LES D£UX
Martin revenu d'Italie se sentit d'autant plus heureux de respirer qu'elle différait davantage de celle d'où il sortait, et qu'il y était mieux préparé par la lecture de Rousseau et l'étude de Burlamaqui. Aussi, loin de s'y trouver dépaysé, il s'y mouvait avec une volupté inconnue, jouissant d'un bien-être spirituel que rien ne venait troubler. On était libre dans ce pays, point hardi ; assez philosophe, point déiste. De ces tendances vers le sensualisme vulgaire qui descendaient ailleurs jusqu'au matérialisme et touchaient à l'athéisme, il n'y avait pas même de représentant en Alsace. Or c'étaient là les deux aberrations que Saint-Martin détestait le plus et qu'il s'irritait davantage d'avoir à combattre.
Telles sont les vraies causes de la transformation qu'il sentit dans tout son être, et voilà le secret de son enthousiasme pour l'heureuse personne qui fut pour lui la per* sonniiîcation de Strasbourg. Ma chérissime B. n'est pas un mythe, mais elle est un symbole dans la vie du théosophe.
Les résultats ou les fruits positifs de sa métamorphose philosophique sont pour l'observateur attentif aussi sensibles que ceux de sa transformation mystique. Les trois ouvrages composés ou ébauchés en Alsace portent des traces nombreuses d'habitudes nouvelles, plus pures, plus sérieusement spéculatives. La résolution si grave qu'il devra prendre quelques années plus tard, d'embrasser la carrière de l'enseignement; son entrée aux écoles normales pour s'y préparer, la lutte qu'il y soutiendra, non pas au nom du spiritualisme contre le matérialisme, mais au nom du rationalisme contre le sensualisme; la science et la fermeté
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qu'il mettra à réfuter un maître célèbre et habile : voilà les fruits et les résultats de sa transformation philosophique.
Cependant trois années de disette succédèrent aux trois années d'abondance qui firent le charme de toute sa vie et la plus- douce consolation de ses dernières années ; et du paradis des bords du Rhin il faut maintenant passer avec Saint-Maitin dans Y enfer des bords de la Loire, à Amboise. Nous avons vu avec quelle douleur il se sentit arracher de Strasbourg par les ordres de rappel de son père. Ces ordres furent pourtant son salut. 11 ne trouva dans son humble ville natale ni les Lebas, ni les Saint-Just, qu'il aurait rencontrés à Strasbourg, précédés de fanatiques plus inexorables , et suivis de plus grossiers imitateurs. S'il avait pu prolonger d'une seule année son séjour dans cette ville où sans cesse il brûlait de retourner, quelle aberration, quels crimes et quels vides il y aurait trouvés en place de tous les enchantements qui avaient ravi son âme avide d'enseignements et faite pour tous les genres de lumières I