‹ Saint MartinChapitre 102 sur 317 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

sa force. Déjà nous l'avons vu repousser de la table des frères de Marmoutier le préfet des Gaules Vincent, qui le suppliait de le laisser partager leur maigre repas, mais dont la présence eût pu troubler par des pensées de vanité ou d'ambition la paix profonde de ces serviteurs de Dieu ^ C'était pcul-ùlic |Hinsser trop loin le scrupule; c'était, en tout cas, se montrer bien indifférent pour l'amitié des grands, bien peu empressé de leur plaire. Mais qu'avait- il besoin de se ménager leur faveur, celui qui rejetait comme une peste les dons généreux de Lycontius, l'ex- vicaire de l'empire? Il semblait pressentir que la richesse deviendrait un jour l'écueil de la vertu monastique, et, tant qu'il vécut, il s'efforça de maintenir dans son institut ce salutaire principe de la pauvreté absolue, dont la résurrection devait faire plus tard rimmense succès des ordres mendiants. L'offrande de l'opulent fonctionnaire, il l'employa, nous l'avons vu, au rachat des captifs. Celte belle œuvre, qu'il sembla continuer après sa mort avec une prédilection marquée, comme le proclament tant de chaînes brisées sur son tombeau, avait de son temps une importance particulière. Les malheurs de la guerre et des invasions, la dureté des traitements infligés aux prisonniers en faisaient pour le cœur maternel de l'Eglise un devoir pressant : elle se penchait avec amour sur les malheureuses victimes de la barbarie ou du despotisme afin de les relever et de les délivrer, comme si , dès son berceau, elle eût tenu à se déclarer l'alliée la plus naturelle de la liberté et de la dignité humaines. Les conciles permettaient même au clergé d'engager les vases sacrés des églises pour racheter ces tristes bandes d'esclaves que les armées traînaient après elles comme des troupeaux. Saint

' Sulp-, Dial. I, 2.5. Des mandements cnionorius et crArcadius smit adressés à Vincent, préfet des Gaules, dans les années 397 et suivanli s. iiil , (c ])ersonnage devint consul. Le fait rapporté par Sulpice eut dum |.i (ili;ild( iii( iiL lieu vers la fin de la vie de S. Martin. (V. les mss. de Salmon , :< la liilil. de Tours, no 1281 , fo 100.)

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Épiphane de Pavie, saint Eptade d'Aulun, plus tard saint Grégoire le Grand, saint Éloi, dépensèrent pour les libérer des sommes énormes; tout le trésor de l'Eglise d'Arles, amassé par les prédécesseurs de saint Césaire, fut englouti par lui dans une prodigalité semblable. A l'époque de saint Martin, et même avant, les prêtres, les simples fidèles consacraient très souvent leur avoir à cette œuvre pie, qui devait dans la suite prendre assez d'extension pour former l'occupation spéciale d'un ordre célèbre. Sur une quantité d'inscriptions tumulaires retrouvées en Gaule, on lit, pour tout éloge funèbre, ces mots touchants : « Il racheta des captifs'. » Notre pays était déjà la terre de la charité, et notre glorieux pontife fut un de ceux qui lui inq^rimèrent le plus profondément cet admirable caractère, d'oîi est sorti jadis, d'où sortira peut-être encore son salut. C'est ce que nous apprend surtout le récit de son entrevue avec le comte Avicien , un des traits les plus saisissants que Sulpice Sévère nous ait retracés dans sa prose magistrale, une des plus dramatiques scènes qui puissent tenter le pinceau d'un artiste.

Avicien était un de ces gouverneurs civils et militaires qui, vers la fin de l'enq^ire, particulièrement depuis Constantin, administraient les provinces avec les attributions les plus diverses et les plus étendues. Chalmel a imaginé d'en faire le premier comte de Tours; mais il commandait certainement à bien d'autres cités -. La Notice des dignités de l'empire nous montre plusieurs de ses pareils réunissant sous leur autorité des portions considérables du territoire gaulois, et nous les voyons, d'autre part, s'asseoir à la table de l'empereur, admis dans ses conseils, pris dans son entourage ou dans la plus haute noblesse. C'était donc un

' Guérard, Cari, de N.-D. de Paris, préface, p. xli et suiv. LeBlant, Noie sw le rachat des captifs, clans la Revue archéologique , an. 1864. = 2 Qui cum in omnibus locis cunclisque in urbibus ederet crudelitatis suse infanda menumenla... (Sulp., Dial. III, 8.)

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