‹ Saint-Martin, le philosophe inconnu, sa vie et ses écrits, son maitre Martínez et leurs groupes d'après des documents inéditsChapitre 5 sur 360 · LA MAGISTRATURE · texte numérisé non relu

LA MAGISTRATURE

qu’on écoutât avec un peu de froideur de simples professeurs de jurisprudence. De la part de Saint-Martin cela s’explique d’autant mieux qu’il avait pris, dès le collège, le goût des lectures philosophiques. Car il est évident qu’un homme qui a lu, à dix-huit ans, les philosophes à la mode, en a commencé la lecture fort jeune. Saint-Martin, en les abordant, était non-seulement très-jeune, mais trop jeune assurément. Il nous le prouvera par ce qu’il en dira plus tard : un penseur aussi profond et aussi lucide que lui ne médit des philosophes qu’autant qu’ils les a lus avec son imagination plutôt qu'avec sa raison.

Cette circonstance suffirait pour expliquer un peu d’éloignement pour l’étude de la jurisprudence à l’époque môme où V Esprit des lois d’un grand écrivain faisait négliger la lettre du Code et les traditions de la Coutume, et dans un temps où l’on aimait mieux prendre le vol sur de hautes questions de politique que de suivre modestement une solution de droit. Une autre ndson venait se joindre à celles-là dans la vie de Saint-Martin : c’était le peu de goût d’un enfant de souche militaire pour la robe du magistrat qu’on lui destinait.

En effet, son père désirait vivement son entrée dans la magistrature, carrière qui ne souriait nullement au jeune étudiant. Cependant, fils respectueux, Saint- Martin acheva ses études et se fit recevoir avocat du roi au siège présidial de Tours. Sa réception, telle qu’il nous la raconte, ne fut pas très-brillante. 11 y versa des larmes plein son chapeau, dit-il; ce qui nous donne une idée générale de sa tournure d’esprit et de son style trop riche en figures très-hasardées. La manière dont il

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remplit ses fonctions pendant six mois répondit malheureusement à ce début. Le tout l’humilia au point qu’il sollicita avec vivacité la permission de sortir d’une carrière qui aurait pu mener à des postes élevés un . protégé du duc de Choiseul très- propre à recueillir, en se dépéchant un peu, la succession d’un oncle conseiller d’Ktat. Son insistance était légitime. « Je n’ai jamais pu savoir, pendant l’espace de six mois, nous dit-il, qui, dans une cause jugée, avait gagné ou perdu son procès, et cela après plaidoiries, délibérations et prononcé du président entendus. »

C’est là évidemment de la poésie en place d’histoire, mais cela même atteste que Saint-Martin n’avait pas l’ambition du métier, que son goût était ailleurs.

Où était son goût?

Il entra dans la carrière des armes ; mais ce ne fut pas pour s’y faire une position un peu avantageuse ou pour s’y distinguer d’une manière éclatante. Il détestait la guerre au nom de tous ses principes et de toutes ses affections. Il se laissa faire officier pour continuer ses études favorites, celles de la religion et de la philosophie. Ces deux hautes sciences, il ne les connaissait encore que bien imparfaitement l’une et l’autre. Leurs grands textes, qu’il n’a jamais bien approfondis ; leur histoire, où il devait figurer un jour d’une façon très-honorable sans bien la savoir, il les ignorait malgré ses lectures. Mais il en mesurait la portée et en subissait l’attrait. Il aspirait bien à leurs austères beautés, mais par les élans de sa piété plus que par ceux de son génie ; du moins il joue dans leurs annales un rôle plus considérable par la hardiesse de ses solutions que par l'éclat de ses dé-

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