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CHAPITRE VI

Notre kome. — Potins du coucher. — Le mégot de Bougé. — Le lit sur la planche à pain. — Intervention de John. — Invasion de la chambrée. — Fête de la mi-année. — !'romenade en costumes aisés. — Prière arabe. — Enterrement du bahut. — Symbole. — Chassons le sommeil. — Haine du clairon. — Les matineux de la pituite. — L’élève de chambre. — Effets de rasoir. — Douceurs de la sieste défendue. — Hor:eurs du réveil.

OUS sommes chez nous, au dortoir.

Le petit espace de planche à bagage, le bahut, l'intervalle de deux couchettes, le lit, composent le logement de chaque élève-officier. C’est notre home, et nous y tenons.

Quiconque empiète sur l'espace du voisin commet une infraction aux règles communes, et est vite rappelé à la lettre de la loi.

Nous sommes des propriétaires fiers de nos droits.

La chambrée, à 10 heures du soir, présente un aspect varié.

Quelques minutes avant l'heure, les élèves arrivent de différents points. Certains ont bien dîné et le font voir.

La langue est mobile, le verbe est élevé, et les conversations ne languissent pas pendant une demiheure.

On raconte les joies du dehors, les néripéties de la queue à la sous-préfecture, puis tous cherchent le repos qui préparera aux fatigues du lendemain.

En se mettant entre les draps, comme il est défendu de fumer, tous fument. C’estunesatisfaction que les plus disciplinés se donnent sans remords.

Peu à peu, les grands éclats de voix s’éteignent.

Quelques conversations particulières seules se font entendre discrètement, interrompues parfois avec colère par un grincheux, qui veut dormir. Puis, ça et là, un chuchotement, et silence.

Le sommeil règne en maître, certains ronflements sonores sont là pour l’attester.

Au déclin de la nuit, des pas se font entendre dans les couloirs, une lanterne discrète se faufile entre les bahuts, examine les lits et disparaît au loin. C’est la ronde qui vient de passer.

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Tout va bien, nos futurs officiers sont calmes.

Oh! mais, ils ne le sont pas toujours. La bande noire fait souvent des siennes. Le vin a coulé à flots, débordant un peu, certains soirs. Impossible d’empêcher de hurler avant minuit.

C'est Bougé qui fait les frais du boucan.

Les camarades ont juché son lit sur la planche à pain, ce qui est gênant pour lui, et il ne se fait pas prier pour le dire.

Fumant un mégot éteint, il se promène partout comme une âme en peine, cherchant son pzeu, le réclamant à cor et à cris, fouillant les bahuts, les planches à bagage, derrière les portes, examinant les crochets, scrutinisant sa giberne.

Bougé sait bien que son lit est sur la planche à pain, mais il se garde d'aller l'y chercher. Où serait le boucan alors? La pièce serait de suite finie.

[ tient à placer ses blagues, ses bons mots, sa colère et son mégot, et il cherche son lit, toujours, toujours.

John, un camarade assez grincheux, préférant le sommeil à toute autre distraction, le tire d'affaire et met son logis en place. Mais il s’agit de reconstruire l'édifice. Les panches du chalit tâtonnent pour s’ajuster, font du tapage.

Les camarades jurent : « Assez! à la porte! enlevez-le! »

Bougé fait un discours, et minuit sonne,

C’'en est trop; une grêle de brodequins, brosses, patiences, convergent sur le noctambule qui, écrasé, enfoui, s’avoue vaincu et s'endort en protestant: Son mégot est toujours solide entre ses dents.

La ronde passe, rien de nouveau.

Soudain un murmure lointain annonce une invasion. Le bruit se rapproche peu à peu, la porte s'ouvre, et une lanterne précède un tas de costumes naturels, armés de balais, pelles, pioches, toute la mitraille de la corvée de quartier.

Les plus puissants microscopes ne pourraient distinguer aucun vêtement parmi les envahisseurs, sauf par ci par là un traversin sur la tête, un ceinturon au flanc, un fusil sur l’épaule, un sac au dos, une cravate au cou.

C'est l’escorte de la moitié de l’année, qui orga-

nise un chahut soigné pour fêter les quelques mois de misère qui viennent de s'enfuir dans l'oubli. C'est la fête du bahut, la nuit des réjouissances sinon permises, du moins tolérées.

L'autorité ferme un œil et dort de l’autre. Tant que le tapage ne dépassera pas les bornes honnêtes, la lanterne de service ne bougera pas.

La troupe envahissante s'engage dans les allées de la chambrée et force les habitants à se mettre debout sur les lits. Les habits sont exclus de la cérémonie.

Le chef de la bande brandit une énorme tête de loup emmanchée d’une longue perche.

Tous se soumettent à cette bannière.

Et bientôt, de nombreux modèles académiques, gonflés de sommeil, pliant sous la discipline des camarades, annoncent que les soixante occupants du dortoir sont présents au poste, perpendiculaires au matelas.

Ce succès obtenu, la tête de loup passe une revue minutieuse qui dénote un connaisseur, et s'éloigne pour aller porter le désordre ailleurs.

Mais le sommeil a fui, et une foule de gaillards alertes, armés d'objets divers, suivent l'envahisseur à l'assaut d’autres chambrées.

John, grognon toujours, maudissant le destin qui le prive de son sommeil, empoigne bravement son bahut, et, impassible, se promène fièrement à travers escaliers, couloirs et chambres.

Si la bande s'arrête, John en fait autant, sans lâcher son précieux fardeau, qu'il tient toujours serré sur sa poitrine.

Mais un camarade de l’armée d'Afrique veut faire une prière arabe, et John, ému, läche le bahut qui sert de piédestal.

Puis, il faut en finir et enterrer le bahut. Aucune loi humaine ne pourra parer à ce destin.

On descend dans la cour du gymnase.

Pelles, pioches travaillent avec feu au milieu d’un silence respectueux, et, quelques instants après, avec une cérémonie imposante, le meuble disparaît au fond d’un gouffre de 2 mètres.

Avec lui s’enfoncent aussi les effets du pauvre John, qui sera forcé de se lever une heure avant les autres pour aller cueillir son pantalon de cheval, qu'il doit exhiber au réveil.

C'est là la morale de cette acuun d'éclat, que nos camarades ont dû enregistrer dans leur livre d’or.

Toute cette histoire de bahut est un symbole qui réveille les réflexions.

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Les scènes de dortoir ne sont pas toujours mouvementées. Le plus souvent, on y dort du sommeil de l'innocence. Les travaux du jour nous y sollicitent avec force.

On se sent libre, heureux, dans son lit.

Là, seulement, l'homme se reprend tout entier. Il allume une cigarette, et, avec la fumée, s’envolent les chimères de l'avenir, les projets ambitieux, les visions lointaines d’un beau sous-lieutenant, fier de son miroitant galon, si dur à gagner.

Il songe au nombre de jours à faire, passe en revue ses petites affaires intimes, l'œil vague et à demi fermé, chassant le sommeil le plus longtemps possible, pour savourer le bonheur de se sentir si bien, couché.

En temps ordinaire, de 11 heures du soir à 5 heures du matin, sauf les malheureux qu’un ventreinclément guide en lieu sûr, rien de particulier dans les dortoirs.

Quelques ronfleurs prédestinés troublent bien un peu la tranquillité, mais les dormeurs sérieux s’en Moquent en sceptiques.

A l'heure du réveil, l'unanimité du tepos est parfaite. |

Tout à coup, des sons clairs, stridents, grincheux, inexorables, annoncent dans une fanfare bien connue qu’il faut sauter hors du lit.

Le règlement accorde un quart d'heure pour se préparer à la besogne de la journée.

Serait à voir l’effarement d’un barbare que le hasard amènerait dans la chambre de futurs officiers au moment où le clairon, comme une lance aiguë, vient percer les tympans endormis. Ses cheveux effrayés s’arracheraient d'instinct; ses oreilles se boucheraient d’elles-mêmes; ses mains, scandalisées, repousseraient l'écho avec horreur.

Impossible de décrire la fureur envahissante d’un réveil bien sonné.

Pendant cinq minutes, prises sur le quart d'heure réglementaire, ce ne sont que jurons, protestations naturalistes, grognements épicuriens contre la dureté des sons qui apprennent l'approche du jour et le commencement du travail.

Que de promesses engageantes pour de futures paresses n’y aurait-il pas là à enregistrer! Que de grasses matinées à prendre plus tard!

Pendant les trente jours de vacancés de fin d'année, tous jurent d’être au lit à midi.

On ne se doute pas... comme il est facile de se lever tôt quand on n'y est pas forcé.

L'heure marche toujours; encore dix minutes, et deux jours de consigne seront acquis au dernier arrivé au rassemblement.

On gémit, on pleure presque, mais on se lève vivement avec colère et courage, endossant les habits avec prestesse, donnant un coup de brosse parci par-là, se baignant les yeux et la figure, et tous sont bientôt, grelottants, dans la cour.

Quelques fantaisistes quittent le lit avant l'heure.

Ce sont les cracheurs, qu'une pituite haineuse, suite du bon dîner de la veille, force précocement à abandonner un doux sommeil.

Marien fait partie de cette bande, et tous les matins, au son du clairon, il arrive, réjoui, heureux de voir que tous s’embêtent comme lui, quoique un peu plus tard.

Il venait de cracher sa pituite au lavabo, en com-

pagnie de qu<lques autres, et sa figure fraîche annonçait un bon diner pour la prochaine sortie.

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Voilà où conduit la pituite.

À 8 heures, on revenait au dortoir pour les travaux de propreté. Défense d’avoir des ordonnances; donc, nous en avions tous.

Mais quelles ruses, quelle hardiesse dans l’exécution!

Un palier, ouvert sur la cour et donnant sur la salle de service, nous séparait des hommes du cadre. Nombreux les voyages, aller et retour, que faisaient basanes, bottes, éperons, gibernes et fusils.

Adroit comme le Peau-Rouge, fin comme le renard, l'ordonnance filait le long des murs, surgissait au-dessous des croisées, grimpait les escaliers, bondissait à travers portes et couloirs, disparaissait dans les recoins, pour apparaître aussitôt dans la chambre, les bras pleins de beaux fourniments bien astiqués, huilés, brossés.

Pendant ce temps, l'officier de service, l'œil à tout, regardait ailleurs.

Faire son lit, nettoyer le bahut, se brosser d’un bout à l’autre, balayer son logis, ranger son paquetage, autant de tâches onéreuses, qu’un règlement

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