LES FAIBLESSES
l’Ame du grand spiritualiste. En effet, s’il semble se dépenser tout entier dans son œuvre extérieure, mettre dans ses ouvrages, dans sa correspondance, dans sa propagande toute l’ardeur de son zèle et toutes les forces de son âme : mais au fond cela est peu de chose, et la véritable importance de sa vie n’est pas là. Ses théories, auxquelles il attache un si haut prix pourtant, ne sont pour lui que les moyens, les guides de ses aspirations réelles, et la grande affaire de son Ame est dans sa pratique, dans l’application de ses principes à soi-méme , en un mot, dans son perfectionnement moral. Voilà le point de vue sous lequel il faut envisager définitivement Saint-Martin, et à ce point de vue, c’est un grand type. Écoutons-le dès cette époque, à l’Age de quarante-deux ans.
« J’ay été très chaste dans mon enfauce, et l 'agent de Lyon m’a désigné tel lorsqu’il m'a vu dans ma racine en 1783. Si ceux qui dévoient veiller sur moi m’eussent conduit comme j’aurois désiré de l’étre et comme ils l’auroient du, cette vertu ne m’auroit jamais abandonné, et Dieu sait quels fruits il en fût résulté pour l’œuvre auquel j’étois appelé ! Mes foiblesses en ce genre m’ont été préjudiciables, au point que j’en gémis souvent et que j’en gémirois encore davantage, si je ne sentois qu’avec du courage et de la constance nous pouvons obtenir que Dieu répare tout en nous....» (Portr., 346.)
C’est une tradition reçue parmi les martinistes les plus instruits, et ils sont nombreux, que Saint-Martin est demeuré toute sa vie étranger aux fautes qu’il nous fait trop connaître par les souvenirs dont elles l’acca-
L* AMENDE SI tN T.
blent. Mais si cette belle illusion doit tomber, du moins la leçon de moralité qui ressort de la chute n’en est que plus éloquente. Nous ne jetterons pas, dans une vie si belle sous mille rapports, marquée de tant de luttes généreuses et des plus nobles immolations, l’audacieux cri de joie, fe/ix culpa, on ne peut être que très-douloureusement affecté de l’aveu que livrent ces lignes ; mais, certes, il est beau à l’homme de se relever ainsi de ces sortes de chutes. S'en relever comme a fait Saint-Martin, c’est s’en dégager comme il faut, en bonne compagnie et dans un noble but, par Dieu et pour Dieu, comme le veut la morale haute et sainte, comme le veut l’Évangile. Et, on le comprend, appréciées et réparées avec de tels sentiments, les défaillances mêmes servent de motifs aux plus ardentes aspirations vers la vraie grandeur.
Dans une vie pareille, les chutes mènent à l’amendement. Au mauvais fruit de l’arbre sauvage succède le bon fruit de la greffe incisive , et les amertumes qui ont châtié la voie coupable affermissent les pas enfin transportés dans la bonne. Si l’homme éprouvé est l’homme fort, le moraliste éprouvé n’est-il pas à son tour le moraliste vaillant, le moraliste par excellence? Au moins est-il certain que sa vie est la plus instructive. Qu’apprendre avec celui qui n’aspire vers rien, ne s’applique à rien, ne se reproche rien, et ne se corrige de rien? Qu’apprendre avec celui qui ne manie que ses théories, et jamais ne perfectionne son Ame?