‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 257 sur 266 · LE MONDE · texte numérisé non relu

LE MONDE

qu'il a de sa mission une opinion plus haute , est aussi ce qui répand le jour le plus vrai sur sa sévérité pour les autres : ce n'est pas la froideur qu'ils lui inspirent, c'est une profonde compassion, une charitable tendresse, attestée par toutes les amertumes d'une sainte douleur. Quand sa rigueur s'appesantit sur les hommes, ce n'est pas l'individu, c'est l'humanité qu'il rudoie. Sa plume se trompe quand elle déclame contre le m onde . Elle ne distingue pas les diverses acceptions de ce mot. Le monde qu'elle entend , c'est celui qui est synonyme du mal. C'est le monde du démon, ce n'est pas la société que Saint-Martin hait. Sa véritable pensée se montre, malgré la confusion des termes, dans cet aveu : « J'abhorre l'esprit du monde, et cependant j'aime le monde et la société. » (Portr., 776.)

Le monde ou la société qu'il aime surtoift , c'est le grand monde, c'est la société élégante, c'est cette aimable et spirituelle compagnie qu'on appelle la bonne. Quand la bonne compagnie est spiritualiste, c'est sa famille. Le monde qu'il abhorre, c'est, comme il le dit, l'esprit du monde , c'est-à-dire l'esprit humain à ce poiiït absorbé dans les choses mondaines ou terrestres, qu'il est inaccessible aux autres ; c'est, en un mot, cet affligeant ensemble de tendances et d'aspirations égoïstes, de vices et de passions , ce tissu d'intérêts et de jouissances vulgaires auquel l'Évangile donne pour chefl'emblème du vice absolu , le prince du monde. Ce mondelà, non- seulement Saint -Martin l'abhorre de toute l'indignation de sa belle âme, mais il lui est étranger, il l'ignore. Cela est encore plus beau que de le haïr.

Cependant cette ignorance, il se la reproche; elle l'a

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empêché dû combattre des hommes comme il aurait dû le faire, a Si les écrits que m'inspira ma tendresse pour les hommes ont porté si peu de fruits, c'est que j'ai trop peu connu leur manière d'être et l'insouciance où ils se laissent croupir. »

Plus tard il connut mieux les hommes, les traita plus rudement et s'imagina qu'il en était haï : a II n'est pas étonnant, dit-il, que mon métier de balayeur du temple de la vérité en ait soulevé contre moi les ordures. » Les mots sont vifs , et ils sont peu justes. Saint-Martin n'a jamais connu ni inspiré autre chose que des haines abstraites. Jamais son public, peu nombreux et très-mystique, ne fut son ennemi. Il se reproche une sorte de guerre générale qu'il aurait faite à tout le monde. C'est à tort. Puisqu'il était réformateur, il fallait bien en faire le métier. La guerre qu'il a faite réellement est la gloire de sa vie^ par les sentiments qui la lui dictèrent et par les armes qu'il y employa. Quel est le mortel un peu éminent, philosophe, moraliste, pubUciste, ou tout simplement honnête homme, dont la vie ne soit pas la guerre?

Au surplus, celle que le tendre mystique croit avoir faite à son temps n*eût été que trop légitime. Mais Saint- Martin lui-même, dans un moment de désenchantement peut-être, nous apprend ce qu'il en était, quand il dit : a Je n'ai qu'un seul emploi à remplir dans le monde, celui de pleurer. » Voilà réellement le rôle auquel il se résignait. Mais pleurer a'est pas combattre, et son œuvre n'était pas aussi belliqueuse qu'il le pensait. Ce qui était réel, c'était sa douleur spirituelle : c'est ainsi qu'il appelle sa grande compassion pour les hommes ; mais

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c'était là uu sentiment tendre et doux plutôt que violent et amer. C'était une des gloires de sa vie, car c'était à ses yeux le plus vrai et- le plus précieux des trésors que Dieu lui eût donnés. Aussi voulait-il le faire valoir par tous les moyens, ce qui devait nécessaii'ement avoir des difficultés. Mais s'il eut à subir dans ce travail « bien des suspensions, des privations et des tribulations même, » comme il dit, on ne trouve cependant dans sa carrière aucune de ces vives polémiques qui sont comme les* compignes naturelles d'un grand talent, ni aucune de ces animosités brûlantes que soulève parfois un grand caractère. S'il pleura beaucoup, cela tenait réellement à son organisation très-délicate et très-féminine, autant peut-être qu'à sa mission.

D'ailleurs , ce qu'il ne nous dit pas, et je l'en loue, c'est que nul sur la terre n'a plus goûté que lui les jouissances de l'amitié et de ses plus vives tendresses. Aussi ne se découragea-t-il que par instant, ayant en Dieu un puissant auxiliaire : a Mon œuvre a sa base et son cours dans le divin, » dit-il. Il ajoute, à la vérité, qu'il est comme a un homme tombé à la mer, » mais «cîiiî^nt à la main une corde attachée au vaisseau, et il sent qu'il va bientôt y rentrer, quoiqu'il soit le jouet des flots qui l'inondent et celui des vagues qui, par-dessus sa tête, menacent de l'engloutir. » (Portr., 362.)

On a quelquefois reproché à Saint-Martin de n'avoir point de carrière bien marquée à l'époque même qui demandait le plus de dévouement. On a eu doublement tort. 11 est très-vrai que sa vie n'o&re pas une éclatante participation aux grands débats de son époque, aux grandes crises de son pays ; mais d'abord il tenait de

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toutes les puissances da son àme aux questions du jour, à celles qui furent posées par les corps savants, à celles que soulevèrent les événements du temps; ensuite il poursuivait sans relâche son œuvre spéciale, telle qu*il la concevait en vertu de tous ses principes.

La régénération de tous ceux qui nous entourent, comme la nôtre propre, voilà, suivant lui, l'œuvi^e de rhomme. (Portr., 795.)

C'était la sienne. (Portr., 353.) Et nul n'y fut jamais plus fidèle.

Vrai théosophe, Saint-Martin n'a fui ni les questions, ni ses adversaires naturels , ni le monde ; mais il faut dire que de tout cela il a fait peu de cas en principe. Tous ses attachements humains , il les a subordonnés à ses attachements divins. (Portr., 31.) .

Toutefois, nul ne sait aimer les hommes mieux que lui, ni plus moralement ni plus intimement. C'est une de ses afflictions constantes de s'être mal pris au début pour leur faire prendre les bons sentiers. (Portr., 613.)

Nous demandons aujourd'hui, et nous apportons dans nos relations avec les hommes une grande largeur. Cela noiis est aisé avec des convictions à ce point adoucies, que si nous en avons de fortes encore , il n'y parait guère. Il n'en était pas de même quand il y paraissait beaucoup. Eh bien, Saint-Martin était à notre hauteur : il sut aimer les hommes distingués de toutes les tendances . Dans les commencements du dernier siècle on proclamait un peu la tolérance ; on la pratiquait un peu vers la fin ; mais qu*est-ce que la tolérance auprès de ce que fait Saint-Martin ? CathoUque très-pieux , jamais il ne mentionne même d'un mot les nuances qui différen-

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cient les communions chrétiennes ; dans sa vie, comme dans ses écrits, il n'y a que deux classes d'hommes : ceux qui veulent être à Dieu et ceux qui ne le veulent pas.

Les premiers sont ses frères, de quelque nation qu'ils soient; les seconds ses ennemis^ quelque nom qu'ils portent. Voilà sa théorie. Mais il recherche Lalande et Voltaire. Il proclame Rousseau bien meilleur que lui. Il aime tous ceux qu'il voit. Et quelles affections que les siennes ! L'amitié est pour lui d'origine et de famille céleste , c'est la communion spirituelle née de la a conjonction individuelle avec Dieu. » (Portr., 1137.)

J'ai marqué parmi les ombres de sa vie ses prédilections féminines. Je ne veux pas faire disparaître cette ombre, en tant qu'elle se projette sur la vie des grands mystiques dç tous les temps et de tous les pays, amenée et expliquée partout par la nature même des saintes aspirations qui remplissent leur âme. Mais, pour être ju^ à l'égard de Saint-Martin, jô veux constater que si ses nobles et saintes amies occupent une grande place dans sa vie, ses amis n'en prennent pas une petite.

L'égalité est proclamée dans cette confidence toute extatique : « 11 y a deux personnes , dont Tune est une femme, en présence de qui j'ai senti que Dieu m'aimoit. » (Portr.,7.) Si l'une était une femme, l'autre était un homme.

En général, je ne prétends pas effacer toutes les ombres de cette vie. Pour être vrai, il faut y laisser celles que le théosophe n'en a pas ôtées ; mais pour rester vrai, il faut en écarter celles qu'y a jetées une injuste prévention. 11 s'y trouve d'ailleurs assez de lumières pour que toutes les ombres en soient adoucies.

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La moralité est le bon gouvernement de soi-même, et le plus sûr moyen de se bien gouverner, c'est de se bien connaître. Cela implique Fart de s'observer avec suite et de se juger avec droiture, de ne rien se passer, de ne rien souffrir en soi qui ne soit amené à la vie, à la pureté et à l'énergie voulues.

Cet art complet , qui prime tout ce qui peut occuper la pensée humaine, Saint-Martin le pratiquait avec une sincérité et une constance dignes d'admiration. Observateur profond et fin, il aimait le bien et se reprochait ses fautes, non pour les pleurer — ce qui est bon, mais ce qu'il ne faut pas prolonger, car ce n'est qu'un début — mais pour ne plus y retomber, ce qui est l'amendement et le triomphe. Ce triomphe, Saint-Martin prendla bonne voie pour l'obtenir. Pour être bien gouverné, il se donne à Dieu, et se laisse gouverner par lui à ce point que ce n'est plus l'homme qui vit en Dieu, mais Dieu qui vit en l'homme. «Ne triomphe que celui, dit-il, à qui Dieu donne la vertu et l'intuition des choses divines, et dont la vertu est la condition préalable. »

Remarquons cette place faite à la vertu. Le moraliste rationnel aspire à vaincre le monde ; le moraliste mystique à être vaincu de Dieu ; Saint-Maitin confesse avec une sublime aisance qu'il a eu le courage de se faire vaincre.

« J'ai dit quelquefois à Dieu : Combats contre moi, comme l'ange contre Jacob, jusqu'à ce que je t'aie béni. y> (Portr.,955.)

Qui ne sent que c'est ici le cri d'une âme sincère, sérieuse et réellement avancée?

Une fois soumis et vaincu parfaitement au gouverne-

ment de son divin Maître, à sa discipline, Saint-Martin fut tout à lui, et s'en trouva si bien qu'il osa dire, avec une étrange confiance : a J'ai dit quelquefois que Dieu étoit ma passion ; j'aurois pu dire, avec plus de justice, que j'étois la sienne. » Ce cri de joie, qui serait un blasphème si l'âme était à elle, n'est qu'une de ces saintes témérités qu'autorise l'union mystique. Suivons-la un pas encore , car nous n'en saisirions pas le véritable caractère si nous n'allions pas jusqu'au bout. Il ajoute aux mots : te C'est moi qui étois la sienne, « ces autres : t< par les soins continus qu'il m'a prodigués, et par ses opiniâtres bontés pour moi malgré toutes mes ingratitudes ; car s'il m'avoit traité comme je le méritois, il ne m'auroit seulement pas regardé. » (Portr. , 901 .)

Et voici un argument qui justifie bien aux yeux de Saint-Martin la croyance, que c'est bien Dieu qui fait ses affaires :

Un apôtre éminent nous a laissé cet aveu, que sou*vent il n'a pas fait le bien, mais fait le mal qu'il ne voulait pas. Saint-Martin, plus heureux, loue Dieu du contraire. c( Car c'est une vérité, dit-il, que sa bonté a été quelquefois assez grande envers moi pour me faire faire le bien lorsque je voulois le mal. » (Portr., 784.)

Ce degré de perfection n'est pas commun, je crois, même dans la haute mysticité, et je pense qu'il est peu de mots qui caractérisent la véritable moralité de Saint- Martin mieux que les paroles qu'il vient de nous dire.

11 faut ajouter à ces traits généraux que sa vie offre à un degré, qui n'apparaît pas dans tous les siècles, les vertus singulières qui découlent comme d'elles-mêmes, pures et vives, d'une source ainsi purifiée et vivifiée.

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