LE MATÉRIALISME
études, se jette sur cette pâture offerte à sa curiosité pour la développer en son sens, en la transplantant sur son domaine et la traduisant en son style. Puis il la renvoie à son auteur à ce point matérialisée, que celui-ci, aussi embarrassé dans l’aveu que dans le désaveu de la compromettante paternité, a une peine infinie à la rétablir en son sens primitif.
Cette lutte continue pendant des années, et Saint- Martin ne s'impatiente un peu que de temps à autre, quand son ami le consulte sur toutes sortes de choses sur lesquelles il n’aime pas à s’engager dans le moment, telles que la question des loges maçonniques et « d’autres bagatelles de ce genre, » selon le mol un peu blessant du penseur d’Amboise.
Un fait qu’il me semble curieux d’observer, c’est le calme avec lequel les deux théosophes discutaient ces questions pendant que la France troublée suivait avec anxiété les péripéties de sa régénération sociale, rapides comme les sillonnements de l’éclair. Au sein même de toutes ces commotions, et à la vue de cette série d’institutions nouvelles qui se développaient avec une irrésistible puissance, en dépit des passions nationales irritées et attisées par celles de l’Europe, non moins agitée que la France — au milieu de tous ces conflits, de toutes ces guerres, et debout sur toutes sortes de ruines, celle de leur fortune comprise, ils songent à leur œuvre morale comme s’il n’y avait d’essentiel que cela.
C’est bien là le point de vue moral par excellence. Ils discutent le détail, mais ils sont d’accord dès qu’il s’agit de leur sainte cause.
Je viens de montrer un peu davantage les torts de l'un
MYbTlüüE. 221
des deux. Pour les effacer, que je cite ces belles lignes qu’il jette au milieu d’un débat où il n’a pas raison :
« Quant à la proposition fraternelle du projet de traduction, je l’accepte, autant que je puis y contribuer, de tout mon cœur, parce que je compte sur les secours de la Providence et sur le vôtre. Ce que je pourrai faire n’ira pas loin, parce qu’il y a des temps où je suis noyé dans les affaires, et que j’en ai beaucoup plus que mes foibles moyens peuvent expédier. Et si je ne me fiois pas sur la bonne Providence, je perdrois courage. D’abord, après mon arrivée dans ma ville natale, différents comités absorberont, avec les assemblées du grand conseil, tout mon temps. Un de mes principes est de suivre notre vocation, quand même les devoirs qu’elle impose paroîtroient minutieux; mais, malgré cela, il y a des saisons dans l’année où les affaires publiques n’exigent pas un aussi grand travail, alors comptez sur moi, je croirai impérieusement employer mon temps en vous aidant de mon mieux dans votre louable projet. Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous sollicite instamment de ne me pas oublier dans vos bonnes prières.
Signé : Kihciibekciîk.
En général, c’était la mission de Saint-Martin de défendre la spiritualité contre le matérialisme des mystiques dans sa correspondance avant d'avoir à la défendre contre les sensualistes à l’École normale.
Il devait arriver à cette école dialecticien un peu exercé; mais il eut à passer auparavant par une légère persécution et par un travail fort instructif pour un futur
PT>oog[e