I. Jetés de saint Justin
la bonne parole, Justin avait ouvert une véritable école pour renseignement de la doctrine. Les premiers chrétiens avaient donc imité les écoles de philosophie. Ou plutôt, Justin, nous l'avons vu, se croyait toujours philosophe. Il enseignait sa philosophie. Etait-ce pour préparer les catéchumènes au baptême ou pour étudier des questions plus difficiles? On croirait volontiers que Justin laissait aux clercs le soin de conduire le commun des postulants jusqu'à la remise du symbole. Il se réservait sans doute les points plus ardus, comme l'exégèse de la Bible. Son enseignement était très relevé, puisqu'il fut suivi par Tatien, oriental comme luij mais déjà beaucoup mieux au courant que lui de tout ce qui était alors la culture : philosophie, littérature, arts plastiques, religions et superstitions. Si un homme aussi cultivé que Tatien lui décerne le titre d'admirable, c'est un hommage rendu à sa vertu; mais s'il fréquenta son école tant qu'il vécut et ne quitta l'Église qu'après son martyre, c'est qu'il trouvait auprès de ce maître la seule chose qui lui manquât encore, la philosophie chrétienne. Elle commence précisément avec Justin à prendre le nom de théologie ^. Conscient de l'avantage que lui donnaient ses longues études et de ce qu'il devait à ses frères, encouragé sans doute par leurs suffrages, Justin se crut obligé de s'adresser, au nom d'eux tous, à l'empereur, et de lui demander justice, sans
I . On ne trouve pas encore dans ses e'crits le substantif Théologie, mais bien le verbe thcologcin. Dial. CKIII.
autre litre que d'être un chrétîen : « pour les chrétiens, Fun d'entre eux ».
« Ce qui vaut à Justin notre sympathie immédiate, a dit très bien M. Puech, c'est ce que j'appellerais volontiers la transparence de son âme, sincère, loyale, ardente entre toutes; celte âme se révèle h nous dès les premières lignes de V Apologie, dans l'adresse même ; peu de mots sont plus touchants dans la littérature chrétienne primitive que ces simples mots : Vun d'entre eux ^, »
Justin est surtout pour nous un apologiste. Son Dialogue ne sera jamais populaire, tant la discussion est difficile à suivre, exigeant des connaissances spéciales. Tout le monde devrait lire ses deux Apologies ; j'en citerai du moins les plus belles pages.
La comparaison de ces deux ouvrages fait naître un problème littéraire très délicat, qu'on ne peut étudier ici en détail. Qu'il suffise de dire qu'Eusèbe, le père de l'histoire ecclésiastique, qui possédait certainement les textes complets et qui savait lire les textes, a toujours placé l'une, la plus longue, au temps d'Antonin le Pieux (i38i6i), gouvernant avec le concours de son fils adoptif Marc-Aurèle, et l'autre, la plus courte, au temps de Marc-Aurèle (161-180) et de Vérus (f 169), tous deux empereurs. La critique moderne accepte l'époque assignée à la première Apologie et précise en fixant la date de iSa ou i53 après Jésus-Christ. Mais, pendant quelques années, les
I. Les Apologistes grecs du 11^ siècle de notre ère^ p. 5 a s.
critiques ont été presque unanimes à regarder la seconde Apologie comme un simple appendice de la première, qui l'aurait suivie de très près. Aujourd'hui on incline à mettre entre les deux Apologies un plus long espace de temps, si bien qu'on se rapproche insensiblement des termes d'Eusèbe. Sans oser rien affirmer, j'estime plus probable que la seconde Apologie fut écrite sous le règne de Marc-Aurèle, comme le disait Eusèbe, et en tout cas je tiens pour certain qu'elle fut inspirée par l'état d'esprit nouveau que créait la personnalité et l'influence du César philosophe, associé au pouvoir par la puissance tribunitienne dès l'an i46, et dont l'ascendant croissait à mesure qu'Antonin, vieilli, se reposait davantage sur lui du soin des aflaircs. Si l'empereur philosophe ne régnait pas encore comme Auguste, déjà la philosophie passait au premier plan.
Mais s'il est entre les deux Apologies des nuances sur lesquelles nous aurons à revenir, elles ont toutes deux le même but et font entrevoir la même âm.e, avec cette transparence dont parlait si justement M. Puech.
Elles ont donc à elles deux leur caractère distinclif, qu'on ne peut bien saisir qu'en les comparant à d'autres ouvrages de même nature.
Celles qui ont précédé ne sont que des ébauches, celle d'Aristide déjà touchante par l'exposé des mœurs chrétiennes.
Tatien, disciple de Justin, est animé d'un esprit très différent. Son discours aux Grecs ne peut passer pour une apologie. C'est une attaque, non
IDEE GÉNÉRALE DES APOLOGIES. 7a
seulement des religions païennes, mais de toute la culture gréco-romaine. Il était Assyrien, et il se plaît à démontrer aux Grecs, du ton le plus provocant, la supériorité des barbares. L'antagonisme religieux devient presque une antipathie de races. Il n'a pas eu de peine, dit-il, a s'approprier ce dont les Grecs sont si fiers, et il Ta trouvé léger. Et cependant ses invectives contre les philosophes se réduisent à des commérages ; les chefsd'œuvre de la sculpture ne comptent que pour dévoiler Timmoraliié des artistes, assez osés pour façonner des statues en l'honneur de femmes dépravées. De ces statues il dresse le catalogue érudit, y compris une brave femme dontle seul crime était d'avoir eu trente enfants. Du christianisme il n'est guère question ; le nom de Jésus n'est pas prononcé, et sa vie terrestre est passée sous silence. Le Verbe revient souvent, sans doute comme plus digne des philosophes. Si Talien n'a pas eu seulement pour but d'accabler les Grecs de ses traits, s'il a cru vraiment par ces coups de boutoir les ébranler dans leurs convictions et les préparer à accepter le christianisme, s'il a sincèrement voulu les convertir, il faut supposer qu'il se proposait de reprendre la conversation et de leur dire enfin ce qu'était la doctrine qu'il prétendait imposer à leur intelligence. Il leur était impossible, d'après le Discours, de savoir ce qu'on demandait d'eux ^.
I. A. PuECH, Recherches sur le discours aux Grecs de Tatien, suivies dhinc traduction française du discours, avec notes^ Paris, igoS.
n SAINT JUSTLV.
Jésus-Christ est encore plus absent d'un dialogue moins érudit que le Discours de Tatien, beaucoup mieux écrit que les Apologies de Justin, de cet Octanus de Minucius Félix où quelques-uns voient la première fleur de la littérature chrétienne latine.
Ce charmant ouvrage, où la composition cicéronienne est rehaussée des tours pittoresques et des mots à effet que Sénèque avait mis à la mode, est aussi accueillant que le discours de Tatien est rébarbatif. On le dirait écrit pour des académiciens qui souhaiteraient être chrétiens à bon compte. N'était la différence des temps, on dirait d'une apologie moderniste. Que demande-t-on à Caecilius, l'avocat du paganisme? De n'adorer qu'un seul Dieu? mais les gens éclairés savent que la Divinité est une. S'ils rendent un culte a plusieurs dieux, c'est qu'il faut bien avoir une religion et que celle-là est traditionnelle. Qu'on leur prouve que le peuple se laissera gagner au culte d'un seul Dieu, ils ne demandent pas mieux.
Quand Octavius démontre en termes exquis l'existence de Dieu et sa Providence, Gaecilius eût pu songer à une réminiscence embellie de ses anciennes lectures. Il y a bien la résurrection des corps,... mais, dans la nature, tout revit au printemps, et pourquoi n'attendrions-nous pas le printemps qui nous rendra la vie ?
Et cependant, empruntant sans scrupule à la philosophie ses meilleures armes contre le polythéisme, Minucius Félix est dur aux philosophes. Socrate est le bouffon attique. Et le réquisitoire
se termine par un trait aussi mordant qu'élégant : « Nous méprisons le dédain superbe des philosophes, que nous savons corrupteurs et adultères, et tyrans, et toujours très éloquents contre des vices qui sont les leurs ^. » A la place de la philosophie, il faut professer le christianisme. Quel christianisme? Il est impossible d'imaginer que Minucius Félix ait élaboré — au temps des Catacombes ! — un christianisme édulcoré, à l'usage des cigognes néo-chrétiennes. C'est donc qu'il se réservait. Venez d'abord frapper à notre porte, et si vous inspirez confiance, on vous ouvrira. Le miel de Minucius Félix, convenons-en, est encore moins transparent que la bile de Tatien. Justin dit tout. Son appel est l'invitation cordiale d'un homme de cœur ; il parle à d'autres hommes, qui ont les mêmes besoins que lui; il est si convaincu, qu'il lui parait impossible qu'on ne le soit pas, quand il aura dit la vérité tout entière. Candeur, assurément; ingénuité, naïveté, peut-être. Mais quelle noblesse dans cette attitude ! Quelle confiance en l'attrait de la vérité, en la sympathie qu'elle doit inspirer aux hommes, et par conséquent en l'âme humaine! Justin n'épargne pas le paganisme, il ne le doit pas. Mais il ne commence pas, comme Aristide, par l'exposé de ses erreurs. Il ne fait guère que rétorquer les arguments ; il rend les coups. Et s'il y a dans
I. OctcwiuSf XXXVIII. Le titre de Sciura atticus avait ele' donné à Socrate par Ze'non. L'animosite des philosoplies entre eux faisait la partie belle aux détracteurs de la philosophie.
SAINT j;STIX. 5
la philosophie, dans le paganisme lui-même, des habitudes d'esprit qui contribuent à faire comprendre la vérité, fût-ce par contraste, il les recherchera avec soin. Il n'a pas cité, mais il a pratiqué le mot sublime d'Antigone : « Je suis faite pour partager l'amour et non la haine^. » Il fallait, pour l'honneur du christianisme, qu'un pareil effort fût tenié, dût-il rester sans résultat, dût-il même exciter le dépit des adversaires, ceux-là plus prompts à haïr qu'à aimer.
Donc Justin ne demande pas seulement justice à l'empereur ; il espère le convertir. Ignorant l'art de plaire, il dit en toute droiture aux maîtres du monde qu'il serait digne d'eux, philosophes, d'embrasser le christianisme, que ce serait une chose vraiment royale d'assister à une discussion sérieuse, qu'à tout le moins ils doivent être justes pour des innocents. Et parce que Rome était encore de nom une république, et que les princes, x\ntonin etMarc-Aurèle, affectaient une simplicité de vie républicaine, il leur parle presque comme à des égaux, à des égaux devant le jugement de Dieu qui les menace, s'ils ferment l'oreille à la vérité, de peines éternelles.
Quel eût été le sort du monde romain, si cet appel avait été entendu? L'Empire était alors prospère. Les provinces, franchement ralliées à une politique modérée et sage, toujours aimées comme de petites patries, s'étaient couvertes de monuments splendides, dus à la libéralité de leurs
I, Sophocle, Antigone,
plus nobles fils ; le pouvoir central était transmis sans secousse ; les armées étaient encore dociles. L'appui que le christianisme donne toujours à Taulorité n'eùt-il pas évité les révolutions etles guerres civiles qui ont troublé si profondément l'harmonie romaine? Les mœurs améliorées n'auraientelles pas fermé les fissures par où les Barbares pénétrèrent? Quel empereur chrétien qu'un Marc- Aurèle ! Plus tard on fut heureux de rencontrer un Constantin...
Mais le rêve de Justin ne fut qu'un rêve. Il fallait encore des martyres pour qu'il devînt une réalité. Le sang de Justin ajouta ce qui manquait à ses apologies.
Dans ces deux ouvrages, la présentation du christianisme à l'esprit et au cœur tient la plus grande place. Mais le point de départ est le traitement injuste infligé aux chrétiens, et c'est donc la défense de ses frères innocents qui^attire d'abord l'attention.
Quelle était alors la situation légale du christianisme ?
Depuis Néron elle tient en trois mots : ce II n'est pas permis aux chrétiens d'exister. [» En conséquence, tout chrétien convaincu devait être exécuté . C'est ce qu'avait fait Néron avec'son atrocité emphatique de cabotin, les faisantibrùler comme des torches pour éclairer ses fêtes, afin de rejeter sur eux le soupçon de l'incendie de Rome. Sous Domitien, et à son instigation, les'proconsuls avaient fait du zèle pour les découvrir et les châtier. A défaut des magistrats, il suffisait qu'un particulier
espérât, en les dénonçant, satisfaire sa vengeance ou s'enrichir à leurs dépens. Les anciens, Grecs et Romains, ont usé normalement, dans la répression des crimes etdélits, de l'accusation privée. Aucun particulier n'est chez nous investi de ce droit. S'il a des soupçons contre un autre, il les communique au ministère public. Si celui-ci refuse de poursuivre, personne ne peut le suppléer dans cet office. Chez les Romains, le juge magistrat était obligé de donner suite à l'accusation. Les chrétiens vivaient donc à la merci des délateurs, de ces délateurs que Tacite a voués à l'infamie. Le régime inauguré par Nerva se faisait honneur de les tenir à l'écart, mais il ne changea rien au droit public sur les chrétiens. Trajan le maintint, tout en en modérant l'exercice. Dans son rescrit à Pline le Jeune, il déclare que les chrétiens ne doivent pas être recherchés. Dénoncés, ils doivent être punis. Il exige seulement que la dénonciation ne soit pas anonyme. Le chrétien déféré par un mémoire signé est conduit au tribunal. S'il avoue qu'il est chrétien, il est aussitôt puni du dernier supplice, et ses biens sont acquis en partie au dénonciateur.
Telle est la menace toujours suspendue sur la tête des chrétiens et qui n'est point vaine. Plus sinistre peut-être que le récit des martyres est la petite phrase de Pline : A tous ceux qui m'étaient dénoncés, j'ai demandé jusqu'à trois fois s'ils étaient chrétiens, les menaçant du supplice. «S'ils persévéraient, je les ai fait conduire », c'est-à-dire à la mort. Et Pline était un lettré, nullement fana-
tîque et même humain. S'il s'est adressé àTrajan, c'est qu'à la fin le courage lui manquait pour condamner des hommes qu'il savait innocents de tous autres crimes que de celui d'être chrétiens.
Les foules n'avaient pas cette délicatesse, surtout lorsque quelque calamité publique les surexcitait. On se pressait en tumulte à la barre du magistrat; on accusait les chrétiens d'être la cause du mal. Les populations d'Asie, plus expansives, plus violentes, moins habituées à l'ordre romain de la justice, se laissaient emporter h de véritables émeutes. L'administration impériale ne pouvait tolérer ces abus. Indifférent aux choses religieuses, Hadrien était hostile par nature et par éducation aux impulsions populaires. Il avait recommandé à Minucius Fundanus, proconsul d'Asie, de n'y pas céder. Puis l'empereur avait ajouté cette phrase équivoque : « Si les chrétiens sont accusés et convaincus de fautes contre les lois, punissez-les selon la gravité du délit ^. »
Qu'étaient ces fautes? On pourrait interpréter : des fautes de droit commun, autres que le délit de profession du christianisme. C'eût été un véritable édit de tolérance en matière rehgieuse. Telle n'était pas évidemment la pensée d'Hadrien. La loi qui interdisait aux chrétiens d'exister n'était pas révoquée. Le christianisme était donc toujours un crime. Saint Justin s'est-il fait illusion sur ce point? A-t-il pensé de bonne foi que les magistrats commettaient une infraction aux lois en même temps