Christ ?
Elle la corrige, l’épure, l’achève et la complète.
Qu'est-ce, selon saint Justin, que cette raison divine répandue dans le monde (ôyos orspuarexôs) et analogue, au premier abord, au principe actif des stoïciens, à la raison générale, au feu artiste qui circule dans la matière et l’organise, et plus encore à l’entendement divin (57e deios) des platoniciens, siége et centre des idées.
La théorie du xx, telle qu’elle se trouve dans saint Justin est considérable et caractéristique.
Comme Philon, saint Justin professe que Dieu, le père de toutes choses, est incompréhensible et ineffable. Père, Dieu, Créateur, Seigneur, Maitre, tous les noms que nous lui donnons, ne sont pas des termes qui définissent sa nature, mais des désignations tirées de ses bienfaits et de ses œuvres. La raison humaine ne peut l’atteindre, ni la parole humaine le nommer : il est au-dessus de toute essence (1).
Dieu est-il donc absolument inconnu, et sans aucun rapport avec le monde ?
Comme Philon, saint Justin professe qu'il a fait le monde et se manifeste à lui. Nous ne pouvons saisir son invisible essence ; c’est lui qui s’abaisse et descend jusqu’à nous en nous permettant de communiquer avec son Verbe (Aïyos).
(1) Ovoux d8 r& mévrwy marpt BeTôv, ayevvire oùx Éorev. . . . To 6 ratnp xut Deoç xœi xrioTng xai xbpros xat Jeondtns OÙx CyouaT& ÉGTEV GX” Ex Toy sûrauioy at Tov Epywv mpospios. (Apol. Il, 8 6, p. 182.)
Eréxsive néons odaixs, oùte fnrov oùrte œyopsutov. | Dial. avec Tryph., $ 4, p. 18.)
Avant toute création, le Verbe était en Dieu (4). C'est le premier né engendré de Dieu (2). Il en est sorti par upe sorte d'irradiation, sans diminuer ni affaiblir sa substance, de la même manière que la lumière sort du foyer (3). En tant qu’il est engendré de Dieu et ministre de ses volontés, le Verbe peut recevoir diverses dénominations. Il s'appelle Gloire du Seigneur, Fils, Sagesse, Ange, Dieu, Seigneur, Chef suprême, Apôtre (4). Il est à la fois la pensée et la force ou puissance de Dieu en acte. |
Il est distinct de Dieu, sans avoir une volonté essentielle. Il est autre par le nombre et non par la pensée, selon l'expression même de saint Justin, car il est l’organe et l'instrument des volontés du Père (O). Il est subor-
(1) O yos mpo Toy rompatuy xai auvbv xa yevvousvos. (Apol. Il, 8 6, p. 182.)
Ipoërnpysv Viôç ToÙ momTod Tüv GAwv. (Dial. avec Tryph., $ 48, p. 158.)
Too mäévruv Tüv xTeouaTuv 0 Oeoç yeysvynxe JUvauiv Ttva ÉË éœurov doycrv. (Dial. avce Tryph., $ 61, p. 20h; 6 62, p. 210.)
(2) Aoyov, 05 Cote FPOTOY Jévynux TO Osoù. (Apol. I, $ 21, p. 54.)
TIporotonoç Toù Üeou. (4pol. 1, 8 46, p. 110.)
Movoysvrs yob Ote ny TO Tatpi Tv OAwv OUTOg, iles ÊÉ œuToù Àoyos xat uvepug yeysynuévos. (Dial. avec Tryph., $ 105, p. 356.)
(3) Oroiov ëri rupos Gpousy GXlo “puvousvov, oùx éaTrovuivou éxeivou £Ë où n avarhug yéyove, &AÏX TOÙ aÜTOU mévovTos, xxt TO &E œdToù üvuyÜiv at aÙTo Ov paivera oùx ÉlurTüauv éxsivo SE où avrpin. (Dial. avec Tryph., $ 61, p. 206.)
(4) Kaeïtar motë d6 ducs, moté dë copia, morë dé ayyedos, mot di Beog, rotè de xvpuoç xat }0YOS, TOTE ÊE nat dpyeaTokTNyov ÉœuTOv Xéyet… Eye yap Favra rposuyouxËsaÜat ÊX TE TO UTNDETEL Ta Tatpex® Bov- Afuare xxt êx Toù &ro Too marpos Oélnoe yeyevñoôa. (Dial. avec Tryph., $ 61, p. 205, 206.)
(5) ETepôs gate Tata ravta mouwouvros Beou, apuôué }éyw &2)' où
donné au Père; il est après le Père, au-dessus duquel il n’y a pas d'autre Dieu, et il occupe le second rang après lui (1). |
Dans saint Justin, il n’est pas question de l'éternité du Fils : sa préexistence seule est enseignée ; il n’est pas assimilé aux autres créatures, car il était avant elles: c’est le premier-né, le fils privilégié. Dire qu’il était avant la création n'est pas dire qu'il est coéternel à Dieu, et l’idée de génération implique seulement une préexistence | relative. Il était dans le sein du Père avant toute création, dit saint Justin, et fut engendré, lorsque, par lui, Dieu créa et ordonna le monde. O ôë dès éxeivou, à pévos eyéusvos xupios Uuôç, © À5yOS PO TOY TOMUÉTUY xAÈ CUVUY KA YEVVOLEVOS ÔTE THV &pynv Ge” adroÿ mavra Exrias xai éxdounoe. (Anol. II, $ 6, p. 182.) Il y a dans cette phrase la distinction du }'yos évdtaferos et du doyos rpopopemis. Les termes xp rüv rompator auvuv rü marpi, 8ignifient qu'avant que le monde fût, le Fils était déjà, mais enveloppé, si je puis dire, et caché dans la substance du Père. Les expressions qui suivent : xai yewvéevos re rhv ap À «ûroÿ érics xai éxjounoe veulent dire qu’il fut engendré, produit au dehors, pour servir de ministre et d’organe au Père dans l'œuvre de la création. II semble, d’après ces mots, que non seulement l’éternité du Verbe est niée, mais qu’on
Yvoun. OÙdév Jap pue oùtoy mempayévar MOTÉ N TEP TOY Ô Toy
x5ou0y romions dmép Ov &XXOS oÙx Éote Oeos, Bebosntae xœi rp&bue nai ou. (Dial. avec Tryph., $ 56, p. 184.)
(1) Meta Toy yevvioavta Oeov. (Apol. I, $ 12, p. 30.)
Merä T0 natépa nävruwv xat deororny Ueov. (Apol.l, 32, p. 82, 84.)
Yudv œbroù roù GvTos 0eoù paovres ai êv Jetix ya Éyovtes. (Apot. 1, 8 13, p. 34.)
Tôv y9p and ayevvirou xai appirou Osoû Àyov, para Tov Dsdu rpoa-
Xoyoduey xai œyarnœusv. (Apol. If, $ 13, p. 202.) | \
peut soutenir qu'il ne fut produit, à l’état de personne distincte, qu’au moment même où Dieu se détermina à créer le ronde, et que par conséquent il est seulement le premier des êtres créés, et contemporain de la création. Donc, il n'est pas en dehors du temps; car, selon l’expression de Tertullien qui peut servir à commenter ce passage, il y a eu un temps où il n’était pas (4). Éternel en tant que Xyos évdtéberos, c’est-à-dire, si on le considère comme enfermé en Dieu, car Dieu ne peut être conçu comme &oyo, et sa raison est inséparable de son être ; il tombe dans le temps quand il devient rpopoux:, c’est-àdire quand il est engendré, produit au dehors. Les expressions métaphoriques que saint Justin emploie pour expliquer la nature de la génération du Verbe, ses comparaisons de la parole prononcée et de la lumière qui s'échappe du foyer, impliquent aussi, à ce qu’il nous semble, un commencement d'existence.
N’étant pas éternel, le Verbe n’est pas égal à Dieu. Ce n’est pas une conséquence que nous prêtons à saint Justin. L'infériorité, la subordination, la dépendance du Fils par rapport au Père, sont enseignées très-formellement dans plusieurs passages pleins de clarté : si bien même, qu’au lieu de conclure l'inégalité du Fils et du Père, de ce que l’un est éternel et l’autre ne l’est pas, il serait plus facile de conclure de l’infériorité du Fils sa non éternité; car cette infériorité et cette subordination
(1) TERTULLIEN, Adv. Hermog., ch. 3. — La distinction du À°yoc évOuabsTog et du À3y0ç 7popopexis est aussi clairement exprimée dans ce passage du Dialogue de saint Justin avec Tryphon, 8 62, p. 210: Toro té ovte md Toù matpos mpo6AnGëv yévynua Tp0 mévtuv Tüv ROMAATUY CUVAV TÉ TATPI.
sont exprimées par saint Justin d’une manière qui ne laisse guère de place au doute (1).
Dieu, le père de toutes choses, au-dessus duquel il n’y a pas d’autre Dieu, incréé, ineffable, est retiré dans les profondeurs impénétrables de son essence, et sans rapport avec le monde. C’est le Verbe, son fils, son ministre et son serviteur, qui révèle et manifeste au monde la gloire et la puissance du Père. Il est le médiateur entre Dieu et le monde. Il est répandu dans le monde, et pour ainsi dire disséminé dans les âmes humaines, qui naturellement, participent de son essence. Voilà le troisième point de vue auquel on peut considérer le Verbe.
Uni à la substance divine et contenu dans le sein de Dieu, c’est le Xyos évôcébsros.
Engendré, produit au dehors, séparé de la substance divine pour former et ordonner le monde, c’est le lo TROPOPIX IG.
Uni et mêlé aux âmes humaines qu’il éclaire et qu’il dirige en même temps, c’est le Xyos orspuerexie. Et, en effet, avant de prendre une forme déterminée et de s'incarner complètement dans la personne de Jésus, le Verbe était, pour ainsi dire, incarné en partie dans chaque homme (2). C'est grâce à cette communication et à
. Celte révélation naturelles d’une partie du Verbe, que
Certains hommes, avant l’apparilion et l’enseignement de
(1) Voir les textes cités à la note 1 de la page 107. (2) Asyov ovTa où müv yévos &vporwy ustérye. (Apol. 1, $ 46,
To éupurov mavri avôporev omépux Toù Àsyou. (Apol. II, $ 8, 288: II, $ 13, p. 202.)
Jésus, ont, par une sorte d’anticipation, participé a la vérité et à la vertu chrétiennes (1).
Cette doctrine du A7, telle que nous venons de la présenter, n’est pas exposée systématiquement dans saint Justin. Les expressions mêmes de dy évôtäberes et de Xéyos mpopopexés, qui expriment un double rapport du Verbe, selon qu’il demeure en Dieu, ou qu’il est la manifestation extérieure des vertus divines, n’appartiennent pas à saint Justin; mais c’est une distinction qu’il a connue, et pour être exprimée autrement, elle n’en est pas moins réelle. Pour trouver cette doctrine, surtout en ce qui touche la . nature métaphysique du Verbe, c’est-à-dire Jjes rapports du Père et du Fils, il faut réunir certains éléments épars dans les deux Apologies et dans le Dialogue.
Faut-il chercher maintenant les premiers germes de cette théorie, et noter les emprunts que saint Justin a pu faire à la philosophie profane et à la spéculation chrétienne? C’est chez Philon et chez saint Jean qu’on pourrait les trouver surtout.
Personne n’a jamais vu Dieu, dit saint Jean (2), et sans doute il n’est pas seulement question des yeux du corps, mais des yeux de l’esprit. D'autre part, qui a plus insisté que Philon sur les caractères d’incompréhensibilité, d’meffabilité et d’immutabilité de la nature divine? Qui, avant lui, a mieux marqué ce caractère de la nature divine, d’être sans rapport et sans relation avec le monde? N'est-ce pas lui qui a dit qu’il était meilleur que le bien
(1) Voir passage cité p. 101, note 1. (Apol. I, 8 46, p. 110.)
Où yap ruyypapeis névres Ou This ÉvVOUNE ÉmpÜTOU Toù loyou oropas auuôpée Éduvævro opav Ta ovra. (Apol. Il, $ 13, p. 302.)
(2) Évang. de S. Jean, 1, 18; vi, 46 : @rv oùdsiç épars ROROTE.
et plus pur que Punité (4). Saint Justin exprime cette même idée d’une manière très-forte, en disant que Dieu est au-dessus de toute essence, éréxerva raoñs oùcixs (2).
Saint Justin paraît avoir aussi emprunté à Philon et à saint Jean ce qu’il enseigne touchant l’essence du Verbe et ses rapports métaphysiques avec Dieu.
Selon Philon, en effet, et selon saint Jean, e’est le Verbe qui est le révélateur de Dieu et l'organe de sa puis- sance créatrice : mais tandis que le philosophe juif ne voit dans le Verbe qu’une représentation incomplète, qu’une image affaiblie des puissances divines et l’appelle l'ombre de Dieu (3); saint Jean, sans l’égaler au Père, relève sa dignité et l’appelle expressément Dieu.
Saint Justin professe nettement la divinité du Verbe (4) avec.kaint Jean ; mais il insiste plus que lui sur son infériorite par rapport au Père, et marque plus profondément sa subordination,
Là où saint Justin dépasse singulièrement la pensée de Philon et de saint Jean, ou tout au moins la développe ave une grande hardiesse, c’est dans sa théorie du Xéyss D'TTEPURTIXOS «
Saint Jean avait dit que le Verbe est la lumière qui illumine tout homme qui vient au monde.
Philon avait enseigné que le Verbe est le type de l’humanité, en tant qu’elle participe à la raison; qu’au Dieu
(1) O rai dyalod xpeurrov Ére xxt Évos écluxpivéatepov. (De vil. conlempl.
(2) Platon a pu fournir cette expression à saint Justin ; elle se trouve au VIe livre de la République.
(3) Zxex Oeoù de 0 Àiyos œûToû are. (PHiL,, Leg. alleg., H)
(4) Os Àyog rat mpwriroxos Gy Toû Beoû rai 0eoç Ünépyer. (Apol. F, 8 63, p. 152.)
supérieur et incommunicable rien de mortel ne peut re+sembler; que c’est du Verbe que l’âme humaine prete l'empreinte ; qu’ainsi tous les hommes sont les enfants. de Dieu et réfléchissent son image, c’est-à-dire son Verbe 1), Saint Justin, à leur suite, professe que le Verbe s’est ré. pandu dans le monde et s’est incarné, si je puis dr, dans l’humanité. Mais, dans sa main, cette opinio®, - à peine ébauchéé par saint Jean et demeurée avec Philoù ser les hauteurs d’une métaphysique transcendante, se précise, s’éclaircit, se marque en traits plus achevés et s'applique en quelque sorte.
Le monde n’a pas été abandonné de Dieu jusqu’à la venue du Verbe divin dans la personne mortelle de Jésus. Ce Verbe fils de Dieu a de tout temps été présent dans le monde; de tout temps il a résidé dans l’humanité. Îl s’est mêlé, pour ainsi parler, à l'humanité, comme le parfum s'ajoute à la fleur, et le sel aux eaux de la mer. Dans toutes les âmes il y a une parcelle du Verbe divin. Tout être doué de raison porte en soi une semence du Verbe. Mais cette semence, répandue partout, n’a pas partout germé avec une égale fécondité. La vérité et la vertu, tels sont les fruits qu’elle produit dans les âmes; telle est en même temps la marque visible de sa présence. C'est le Verbe qui remplit et anime toute âme qui aime la vérité, qui la cherche sincèrement et la propage avec ardeur, qui enseigne la vertu et la met en pratique. Le christianisme n’est donc pas né d'hier, comme le prétendent ses détrac-
(1) Gvnrov yap dde amecxoveobivar pos Tov avutTaTu xœt matépa Toy Olmv é0Uvaro, GG mpôg Toy JeuTepoy Oeov, 0g Sarev éxsivou dos. Ed6e yap toy Aoyuxèy êv ævbpéorou Yuyñ Térov, drù Oeiou }syou yapay- Oñvæ. (EUSÈBE, Præp. Evang., vi1, 13.)
teurs ; 11 est contemporain de l’humanité. Il a fleuri partout où on a vu briller la piété, l’amour du vrai et du bien. Ses œuvres ne sont pas nouvelles, non plus que ses préceptes. Il a fait des saints et des martyrs daus l’antiquité profane. C’est à lui qu’il faut rapporter les belles maximes de la philosophie païenne. Toute vérité, toute vertu, toute sainteté étant inspirées par le Verbe, sont chrétiennes. Aussi, peut-on dire sans métaphore que tout ce qui a été pensé ou dit de beau et de vrai par les philosophes grecs ou les prophètes hébreux est chrétien; que dans les temps les plus reculés aussi toute vie pure, bien réglée, dévouée à la justice, est une vie chrétienne ; que Socrate, Platon et tous ceux qui leur ont ressemblé parmi les Grecs ou parmi les Juifs étaient chrétiens.
Saint Justin, comme on le voit, fait plus que de dire que la philosophie profane a préparé la voie à la doctrine chrétienne, et avant l’avènement du Christ a préludé aux enseignements qu’il devait laisser aux hommes. La vérité philosophique et la vérité chrétienne, c’est tout un. Car toute vérité vient du Verbe, dont la lumière n’a jamais fait défaut au genre humain.
Ainsi se comble, dans la pensée de saint Justin, l’abime creusé entre le sacré et le profane. La philosophie est une œuvre divine comme le christianisme. Les maîtres de la sagesse profane sont les interprètes et les disciples du Verbe, comme les prophètes Hébreux, comme Jésus lui-même, avec cette différence que les prophètes Hébreux ont été. le£ organes privilégiés d’une révélation spéciale, et que Jésus-Christ est le Verbe entier descendu dans une intelligence, dans une âme et dans un corps mortel (1),
(1 Apol. H, $ 10, p. 193, passage cité.
tandis que les philosophes n’ont reçu que quelques rayons du Verbe divin. Or, autre chose est un germe et une ébauche imparfaite, autre chose une manifestation et une incarnation complète (1).
La théorie du 67 de saint Justin, en tant qu’on le considère dans son essence et dans son rapport avec Dieu, ne dépasse guère, nous l’avons dit, l’enseignement de saint Jean, et a une notable analogie avec la doctrine enseignée par Philon. La théorie du Ayo omepuarexës paraît trahir une origine stoicienne.
Selon saint Justin, en effet, le Verbe s’épanche dans le monde et se réfléchit dans la raison humaine. La raison humaine contient naturellement une semence divine, à savoir une parcelle du Verbe, qui est comme la marque de l’ouvrier sur son œuvre. Le goût de la vérité et la pratique du bien sont le témoignage de la présence du Verbe divin dans les âmes.
Voilà qui est essentiellement stoicien. Qu'est-ce, en effet, que la raison humaine pour les stoiciens ? C’est, à proprement parler, l’incarnation de la raison universelle et divine dans la nature humaine. Les expressions de saint Justin: onépua voù Àoyou, oncpuerexos doyos, SOnt stoiciennes pour le fond aussi bien que pour la forme. Comme saint Justin, au même sens que lui et longtemps avant lui, le stoicisme proclamait que l’âme humaine, en tant que raisonnable, est divine ; que la raison est une semence divine répandue dans les âmes, et qu’elle y produit naturellement la vérité et la vertu. Seulement, et c’est une différence
, , + , 4 à ? N , , ] (4) Etepoy yap éoTe méoua Tivds xat piunpa xeTx Juvapuv Jobev, xai éTepoy œUTo où xGTX jApry Thy nm’ ÉxElvOU 7 Letougia xai piumots iverou. (Apol. II, $ 15, 202.)
capitale, pour les stoïciens, la raison humaine est la détermination de la raison divine, sa réalisation, et proprement une portion de la substance même de Dieu. Dieu tout entier, dans ce système, est incarné dans le monde : 31 lui est consubstantiel. Il n’y a pas d’autre raison divine que la raison humaine; autrement dit, la raison humaine et la raison divine sont identiques, et ne sont pas deux raisons, mais une seule. Pour saint Justin, le Verbe divin, tout en se communiquant en partie aux âmes, garde son essence distincte, et ne se confond pas avec elles. Encore une fois, cette différence est eapitale. Le Dieu stoicien, c’est la nature vivante. Saint Justin, qui s'était appliqué d’abord au stoicisme, le savait bien, et c’est pour cela peut-être qu’il disait en quittant cette école qu’il n’y était pas question de Dieu. °
Nous pouvons le dire maintenant, la complaisance de saint Justin pour la philosophie profane n’est pas une transaction avec sa conscience ; elle n’est pas non plus un trait d’habileté d'avocat, ni une concession aux préjugés de la foule ou à l’habit qu’il porte : elle résulte de sa théorie du Ayo; orepuurexos et de sa croyance à l’universelle et naturelle communication de la raison divine avec la raison humaine.
Aux yeux de saint Justin, la philosophie profane et la religion chrétienne ont un but et un objet communs. L’une et l’autre nous entretiennent de notre âme, de sa nature et de ses destinées, du bien et du mal, du devoir, de Dieu et de sa Providence. Saint Justin l'avoue implicitement ; car c’est à la philosophie qu’il s’adressa d’abord pour
. donner satisfaction aux plus impérieux besoins de son âme, et résoudre les grands problèmes qui sont l'éternel souci des esprits élevés. Après sa conversion, alors qu’il
raconte les vicissitudes de sa pensée, il le dit nettement : L'œuvre de la philosophie, c’est l'étude de Dieu (1). Elle a pour fin dernière de nous conduire à lui, et ceux qui s’y appliquent sont vraiment saints (2). Elle est la connaissance des choses divines et humaines; elle est la source de la prudence et du bonheur. Comment saint Justin définirait-il autrement le christianisme? Dans sa première Apologie, il fait appel à la philosophie de ses juges, et, comme s’il voulait déclarer qu’en devenant chrétien on demeure philosophe, il cite, sans l’allérer beaucoup, le mot de Platon : « Nul État ne saurait être heureux, dit-il, tant que les princes et les sujets ne seront pas philosophes (3). » Il est vrai que saint Justin distingue la philosophie ainsi envisagée d’une manière générale, des sectes et des systèmes philosophiques. Il avoue que plusieurs prennent le titre et le manteau de philosophe, sans tenir tout ce que promet ce nom (4); qu'ils se contredisent
(1) Toûto épyov éare puhogopias éEsraberv mepi tou Gsiou. (Dial. avec Tryph., $ I, p. 4.)
(2) Eote yap To ôvre ulocopia péyearoy xtñua xat Tyudraeroy GS, à re rpogdyer xx ouviornorv muäç povn, xai Goror, os &XnB&s, oÛtoi eiciv où prhocopia Tov vob mpocecynrites. (Dial. avec Tryph., $ 4, p. 6.)
(3) Apol. 1, $ 3, p. 8. — Voici la pensée de Platon telle qu’elle se trouve au livre V de la République : « Tant que les philosophes ne seront pas rois, au que ceux qu’on appelle aujourd’hui rois ne seront pas vraiment et sérivusement pb'losophes ; tant que la puissance politique et la philosophie ne se trouveront pas ensemble, et qu'une loi supérieure n’écartera pas la foule de ceux qui s’attachent exclusivement aujourd'hui à l’une ou à l’autre, il n’est point, à mon cher Glaucon, de remède aux maux qui désolent les États, ni même, selon moi, à ceux du genre humain. » (Trad. Cousin, t. IX, p. 305.)
(4) baocopias Ovoua rat cyûua Enrypépovrai Teveç, où oÙdEv roy Tâç Vrogyiceuxç rpatrouas. (Apol. I, 8 4, p. 12.)
les uns les autres; qu’ils ne sont pas d'accord avec euxmêmes ; que quelques-uns ont enseigné l’athéisme. Mais quoi! n’y a-t-il pas aussi de mauvais et de faux chrétiens? n’y en a-t-il pas qui refusent d’avouer la divinité du Christ (4)? La philosophie n’est pas plus responsable des contradictions et des erreurs des philosophes que le christianisme des actions coupables et des témérités de * ceux qui le déshonorent. S’il y a des Épicure, il y a aussi des Marcion. Nous ne citons pas ici saint Justin ; nous interprétons sa pensée. En effet, bien qu'il admette que la philosophie a quelquefois rencontré la vérité, et que la raison, livrée à ses seules forces, puisse acheminer l’homme au but où la doctrine chrétienne l’établit, il n’est pas vrai, nous l’avons dit déjà, que saint Jusüin ait jamais songé à faire entre l’une et l’autre aucune assimilation expresse. Cependant, il ne considère pas seulement le christianisme comme une règle. 11 ne l’appuie pas sur l’autorité seule. Il rappelle qu'il a subjugué non seulement des artisans et des ignorants, mais des lettrés et des philosophes (2). Croire au Christ n’est pas, selon lui, faire le sacrifice de sa raison. A côté de la grâce divine qui incline la croyance avec plus de force qu'aucun artifice du langage humain, il y a place pour le raisonnement. « En plusieurs choses, dit-il, nous parlons comme ceux de vos poètes et de vos philosophes qui sont le plus estimés parmi vous; en d'autres, d’une manière plus
(1) Eloi teves, © qélor, ÉÂsyov, mo Toû nuetépou yévous Ouoloyoüvtes abTov Xpuotby ctvau, GvOpurov Ôë £Ë &vOpoTewv yEvouevoy &roparvouevor. (Dial. avec Tryph., $ 48, p. 158.)
(2) OÙ pudaopor oùd6 peholcyos povoy émeiobnouy &À1& xat yesporéyvac xaù ravtihüç iduurar. (Apol. 11, $ 11, p. 194.)