LA C0M1ES8E DE KEVKNTLOW
a D'ailleurs , je vous Tai dit mille fois , ce qui n'est pas votre œuvre personnelle est une perte de temps pour vous. »
Saint-Martin fut réellement plus heureux qu'il ne pensait, et son adepte plus docile qu'il n'espérait. Dès le 25 juillet 1795, le baron lui écrit une lettre où il est détaché de l'école du Nord comme s'il n'en avait jamais été engoué. Mademoiselle Lavater est toujours « dans les meilleurs principes. » Mademoiselle Sarasin de B&le (où il y avait une sorte de succursale de l'école du Nord) est aussi entrée expérimentalement dans la bonne voie, a Outre cela, continue-t-il , elle m'a mandé une nouvelle qui m'a fait plaisir et qui sert à confirmer ce que nous (ce nous est piquant) avons déjà conjecturé à priori sur l'école du Nord. Voici ce qu'elle m'écrit :
« Une dame de Copenhague, la comtesse de Reventlow, disciple de l'école du Nord, tout comme Lavater, avoit mandé au dernier que, dégoûtée des contradictions qui se trouvoient dans cette école, elle avoit tout quitté ; qu'elle s'estimoil fort heureuse d'avoir cherché et trouvé une voie plus simple. »
Qu'est-ce que le physique que Saint-Martin a eu, lui aussi et dès l'école de Martinez?
C'est évidemment ce qu'on se vantait d'avoir eu à l'école du Nord, c'est-à-dire des apparitions ou des manifestations sensibles.
£t pourquoi en a-t-il eu moins que ses camarades?
Il le dit : a II m'a été aisé de reconnoltre que ma part a été plus en intelligence. » Voilà pourquoi il conseille à son ami de ne point chercher de physique du tout. Il veut le fond; s'il ne méprise pas la forme, il n'estiine
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pas ce qu'elle donne. Rappelons -nous a riniliation de Versailles par les formes. »
En général, Saintr-Martin resta froid pour ce système de vulgarisation qui prétend mettre le monde des vivants tout entier en contact avec le monde des morts. Après sa mort et celle de son disciple Licbisdorf, un élève de ce dernier, M. de Herbort de Berne, avait admis sur ce sujet la tradition commune, celle que Saint- Martin non - seulement voyait familièrement les esprits, mais qu'il ouvrait la vue ou donnait la faculté de les voir à ses adeptes. Il en écrivit à Salzmann comme d'un fait positif. Or voici ce que Salzmann lui répondit le 10 août 1810.
a Quant à l'assertion contenue vers la fin de votre lettre sur le don que possédait Saint-Martin d'ouvrir la vue ou le regard sur le monde des esprits, je ki mets fort en doute. J'ai connu Saint-Martin dès 1777 (51c). ïl fut à Strasbourg pendant deux (52c) ans, et ne quitta cette ville qu'au commencement de la révolution. C'est ici qu'a été imprimée, sous ma direction, la première édition de \ Homme de désir (voyez ci-dessus, p. 183). Je connais très-exactement ses travaux. Il n'opérait pas sur le monde des esprits dans le sens ordinaire, et n'ouvrait pas les yeux aux autres pour y regarder. Cela est à coup sûr un malentendu. Saint-Martin était d'ailleurs très-secret, et ne parlait de certaines choses qu'avec des initiés * • »
\ . Correspondance mystique de Salzmann , tome I, contenant la correspondauce autographe de Lavater et autres mystiques de Suisse et d'Allemagne. (De ma collection.)
l'esprit divin. 368
C'est à un tout autre résultat qu'un simple ensemble de phénomènes merveilleux que vise Saint-Martin, et c'est à d'autres conditions que ces opérations douteuses, c'est à des conditions morales qu'il attache le succès. Il ne veut avoir affaire qu'à l'aristocratie des cieux, et ne veut y parvenir que par le plus haut degré d'identification morale avec Dieu qu'il soit donné à l'homme d'atteindre.
Tout est personnel, dit-il, dans les rapports de l'âme, dans le développement de ses puissances, dans la régénération dont eues ont besoin et dans l'élévation qu'elles prennent à cette œuvre de palingénésie. Voilà sa doctrine, et ainsi dégagée elle est bien digne d'attention.
Est-ce autre chose que la doctrine chrétienne ?
Celle-ci se borne à dire que la régénération morale de l'homme est l'œuvre de l'Esprit divin, et qu'en produisant en nous un nouvel homme, en transformant le vieil homme en un autre, cette régénération nous mène à la sanctification et modifie complètement le jeu de nos facultés éthiques : elle fait en sorte que ce n'est plus nous-mêmes qui nous gouvernons, mais que c'est l'idéale perfection qui s'est révélée au genre humain, le Christ vivant en nous, qui règne sur nous. Voilà le mysticisme chrétien.
La doctrine mystique de Saint-Martin ne s'arrête pas à cela; elle va beaucoup plus loin, si ce n'est dans ses idées, du moins dans son langage, qui est toujours à lui, toujours très-imagé. A la place du Christ il met la cause active et intelligente, et il fait jouer à l'Esprit divin et à la Sophia céleste , qu'il appelle le corps de Christ, un rôle qui nous surprend autant qu'il au-
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rail ravi le général Gichtel. Il y ajoute ses Vertus, ses Puissances et ses Agents qui sont en quelque sorte les auxiliaires de la sagesse suprême. Il le fait a\ec sa réserve et sa discrétion habituelles. L'enthousiasme trèsoratoire et très-figuré de quelques mystiques éminents qui portaient très -loin le langage et les idées le choque singulièrement. Ces entraînements de phraséologie, il les réprime avec soin dans sa correspondance, particulièrement en ce qui concerne Sophia, I9 Vierge divine, dans son union avec la Vierge Marie. Mais d*un autre c6té il ne veut pas sacrifier le dogme avec le luxe du style, ni bannir la vérité avec Terreur. Loin de là, il est J)eaucoup plus mystique qu'il ne le parait dans ses ouvrages publiés, et il dit très-nettement dans sa correspondance que, s'il voulait parler sur l'union mystique avec Sophie la divine, il n'aurait qu'à consulter son expérience personnelle , et qu'elle le mettrait à même de confirmer, en fait de mariage , ce que Liebisdorf lui a mandé sur celui de Gichtel.
N'est-ce pas trop dire ?
La Sophie divine avait joué un rôle considérable et très-piquant dans la vie du général : « Elle est venue elle-même après la mort de son Époux, ordonner, diriger le choix et l'arrangement de ses Lettres posthumes. Elle a renouvelé plusieurs passages qui n'étaient indiqués qu'imparfaitement dans les brouillons qu'il avait laissés à son ami Uberfeld , et à mesure que ce dernier travaillait à cette rédaction , Sophie le dirigeait en personne. Elle est venue à cet effet voir Uberfeld à différentes reprises ; une fois elle y est restée pendant six semaines. C'était un festin continuel pendant lequel