Le marc équivaut à 0''" 24/i7d
3. M. Boutaric constate qu'aucun document contemporain ne fait connaître la taille des monnaies de saint Louis. On n'a que le dire de Louis X qu'il taillait 220 deniers tournois au marc d'argent fin : mais un document emprunté à la comptabilité d'AlTonse peut servir à rectifier cette a'îsertion. Dans un bail de ]2ôl, son sénécbal ordonne de fabriquer à Toulouse de la monnaie aux mêmes titre, poids et taille que la monnaie tournois, c'est-à-dire au titre de 4 deniers 18 grains et à la taille de 217 au marc de Troyes; et la quotité de cette taille est confirmée tant pour la monnaie du comte que pour celle du roi, par un autre bail de 12Ô3. M. Boutaric pense que ces assertion? contemporaines doivent prévaloir sur celles de Louis X. Philippe le Bel, en adoptant la taille à 220 avait suivi un usage plus commode, et la différence de ce nombre avec 217 était si faible qu'on n'y pouvait pas voir une altération de la monnaie. Louis X a donc pu lui-même négliger cette différence en donnant la taille adoptée par son père comme étant celle de saint Louis (Boutaric, p. 192-194). Voy. pour l'organisation des ateliers monétaires et tout ce qui concerne cette matière intéressante ce même chapitre de M. Boutaric et le Mémoire de M. de 'W'ailly. — Voy. aussi les échantillons de ces monnaies dans le deuxième des éclaircissements de M. N. de Wailly, à son édition de Joinville. (Paris, Didot, 1874, p. 461.)
ADMhNISTRATION GHiNKRALE. — FINANCES. 93
Le gros tournois valait 12 deniers ou un sou tournois : c'est sur cette base qu'il faut calculer la valeur de la livre (monnaie de compte) lorsque la somme est payée en argent ; l'agnel et le denier d'or à l'écu avaient cours pour 12 sous 6 deniers tournois : mais il faudrait bien se garder d'en déduire la valeur intrinsèque du sou et du denier en monnaie actuelle. L'or et l'argent en etTet n'avaient pas au treizième siècle le même rapport de valeur qu'aujourd'hui. L'or en ce temps valait douze fois et ^^ son poids en argent, tandis qu'aujourd'hui un kilogramme d'or est légalement admis pour quinze kil. et demi d'argent et en vaudra peut-être bientôt seize, la dépréciation de l'argent suivant une marche continue. C'est pourquoi on ne peut partir, soit de la valeur de l'agnel, soit de celle du gros tournois, pour apprécier la valeur intrinsèque d'une somme, qu'autant qu'il est dit expressément que la somme es^ en or ou en argent. Quand rien n'est dit (et c'est ce qui arrive le plus souvent), comme le payement a pu se faire soit en or, soit en argent ou par un mélange des deux monnaies, il faut prendre la moyenne des deux évaluations : et c'est ce qu'a fait M. de Wailly dans le tableau qu'il a proposé.
Malgré les revendications légitimes que faisait saint Louis en faveur de sa monnaie, elle pouvait ne pas suffire à tous les besoins : et la commodité des relations commerciales demandait qu'on admît concurremment avec elle certaines monnaies généralement admises ailleurs : loevessins (monnaie de Laon), nantois à l'écu, angevins, mançois, estellins (sterlings d'Angleterre). Saint Louis le comprit et, par l'ordonnance de la Toussaint 1 2G5, il régla le taux du change. D'après cette ordonnance, deux loevessins étaient re-
94 CHAPITRJ': XVI.
«.'US comme valant un denier parisis; quinze nanlois, douze deniers tournois; quinze angevins, douze deniers tournois; un mauçois, deux angevins; un estcllin, quatre deniers tournois.
Rappelons que la monnaie parisis est à la monnaie lournois dans le rapport de 5 à 4, c'est-à-dire que quatre deniers parisis valaient cinq deniers tournois.
Beaucoup de rentes se payaient en nature; beaucoup de charges s'acquittaient en services personnels. C'est ce qui explique la modicité des recettes que nous avons constatées, et comment pourtant, avec si peu de ressources, on pouvait suffire à l'administration du royaume. Les deux grands services auxquels il fallait surtout pourvoir : c'était la guerre et la justice. Nous en traiterons successivement dans les deux chapitres suivants.
Service dû par le fief et par les gens du fief.
Les rois à l'oiigine pouvaient appeler aux armes tous les sujets du royaume. C'était le droit au temps de Charlcmagne ; mais ce droit tomba en désuétude à la fin du neuvième et au dixième siècle, quand la souveraineté s'aLLacha à la lerre^ et que la royauté n'eut plus qu'un pouvoir nominal sur les seigneurs devenus maîtres chez eux. Comment donc se reformèrent les armées royales dans les conditions de la féodalité? Il faut dire ce qu'était le service militaire sous le régime des fiefs^ et nous verrons ensuite ce que la royauté en put tirer.
Le service militaire était la première obligation du fief. Tout seigneur pouvait exiger de ses vassaux qu'ils le servissent à leurs frais, pendant un temps iixé à quarante jours. C'est à cette condition que le ficf passait du père au fils; c^est pour cela que l'hérilier n'en pouvait être investi avant l'âge militaire, et que Théritière ne pouvait se marier sans le con^ sentement du seigneur^ intéressé à ce que le fief ne
96 CHAPITRIC XVII.
lut point porté en des mains inliaijiles à ce service; pour cela enfin que, quand le liet' était acquis non par un lionuiie d'armes, mais par un roturier, incapable, comme tel, de le desservir, un droit était dû au seigneur et même au suzerain, pour compenser le domma;j;e qu'il en éprouvait'.
Le service, quoique essentiellement personnel, se rattachait à la terre, et par conséquent entraînait plus ou moins d'obligations selon l'importance du fief. Nous en avons parlé plus haut.
Le fief que l'on pourrait prendre pour unité en cette matière, c'était le fief de clunalier, dit aussi fief de haubert. Le chevalier qui tenait par plein fief de haubert servait à cheval avec armure complète-: pour armes défensives, en premier lieu, le haubert, cotte de mailles avec capuchon de mailles recouvrant le cou et la tête et manches terminées par des gantelets de même tissu'; l'écu ou bou-
1. Droit d'abrègement, c'est-â-dire droit pour \a, diminution d\x fief.
2. Voy. le Dictioymaire raisonné du mobilier français de l'époque Carlovingienne à la Renaissance, par M VioUct-le-Diic, ouvrage qui joint aux descriptions les plus précises les figures les plus habilement rendues. Voy. aussi le troisième éclaircissemeut de M. N. de Wailly dans sa grande édition de Joinville, p. 4f2, et les représentations qu'il a données du chevalier aricé et des armes du chevalier au treizième siècle, ibid., p. 477; mais nous ne saurions mieux faire que de renvoyer, pour l'ensemble du chevalier armé, à l'image de saint Louis lui-même, peinte sur une veriière de la cathédrale de Chartres et reproduite par M. F. de Lasteyrie dans sa belle Histoire de la peinture sur verre d'après ses monuments en France, t. II, pi. xxvi. Voy. d'autres figures de seigneurs armés dans Willem in, t. I, pi. lx.\vii et xcii.
3. Au temps de saint Louis, la cotte de mailles ne descendait plus généralement qu"à la hauteur du genou. Elle était tout d'une pièce avec manches et camail et se passait i>ar le haut. Une ouverture pratiquée à la hauteur du poignet permettait de dégager la main du gantelet sans avoir à se dévêtir. La cote de mailles était quelquefois remplacée par la broigne, vêtement de peau ou de toile en double, recouvert de maillons c >usus. Celte sorte d'armure pouvait être préférée comme s'appliquant mieux au corps et ne préservant pas moins bien des coups de pointe (Viollet-le-Duc, l. l., au mot cotte et au mot broignc). Dans la seconde r.ioilié du treizième siècle, on voit les chevaliers ajouter sjccessivemenl
clier', le heaume ou casque^; pour armes offensives, la lance ou glaive, l'épée longue, tranchante et
aux défenses de leur armure de mailles : ailettes aux épaules, lames de fer sur l'arrière-bras, cubitières aux coudes, grèves sur le devant des jambes, genouillères aux genoux, et, pendant le cours du quatorzième siècle, d'autres pièces sur la poitrine, jusqu'à ce qu'enfin, dans les dernières années de ce siècle, ces différentes pièces se joignirent d'une manière plus fixe les unes aux autres, et aboutirent à l'armure de 1er qui, depuis le commencement du quinzième siècle jusqu'à la fin du seizième, fut l'armure du chevalier (Voy. VioUet-le-Duc, l. l., au mot ar/mire, etc., et Labarte, Hist. des arts industriels, t. IV, p. 599).
1. L'écu, fait de bois, recouvert de cuir, avait la forme d'un triangle allongé, légèrement bombé. Il pouvait avoir encore, au temps de la croisade de saint Louis, à peu près un mètre de haut, puisqu'on voit Joinville et ses compagnons, au débarquement devant Damiette, fichant la pointe dans le sable, s'en faire un rempart contre les assauts des Sarrasins (Joinville, ch. xxxiv). Vers la fin du treizième siècle, la forme en était réduite à celle d'un triangle équilaléral, la largeur restant la même. Avant le combat, il se portait suspendu au cou par une lanière (Violletle-Duc, l. L, t. V, p. 348 et suiv.). Il y avait encore pour le sergent et l'homme de trait la rouelle ou petit bouclier rond (Joinville, ch. xlix), et la targe, autre bouclier de forme arbitraire, mentionnée à propos des gens du comte de Flandre {ibid., ch. lv), et du comte de Jaffa [ibid., ch. xxxiv et c.) Voy. M. N. de "Wailly, L L, p. 466; et dans le manuscrit, n" 95 (Bibl. nat.. Fonds fr., î° 42 r»), sur un. ornement de la page, deux vilains l'épée à la main, l'écu rond au bras.
2. Le heaume, fait de fer battu, avait la forme d'un cylindre tronqué enveloppant complètement la tète ; une fente longitudinale, affermie par une croisure de fer, ménageait le champ de la vue; des trous étaient pratiqués au-dessous pour la respiration. Cette forme bizarre d'un toit plat avait l'avantage d'opposer un angle, plus résistant que le reste, l'angle du cylindre tronqué, aux coups d'épée, de masses ou de haches d'armes portés obliquement sur la tête; elle eût été d'une moindre défense contre les coups portés d'en haut, les coups de fléau par exemple, si cette arme eût été plus en usage alors. Vers la fin du règne de saint Louis, le heaume se rétrécit par le haut et prend une forme cylindro-conique tronquée, comme on peut le voir dans les miniatures de ce temps, et notamment dans celles de l'histoire du saint Graal (Bibl. nat.. Fonds fr., n» 95). — Au lieu du heaume, les sergents portaient le chapeau de fer, sorte de calotte munie de larges bords. Mais les chevaliers s'en servaient aussi. Joinville portait un chapeau de fer à la première journée de Mansoura. Il le prêta à saint Louis le soir de la bataille : « Je lui fis ôter son heaume, dit-il, et lui baillai mon chapeau de fer pour avoir le vent (ch. l). » C'est d'un chapeau de fer qu'il se couvrit la tète dans l'alerte qui eut lieu la nuit suivante (ch. lu). Le grand maître du Temple, qui perdit les deux yeux, l'un dans le combat du 8, l'autre dans celui du 10 février {ibid., liv), Hugues d'Escoz, qui reçut trois coups de lance à la face, ÉrarddeSivrey, qui fut frappé d'un coup d'épée au visage «tellement que le nez lui tombait sur la lèvre {ibid., xlvi), » n'avaient probablement aussi, comme le remarque M. N. de Wailly (/. L, p. 465), que le chapeau; ou peut-être même se contentaient-ils du camail de leur haubert
SAINT Lours. II — 7
98 rnAPITRE XVIT.
pesante, comme; il fallait pour défoncer un heaume ou briser les mailles d'un haubert, et le coutelas, porté à la ceinture de l'autre côté que l'cpce. Il avait sous la cotte de mailles un pourpoint, long gilet à manches rembourré et piqué (on l'appelait gamhoison) , et au-dessus une seconde cotte ou robe sans manches et fendue sur les côtés, appelée cotte d'armes ; sur la cotte d"armes le plus souvent, comme sur le bouclier, étaient peintes les armoiries qui primitivement avaient pour objet de le faire reconnaître. Ce lourd appareil ne lui permettait pas de servir seul. Il lui fallait des aides soit pour l'armer, soit pour le mettre à cheval, et surtout pour l'y remettre s'il était désarçonné. C'est pourquoi il menait avec lui un écuyer, un page et un ou deux sergents, à cheval comme lui; et, indépendamment de son grand cheval de bataille, un cheval de main ou palefroi qu'il montait lorsqu'il cheminait, dégagé des pièces dont il pouvait se décharger sur un autre'.
On ne naissait pas chevalier, on le devenait quand on avait atteint l'ûiie d'homme (vini^t et un ans\ à la suite de cérémonies moitié religieuses, moitié militaires*; mais on était tenu de le devenir quand on possédait un fief qui comportait ces obligations. Si le fief était plus considérable, s'il comprenait lui-même
comme on le voit dans les scènes de bataille du psautier de saint Louis (Bibl. nat,, Fonds latin, n" 10525). On comprend que plusieurs aient mieux aimé s'exposer aux coups les plus dangereux que de porter le heaume sous le soleil d'Afrique, — s'enfermer la têle dans un réchaud !
1. Voy. Boutaric, Instit. milit. de la France avant les armées permanentes, p. 285.
2. Voy. ibid., p. 181. Elles sont mises en quelque sorte en action, avec un commentaire symbolique, dans un roman du treizième siècle, intitulé VOrdene de chevalerie, publié par Barbazan et réédité par Méon, Fabliaux et contes, etc., t. I, p. 59. Cf. Hist. litt. de la France, t. XVIH, 11. 75?.
dans sa dépendance plusieurs fiefs de haubert, le seigneur s'appelait chevalier banneret et réunissait plusieurs chevaliers sous sa bannière; à un degré supérieur était le baron, groupant autour de lui plusieurs bannerets ; plus haut encore, le comte ou duc, de qui relevaient tous les barons^ bannerets ou simples chevaliers ayant fief dans le territoire du comté ou duché. Si, au contraire, le fief n'était point assez grand pour que le possesseur fût chevalier, il était écuyer, servant auprès du chevalier avec des armes moins complètes ; et quand le fief était partagé, les obligations se réduisaient dans la mesure de la part de chacun'.
Le. service féodal était dû en deux cas et se renfermait dans un temps déterminé. Les deux cas différaient moins par leur nature que par leur importance : c'étaient la chevauchée quand la prise d'armes se bornait à une excursion de peu de durée, et Vost quand il s'agissait d'une guerre; non pas uniquement d'une guerre générale, d'une guerre nationale, comme on Fa cru en ne l'entendant que des guerres du roi, mais d'une guerre même de simples seigneurs, selon le droit qu'ils en avaient*. Quant au temps, il se réduisait à quarante jours pour tous les feudataires, ou à un nombre proportionné de jours pour ceux qui ne possédaient que la moitié ou le tiers d'un fief. Les femmes y étaient astreintes comme les hommes, en raison de leur tènement : car c'est la terre qui était obligée; elles fournissaient un homme à leur place pour le service et pour le temps voulus'. Il y avait du
1. Ibid., p. 135-137. Nous reviendrons plus bas sur cet article.
2. Voy. M. Boutaric, l. l., et les textes qu'il.citeà l'appui, p. 145.
3. « Domina Agnes de Anereio tenet tensamentum Cergiaci et tocius parochiae, et hoc quod habet in pressoriis unde débet exercitum et equi* tatum ad custum suum, etc. « {Hist. de Fr., t. XXI II, p. 629, § 96.)
reste des conditions plus spéciales qui pouvaient modifier la nature ou le temps du service : par exemple, l'obliffation de garder le cliàteau du seiirncur^ Vestage, comme on disait. Cette garde était due, selon les cas, pour un mois, pour deux mois, pour l'année, aux frais, le plus souvent, du feudatairc, quelquefois du seigneur '.
Mille choses d'ailleurs pouvaient constituer un fief et entraîner les obligations ou partie des obligations qui s'y rattachaient : une maison, une terre, une rente sur un péage, ou même quelques revenus en nature'. Robert Lenoir pour ses hôtes (petits tenanciers') de Nogent devait un mois de garde, l'ost et la chevauchée* ; Robert de Brochantel était obligé aux mêmes services pour huit hôtes qu'il tenait du roi dans le même lieu^ Godro de Dreux tenait cent sous de revenu sur le péage de Robertcourt ; pour quoi il devait une paire d'éperons d'or à Pâques, l'ost et la chevauchée aux frais du roi'. Pierre de Danpont tenait du roi vingt-cinq (sous ?) de revenu, trois setiers et demi-mine d'avoine à Mantes [apud Medontam villam), quatre chapons et trois pains au même lieu, quatre setiers de vin et treize deniers de cens; et il devait l'ost et la chevauchée à ses frais'. On en pourrait citer beaucoup d'autres exemples dans ces rôles ou ailleurs. En voici un qui, à lui seul, présente une assez grande variété de tenures :
1. Voy. les rôles publiés dans les Uistor. de France, l. XXIII, p. 6'22, § 64; p. 650, § 194; p. 652, §2o4; p. 655, §219; p. 719, § 541.