‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 210 sur 266 · Développement hors ligne des facultés physiques · texte numérisé non relu

Développement hors ligne des facultés physiques

6. Même développement des facultés intellectuelles et morales.

On le voit, ce riche ensemble, si la possession en était bien assurée aux mystiques, formerait un groupe de dons et de privilèges réels, les constituerait en une classe d'êtres ou en une humanité à part; et loin de contester un seul de ces dons avec la moindre obstination, certes, ce serait le cas, alors, de courir, les mains suppliantes, vers les sanctuaires où se cache le dépôt de tous.

Mais qu'en est-il en réaUté?

Trancher la question par une négation ou une affirmation, ne serait ni sage ni utile, et telle n*est pas ici notre mission. Nous n'avons que celle d'examiner le rôle que ces dons extraordinaires jouent dans la vie et dans la pensée du plus illustre des mystiques modernes. Or, cette œuvre n'est ni difficile ni ingrate. Saint^Martin est sans doute très-réservé, comme il convient en ces graves matières, mais il est très-loyal, et s'il est très-mystique, il est aussi très-sincère.

C'est d'abord ici un fait général : moins le mystique , le théosophe ou l'inspiré, le privilégié en un mot, a de valeur personnelle , plus il affecte de prétentions et met d'apprêts, c'est-à-dire de voiles, à son discours ; qu'au contraire plus il a de lumières, de goût et de raison, plus il est simple, humble et droit.

C'est un second fait général , que le nombre des phénomènes qu'on allègue à l'appui des plus grandes ambitions est inunense ; mais qu'il y a pour la saine critiijue,

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la critique la plus impartiale et la mieux dispose à reconnaître ce qui doit être accepté, des difficultés extrêmes à saisir les faits dans leur primitive simplicité et dans leur côté positif.

G*est un troisième fait général, que les mystiques sincères et les théosophes éminents font peu de cas de tout. ce qui est phénomène extérieur, si extraordinaire qu'il soit, et ne visent, du moins les plus avancés, qu'à une seule chose. Or cette seule chose, c'est ce que. la philosophie appelle le perfectionnement moral, ce que la religion appelle l'œuvre de la sanctification, et ce qu'ils appellent d'ordinaire la régénération ou la réintégration de l'homme en son état primitif.

Saint-Martin, celui de tous qui avait à la fois les plus hautes prétentions en métaphysique et la plus haute ambition en morale, est aussi celui de tQus qui parait faire le moins de cas des phénomènes traditionnels et des pompes mystagogiques. Et néanmoins sa vie intérieure tout entière est dominée par la théosophie traditionnelle, les plus fortes croyances et les plus ferventes aspirations du mysticisme. Entre lui et Fénelon, qui reste aussi près de l'Évangile que possible et qu'il cite aussi peu que madame Guyon, il y a un abîme. Aussi une grande part de l'intérêt qui s'attache à sa vie est due à la lutte qui ne cesse de s'y révéler, comme malgré lui, entre sa pensée philosophique et sa pensée mystique , puis entre sa pensée mystique et sa pensée théosophique. S'il est un homme dans les aveux duquel il soit intéressant de suivre une à une, d'abord, les prétentions d'une mysticité qui veut s'arrêter à la juste limite, ensuite .les prétentions d'une théosophie qui s'enivre à la

ET SAINT- VARTIN. 349

vue de la grandeur divine et qui pousse ce sentiment jusqu'à Vexaltation, c'est lui. Si donc, tout examen fait, de ses nobles aveux et de ses aspirations énergiques , constantes et souvent parfaitement éclairées, nous n'arrivons pas à une solution du problème que présente la prétention générale des mystiques et des théosophes à des états privilégiés, au moyen de l'opinion précise que nourrit Saint-Mailin sur ces états , la solution du problème sera, sinon impossible, du moins fort difficile. Et

me parait qu'elle devra être ajournée pour un long temps encore. Car les siècles sont peu prodigues de ces rares esprits , si croyants, si lucides et si droits , dont Saint-Martin est un des types accomplis.

En effet, s'il est pour moi une chose évidente, c'est que Saint-Marthi ne voyait pas beaucoup plus clair en lui-même que nous n'y voyons après ses confidences.

Digne de toutes sortes de dons , le théosophe ne s'en attribue bien nettement aucun. Et d'abord qui, plus que lui , était appelé , par toutes ces qualités , à la première des faveurs dont les mystiques nous assurent que l'humanité ne cesse d'être en possession et en jouissance, j'entends les révélations extraordinaires?

Saint-Martin n'affiche cependant pas de révélations de ce genre. Il était trop religieux pour s'attribuer, soit l'inspiration prophétique, soit l'inspiration apostolique.

Et si l'on pensait qu'il était trop peu de son ËgUse, trop philosophe pour vouloir s'attribuer des révélations semblables à celles de sainte Brigitte ou de sainte Thérèse ; qu'il faut le prendre davantage dans son domaine, et qu'il a pu se flatter d'être un des favorisés dans la classe des mystiques qui aiment à se nourrir des plus

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hautes révélations métaphysiques, on se tromperait encore. Sous ce point de vue encore il était trop philosophe et trop de son siècle pour vouloir s'assimiler à Jane Leade et à Jacques Bœhme qui écrivent, pour ainsi dire, sous la dictée du ciel. En effet, si la première a rempli toute une série de volumes des visions , des inspirations et des révélations qui étaient venues s'imposer à son esprit ; et si le second s'est cru , non pas précisément dans un état d'illumination permanente, mais appelé de temps à autre à mettre par écrit ce qui lui était inspiré (son traité de l'Incarnation, par exemple), jamais Saint-Martin n'eut l'idée de les imiter en ceci le moins du monde. Loin de là, ses amis d'Angleterre et de Suisse avaient beau lui parler des révélations de Jane Leade, jamais il ne voulut s'en préoccuper; et quelque culte qu'il eût pour Jacques Bœhme, jamais il ne voulut admettre sérieusement ses prétentions à rinspiration.

Cette attitude prise vis-à-vis des quatre ordres de révélation qui semblent épuiser les nuances de la théopneustie exceptionnelle, est-elle celle d'un critique rationahste?

Non. Saint-Martin ne s'attribua jamais ni révélations ni inspirations , et pourtant il se sentait en jouissance de dons très-analogues.

Ce qu'il sentait, était-ce cette révélation naturelle ou cette inspiration conmiune à toutes les intelligences inférieures qui sont illuminées par l'intelligence suprême , conmie les globes du système solaire sont illuminés par celui qui est leur commun centre d'attraction et qui en est le feu, la lumière, la source de la vie.

ET LA RÉVÉLATIOlf. 381

puisqu'il est celle de leur mouvement et de leur animation?

Cette réyélation-là , il pouvait l'admettre en pur rationaliste. Car il en est une que peut reconnaître tout philosophe. Il se fait dans tout esprit humain une série permanente d'intuitions, internes ou externes; il s'y présente sans cesse des idées et s'y opère des débats d'après des lois que nous n'avons pas faites. Ils nous est donné des mérités dont nous ne sommes pas les créateurs, et qui viennent d'une source dont nous ne connaissons pas l'origine. Or, cette source, ces vérités et ces lois étant universelles, absolues, suprêmes, il est évident qu'elles ne peuvent nous arriver que du suprême. C'est donc ici l'induction la plus légitime possible, puisqu'elle est forcée, que, de même que dans le monde matériel toute lumière vient à notre œil du soleil central et par conséquent est une , de même dans le monde spirituel toute vérité «est une et vient à notre esprit de l'esprit suprême. De là il résulte évidemment aussi que toute intelligence normale est dans un état d'inspiration ou de révélation permanente, dans un état à ce point merveilleux ou inconcevable que quiconque demande un miracle plus grand que celui-là ne sait ce qu'il dit, et que quiconque refuse d'y croire ne sait ce qu'il fait.

Est-ce là ce qu'admet Saint-Martin ? est-ce cette révélation naturelle ?

Sans nul doute. Mais il y ajoute quelque chose de plus, de très-particulier, de tout individuel : car nul ne s'est jamais cru le favori de Dieu à un plus haut degré que lui. Seulement n'allons pas plus loin qu'il ne l'a fait lui-même.

3S2 LÀ VOIX d'en Haut.

Ainsi , Ton a dit que sa théologie reposait sur une révélation personnelle j qu'il n'y a pas un dogme de religion révélée ou naturelle que cet esprit hardi n'ait touché à sa manière. La seconde de ces assertions est fondée. Mais en cela Saint-Martin n'exerçait qu'un droit commun, droit sinon de foi, du moins de raison. Quant à la première de ces assertions, qui a plus de portée, je n'en trouve pas de preuves. Saint-Martin s'assimile aux prophètes et aux apôtres, cela est vrai, et c'est trop sans doute, mais c'est pour les œuvres seulement qu'il se lance dans ce parallèle; ce n'est pas pour la théopneustie. Il s'attribue des lumières spécides sur chaque dogme, cela est encore vrai ; mais c'est de ses maîtres ou de la bénédiction divine qu'il tient ces lumières, nous dit-il. Jamais il n'affecte des prétentions à une théopneustie miraculeuse, qui aurait pour but de développer ou de modifier d'anciens dogmes, et encore moins celui d'en établir de nouveaux.

Toutefois, Saint-Martin est bien convaincu qu'une voix d'en haut , « venue du Verbe jaloux des affections qui lui sont dues, des affections exclusives de Saint- Martin, D se charge de l'instruire de ses desseins et de ses sentiments. Cette voix vient l'arrêter au moment où, à Toulouse, il va contracter une alliance avec quelque chose qui est de ce monde , cela est vrai ; mais ce n'est que d'un mariage, ce n'est pas d'un dognie qu'il s'agit; c'est un avertissement et non pas une révélation qui lui est donnée. 11 y a loin de cette preuve d'affection venue d'en haut à une illumination ; un fait de direction n'est pas un enseignement.

Toutefois, rien ne saurait établir plus nettement que

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