‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 189 sur 266 · UNE PRÉFACE · texte numérisé non relu

UNE PRÉFACE

le plus propre à aiguiser sa douleur : ils venaient de se quereller ayec autant d'aigreur que le permet la plus sincère amitié.

Voici quelle avait été l'origine de cette querelle si étonnante, suivie d'ailleurs du plus touchant rapprochement.

Le vieux baron, qui travaillait beaucoup et ne publiait rien, admirait beaucoup la correspondance des grands mystiques allemands, Bœhme, Gichtel et Upfeld, et préparait une traduction française des Lettres du premier, ainsi qu'un Précis de sa doctrine. Il avait renoncé à son Télémaque théosophique, mais il tenait encore à son Précis. Il en envoya la préface à Saint- Martin par leur ami commun, Maubach. Saint-Martin, qui disait sa pensée à sa façon et à tous, aux princesses comme à l'Institut et à ses amis comme à ses ennemis, avait parfois parlé à Liebisdorf avec plus de netteté qu'il ne fallait peut-être, vu l'éducation si parfaite du patricien de Berne, Toujours ses observations avaient reçu le meilleur accueil. En lisant leur correspondance, on s'étonne même de l'exquise docilité d'un disciple plus habitué au commandement qu'à la soumission, un peu plus colonel de parade que de combat, il est vrai, mais colonel en réalité et dans tous les cas membre d'une dizaine de commissions plus ou moins souveraines , aussi g&té par de plus récents suffrages que par les anciens éloges de Rousseau. En 1798, son humeur s'est assombrie, nous en avons dit lesraisons, et il prend trèsmal de bons avis. Voici ce qu'on lui avait écrit: « Quant à votre entreprise, je loue beaucoup voire bonne intention ; mais plus je Us notre auteur, plus je le trouve difficile à abréger. » Aux yeux de Saint-Martin, le mot

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Abrégé qu'il met est synonyme de Précis. Cela déjà offusque le baron. Mais Saint-Martin ajoute, en parlant de ce qu'il voudrait faire lui-même : « D'ailleurs je pèse (considère) un peu le génie de ma nation. Il s'en faut beaucoup que je la croie mûre pour une pareille nourriture. Bœhme ne serait pas lu, à moins d'une refonte générale, et c'est cette refonte que je n'ai ni le temps ni la force de faire... Pour en revenir à votre Précis^ je vous dirai que le ion pieux et croyant que vous prenez peut encore aller aux mœurs de vos climats ; il va peu à celles du nôtre ^ où nous faisons sur cela maison nette (c'est moi qui souligne). Malgré cela, il y a encore quelques bonnes âmes qui l'entendent et s'en accommodent, et pour moi je serai ravi de voir votre ouvrage. »

Rien de plus loyal ni de plus poli que ce langage; aussi le Suisse répond-il d'abord par une lettre affectueuse. L'ami Divonne lui a fait, dit-il, les mêmes observations ; mais il s'en débarrasse par ces mots : « Divonne ne connaît pas Bœhme. » SaintrMartin, qui ne se doute pas même qu'il a pu blesser son ami , lui marque trèssimplement encore, dans sa lettre du 4 novembre 1798, une nouvelle qui doit l'intéresser. Madame de Bœcklin, qui déjà lui avait écrit qu'on tenait en allemand un Résumé de Bœhme, lui a mandé, de plus, qu'il existe un second Bœhme plus clair que le premier, le mystique Sperber. C'est là-dessus et sur un échafaudage d'hypothèses créées par l'amour-propre d'un digne vieiÛard que la guerre éclate. Comment, se dit le Bernois, nonseulement la France ne veut pas de mon Précis, mais, pour me couper l'herbe sous les pieds, on invente main-

tenant un autre Bœhme^ qu'on proclame plus simple et plus clair que le premier? Vraiment , il y a des amis ; mais des amis sur qui faire fond, non.

Et rien de plus pénible à lire que la lettre de Liebisdorf du 10 novembre, où s'exhale sa douleur. Saint- Martin y répond de la manière la plus convenable, le 1 décembre. Mais, loin d'entendre raison, son ami réplique le 18 avec un très-sincère redoublement d'irritation. Saint-Martin, pour adoucir son chagrin, avait loué ce qu'il avait pu, le ton et les intentions. Peine perdue. Voici les cris que ces concessions arrachent au cœur d'abord saignant, maintenant ulcéré, du fidèle et reconnaissant mais affligé disciple : a On trouve que j'ai pris un ton pieux et croyant; je n'aurai jamais d'autre ton que celui qui est dans mon âme.... Je rougirais de ma bassesse et de ma pusillanimité, si j'étais capable de parier ou d'écrire dans un sens contraire....» Et comme si Saint-Martin lui avait donné le conseil de le faire, le brave Liebisdorf ajoute : « Permettez que je vous donne le conseil que vous m'avez donné autrefois : veillez et priez. D Madame de Bœcklin elle-même attrape des rebufEades. Elle a offert des Extraits. C'était son bonheur d'en faire, de tout et pour tout le monde. J'en ai de fort considérables sous les yeux. Eh bieni il ne veut pas qu'elle prenne la peine d'en faire pour lui. Le 31, nouvelles explications affectueuses de la part de Saint-Martin et dignes de lui. Pour désarmer un homme qui se platt à s'exciter, il se platt à s'accuser; il demande pardon d'offenses imaginaires; il sollicite avec la plus touchante humilité toutes les observations que la charité fraterlernelle voudra bien lui adresser. Cette lettre est sublime

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de bons sentimeDls et de Traie tendresse. Madame de SéTigné est plus coquette a¥ec sa fille, elle D'est pas pfais affiectueose avec elle que Samt-)Iaitin ne Test a^ec son enfiint spiritueL Rien nV lait; et le 13 janvier, cet eniant, qui a déjà déclaré qu'il ne puUiara pas son Précis en français, — et qui ne le publiera pas non plus en allemand, quoi qu'il dise, — écrit encore une lettre d'une amertume extrême au début. Aussi je ne Teux pas m'y arrêter un seul instant; j'ai bâte de dire, au contraire, qu'après avoir lancé ses traits les plus déchirants, il s'adoucit un peu, comme s'il sentait qu'il en a trop diU Toutefois, il garde encore un peu de fid en s<m bon cœur, et avec une malséante ironie il remercie sim ami d'aToir empêché une publication où l'on mumi Jeié son huile aux vierges folies!

A cela, Saint-Martin, qui n'a rien empêché du tout, Toit qu'il est allé jusqu'à la limite où la raison Taulrnse à s'arrêter et où la dignité le lui commande. 11 répond, le 28 janvier, que tout cet imbroglio est né d'une distraction de son ami ; qu'au lieu de lui consàller soit la bassesse, soit la pusillanimité, il lui avait dit seul^nait que la profesâon de foi de sa prébce, si excdlente en elle-même, toucherait peu la France. Du reste, il lui dit nettement que, pour lui, il a tout bit et trop fiiii pour le calmer, n'ayant rien fedt pour le ftcher. « Tous ayant trouTé si affecté, lui dit-il, j'ai tâché, par les expressions les phis douces que j'ai pu trouver, de mettre de Teau sur le feu, et, au contraire, je n'ai bit que Tirriler encore plus.... »

Et cependant il y verse une eau bien douce et bien [que encore. II n'attribue toutes ces émotions si

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