LES PRIVILÉGIÉS
sauce, ce n’est pas dans les affections divines qu’ils admettent ces intermittences. Ces dernières ne sont que des épreuves destinées à les élever davantage. Ils changent, mais Dieu ne change pas. Ils ont besoin de ces privations qui sont des moyens d’avancement, et c’est bien l’amour de Dieu qui les envoie. Ces envois mêmes sont les témoins de sa tendresse : les épreuves sont les preuves de sa jalousie. Saint- Martin est un des types de cet état, et c’est ici une de ses locutions familières : Dieu est jaloux de moi, ou bien, Dieu veut que je ne sois qu’à lui.
Ce n’est pas là assez qncore pour les saintes ambitions des grands mystiques, et ils ajoutent aux faveurs d'une bienveillance permanente des faveurs extraordinaires, des jours et des heures où ils se sentent plus qu’à d’autres les privilégiés de Dieu, avec plus de conliance et plus de joie ses enfants de prédilection. Recevant de son amour des lumières, des oracles, des vues prophétiques, de rares solutions, des témoignages plus sensibles, plus incontestables, des émotions plus vives, des espérances plus nettes, ils obtiennent aussi dans l’ordre de la résignation et de l'humilité des consolations et des perspectives qui sont pour eux des certitudes.
C’est là un ensemble de phénomènes d’une apparence plus modeste que les précédents. Mais, au fond, ces tendresses divines et tout intimes sont bien supérieures aux révélations, aux inspirations, à toutes les manifestations externes et aux visions elles-mêmes. Ce sont peut-être des dons moins extraordinaires, mais plus décisifs et plus constants.
11 eu est d’autres encore qui ne sont qualifiés que de faveurs, mais qui semblent aller encore au delà de ceux
l’extase. 37 i
que nous venons de nommer, ou du moins y ajouter un nouveau degré de vivacité et de splendeur.
En effet, de la simple méditation qui les élève vers Dieu dans les heures ordinaires, les grands mystiques passent quelquefois à la contemplation de sa majesté avec un réel entraînement, et de la contemplation ellemême ils se sentent amenés, s'ils s’expriment bien, jusqu’à l’intuition de sa personne à ce point que la leur s’y absorbe et s’y perd tout entière. Et là seulement, à cet état d’extase, ils se sentent désormais dans leur état normal, leur véritable patrie, leur vie naturelle. Loin de là ils sont dans l’exil ; et plus ils s’abreuvent en ce bannissement des amertumes de la terre , plus en leurs ineffables aspirations ils s’attachent aux ineffables ravissements qu’ils ont entrevus.
Si doux que soit donc à leur cœur le sentiment de la bienveillance particulière et permanente, mais ordinaire, de Dieu, et si flatteuses que puissent leur paraître les manifestations sensibles, ce sont les états extraordinaires, on le comprend, qui font l’objet de leurs vœux les plus chers. De ces états ils font la condition légitime de l’âme. Elle est dans sa situation anormale lorsqu’elle en est privée ; dès qu’elle y est parvenue, elle est dans sa situation primitive, la seule normale.
Saint-Martin a-t-il connu les divers états d’extase?
Pour la critique , l’extase est de la poésie. Pour les mystiques, tout le dit dans leur langage, l’extase est une situation exceptionnelle que ne crée ni leur raison ni leur imagination, qu’ils ne conçoivent eux-mêmes ni ne doivent essayer de faire comprendre à d’autres; que ceux-ci essayeraient aussi vainement de leur contester