LES PRIVILÈGES
transforme, si déjà il n'est autre, de naissance et de prédestination.
Du moins, Saint-Martin, sous ce rapport même, se savait favorisé, et le disait bien souvent et bien haut. Il était venu au monde par voie de dispense ; il était né avec peu d'astral ou peu de ces éléments organiques de la sphère sidérale que gouvernent les puissances inférieures. Si tous les mystiques ne prétendent pas avoir, comme lui, joui de privilèges de naissance, tous aspirent à des privilèges d'éducation et d'adoption , tous en admettent avec confiance, tous se promettent une transformation très-sensible, et même dans leur organisme. Par la consécration du corps à la Cause active et intelligente, et par la résidence permanente du Verbe dans • ce temple qui lui est affecté, il arrive que ce n'est plus le vieil homme, l'homme profane, mais le nouvel homme qui vit en eux. Ils sont encore eux, mais ils ne sont plus qu'une sorte de sanctuaire. C'est le Verbe, le Christ, qui est leur pensée, leur affection, leur vie : tout est ainsi divinement transformé en eux. Saint-Martin, qui donne cette condition modifiée pour son état propre , et le dit clairement au baron de Liebisdorf au sujet du comte d'Hauterive, est à cet égard le type de l'initié; il n'est pas une exception, une édition à part, il n'est qu'un bel exemplaire.
Toutefois, qu'on ne s'y trompe pas ; dans ce mysticisme si perfectionné, si raffiné, tout est à prendre spirituellement. Ce n'est pas le corps de l'homme, c'est l'homme qui est le temple de Dieu. Si l'homme est le type de l'univers, c'est surtout <c l'esprit de l'homme qui l'est; il est plus que le monde entier, puisqu'il est
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le temple du vrai Dieu, et même le seul véritable temple où se puisse exercer convenablement le culte de Dieu, qui est le culte de la Parole. » (Lettre du 29 messidor 4793.)
A prendre certaines locutions au pied de la lettre et au premier abord, on dirait bien que l'organisme luimême obtient, par l'initiation et ses pratiques, des facultés nouvelles. Mais, qu'on ne s'y attache pas : dans la plupart des cas il s'agit de moyens que l'homme possède naturellement, qui sont très -grands, mais qu'il néglige d'ordinaire de faire valoir. Il y a plus. Quand Saint-Martin nous dit que le pouvoir de certains noms prononcés par notre bouche est « énorme, » ce n'est pas à notre organe qu'il attribue cette puissance : c'est aux noms prononcés ou proclamés, c'est-à-dire à certains noms invoqués ou, si l'on veut, évoqués.
h Disons mieux, car ce n'est pas encore à ces noms que tient le pouvoir exercé par la prononciation de certains noms : c'est à l'ordre établi dans les deux mondes, aux rapports voulus parla puissance suprême entre le monde spirituel et le monde matériel.
Ici on nous demandera naturellement ce que nous n'avons cessé de demander à Saint-Martin lui-même, à toutes ses pages les plus mystérieuses, à savoir, quels sont ces noms auxquels est attaché un pouvoir si immense.
Saint-Martin, en nous les disant, servirait peut-être mieux sa cause de missionnaire que celle de philosophe, mais il tient à celle-ci. Il est, d'ailleurs, le maître de son secret et le seul arbitre de la réserve qu'il garde. Il aime sa manière, il lui est Adèle, et il ne nous dit qu'un seul
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(le ces beaux noms. Ses maîtres, et en général ceux des théurgistes qui ne sont pas philosophes, en ont et en nomment beaucoup. Quant à lui, il n'en énonce qu'un seul, le grand nom^ celui qu'on invoque. Il ne daigne prononcer aucun de ceux qu'on évoque.
Quant au grand nom, il aime à en parler. Toutefois, quand Liebisdorf, son disciple, veut en savoir la prononciation , l'amour, l'habitude du mystère le reprend, et il répond qu'il n'aime pas qu'on mette tant de prix à ce que d'autres peuvent vous apprendre à ce sujet. «La parole s'est toujours communiquée directement à ses interprètes, » dit-il. C'est-à-dire, « si elle veut vous avoir pour interprète elle vous parlera, et vous saurez comment il faut prononcer son nom; si elle ne veut pas vous parler, qu'avez-vous besoin de savoir ce que vous demandez ? » Mais il n'a pas facilement raison d'un tel correspondant, et il se laisse entraîner à discuter trèsmystérieusement le grand nom. C'est pour lui celui de Jéhovah. Son ami de Berne l'attendait là; car tel n'est pas son avis, et, fort de l'appui du savant d'Eckartshausen , il lui démontre que le grand nom est Jésus- Christ. Aux textes mosaïques il oppose des textes apostoliques. Et rien de plus curieux, pour ceux qui sont à même de suivre la pure exégèse des textes, que de les voir tous les trois s'égarer à qui mieux mieux, cherchant de très-grands secrets, des choses inconnues au vulgaire, au fond d'un simple hébraïsme, très-familier à l'Orient, très-connu des philologues. Le vrai sens de cet hébraïsme est pourtant à la portée de tout le monde; et pour peu qu'on ait vu des textes sacrés, chacun sait que ces formules, « le nom de Jéhovah ou le
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nom de Jésus-Christ, m ne signifient pas autre chose que Jéhovah ou Jésus-Christ. Elles doivent leur origine à un sentiment de culte et de respect qu'expliquent trop bien la sainteté et la majesté des personnes, pour qu'il soit besoin d'en chercher la raison. Ainsi, quand saint Pierre, dans son célèbre discours prononcé à Jérusalem suivi d'un effet si éclatant, dit du Fils de Dieu : ce Celuilà est devenu la pierre angulaire (de l'édifice), et ni dans le ciel, ni sur la terre, il n'est pas donné aux hommes d'autre nom pour être sauvé, » il est évident, pour ceux qui savent les langues, que le nom est mis ici pour la personne. Et cela est évident aussi pour ceux qui ne les savent pas ; car, en ce sens seulement, la doctrine de saint Pierre est la doctrine évangélique. il en est de même des textes mosaïques et des textes prophétiques. Mais de cet enseignement simple et commun de tous les fidèles, les trois mystiques ne sauraient se contenter ; €t à l'imitation de plusieurs de leurs prédécesseurs, ils trouvent là des choses si merveilleuses qu'ils sont tout ravis de découvertes que la science exacte n'y constate malheureusement pas du tout. Pour mon compte, si je ne consultais que mon goût ou celui du lecteur ordinaire, je m'en tiendrais là ; mais, puisqu'il s'agit de mysticisme d'une part, et de critique ou d'une science pure d'autre part, peut-être quelques personnes me saurontelles gré d'être un peu plus complet. Achevons donc ce débat r
Tout le monde comprend bien qu'il ne s'agît pas en tout cela de théologie. Ce qu'il y a d'extraordinaire dans la personne de Jésus-Christ n'est pas même en question. C'est de son nom qu'il s'agit, ce n'est pas même réelle-