‹ Saint Maurice, ou, L'obéissanceChapitre 10 sur 12 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Nous sommes dans un coin du camp, le même jour. Une tente à gauche, une tente à droite. Au fond une palissade, audessus de laquelle se dresse la chaîne des Alpes du Valais, dominée par le mont Catogne.

Devant la tente de gauche qui contient un dépôt d'armes, un légionnaire se tient en faction, armé d'un glaive et d'une lance. C'est un homme simple, dans la force de l'âge. Un second légionnaire, celui-là vieux et armé simplement d'un glaive, longe la palissade en faisant les cent pas. Survient un troisième, égaré, qui s'élance vers le premier, un homme jeune et prompt. Au loin, rumeurs confuses.

PREMIER LÉGIONNAIRE, gardant la tente.

Halte-là ! Que veux-tu ?

TROISIÈME LÉGIONNAIRE

Je veux des armes !

(// veul pénétrer dans la tente.)

PREMIER LEGIONNAIRE On ne passe pas !

TROISIÈME LÉGIONNAIRE Donne-moi ton épée ! Tu as assez de ta lance.

PREMIER LÉGIONNAIRE, le repoussant.

Arrière !

TROISIÈME LÉGIONNAIRE

J'ai vu assassiner mon camarade devant moi, celui qui ne me quittait pas depuis Thèbes. Nous nous étions juré de verser notre sang l'un pour l'autre, au péril de mort. Je l'ai laissé tomber, la face contre terre, en vain m'accrochant à l'épée dont le tranchant s'abattait sur son cou. Ils m'ont frappé de leur lance comme d'un bâton, pour m' écarter de leur chemin... Ils se sont fait un jeu de me laisser vivre... Mais si je n'ai point défendu mon frère,, je le vengerai, je le vengerai. Une lance, une épée, une fronde, légionnaire! rien qu'une petit-e fronde à chasser les moineaux ! Je saurai m'en servir.

PREMIER LÉGIONNAIRE Arrière, te dis- je !

TROISIEME LÉGIONNAIRE Pourquoi es-tu armé et ne le suis- je pas ?

PREMIER LÉGIONNAIRE

Pour l'interdire de reprendre les armes. Mais je jetterai celles que je porte, quand ils viendront.

TROISIÈME LÉGIONNAIRE

C'est alors donc que je me glisserai dans la tente et y saisirai de quoi me venger.

PREMIER LÉGIONNAIRE A ce moment, je serai mort ; n'importe !

TROISIÈME LÉGIONNAIRE Je te vengerai donc.

PREMIER LÉGIONNAIRE

Je te l'interdis. Déshonores-toi tout seul, légionnaire. Tu n'es ni un chrétien, ni un soldat.

TROISIÈME LÉGIONNAIRE Je suis un homme, mon garçon. — Mais tu parle- — 81 — 6

rais autrement, si tu avais vu, comme moi, massacrer non pas un, mais cent, mais mille camarades... et enfin, le plus cher. Quand ils arriveront ici, précédés d'un ruisseau de sang qui te montera jusqu'à la cheville, je réponds de toi, bon chrétien... A ce moment, l'horreur sera si grande que tu ne songeras qu'à frapper. Nous serons deux. — Non ! non ! on ne demande pas ça des hommes !

PREMIER LÉGIONNAIRE

Crois-tu donc que je n'entende pas les clameurs, les prières, les chants sacrés et même le bruit mat des corps qui tombent, quand le vent porte ?... et que je ne suive pas le progrès du massacre, quartier par quartier, de loin ?... et que je n'aie point déjà entendu, depuis trois heures, des récits de fuyards ? Car s'il en vient qui ne songent qu'à se venger, des hommes d'entêtement et de colère, il en vient aussi quelques-uns pour sauter le mur, des lâches... ou des malheureux. Demande au grand-père; c'est son service. (// désigne le second légionnaire qui va et vient toujours, mais en écoutant ce qui se dit.) Il n'a pas pour consigne de les empêcher de s'enfuir, mais, les forçant à l'écouter une minute, de leur rappeler leur devoir et de leur faire comprendre qu'ils trahissent. Oui, ils trahissent Dieu, et le chef, et tous les martyrs de la légion, comme tu les trahirais, si tu prenais jamais les armes. (Au deuxième légionnaire.) Est-ce vrai, ce que je dis ?

DEUXIEME LEGIONNAIRE

C'est vrai, garçon. Il n'y aurait peut-être pas eu péché à se défendre ; je l'avoue franchement, ça m'aurait fait plaisir. Mais par la voix du chef Maurice, Notre-Seigneur a décidé que nous serions les martyrs de la discipline. L'ordre est net : il faut obéir.

TROISIÈME LÉGIONNAIRE

Obéir ! obéir ! Vous n'avez donc ni l'un ni l'autre, dans le camp de la thébéenne, un compagnon qui se débatte, égorgé, assommé, dépecé comme un bœuf ?,.. et pire que cela encore ? Car, vous m'entendez, c'est le cirque.) On a lâché sur nous des soldats recrutés d'hier dans les faubourgs et sur les quais du Tibre et le vin qu'on leur a fait boire ajoute à leur férocité. Ils arrachent les yeux, la langue, les entrailles... Tout excès leur est bon.

PREMIER LÉGIONNAIRE Tais-toi.

TROISIÈME LÉGIONNAIRE

Le seul récit t'en fait horreur, légionnaire. Tu n'as rien vu et tu raisonnes. J'ai vu encore mieux...

PREMIER LÉGIONNAIRE, impérieux.

Tais-toi. (Plus bas.) J'avais mon frère aîné, garçon, à la sixième centurie. Ils l'ont brûlé vivant — et je le sais.

TROISIÈME LÉGIONNAIRE, reculant.

O malheureux !

DEUXIÈME LÉGIONNAIRE, s'avançant.

Et quant à moi, moi qui ne suis plus jeune, j'ai vu mon propre fils, un bon soldat, et il servait sous le tribun Victor, un bon tribun, porté jusqu'ici par un vétéran. Son corps était intact et blanc; mais je n'ai pas pu reconnaître, tu m'entends bien, un seul trait de son cher visage. Ils l'avaient dépouillé de son masque de vie, la peau et les cheveux, comme un lapin. (Désignant la tente de droite qui est close.) Il est là, couché sous la tente. Mais son âme repose en Dieu. (Fort.) Gloire à Dieu !

TROISIÈME LÉGIONNAIRE, interdit et honteux.

Gloire à Dieu donc ! — Mais avouez que c'est une chose révoltante! (Bouffée de cris, de coups, d'horreur, venant de loin.) Vous entendez } (Les autres font signe que oui. Se dirigeant vers la tente de droite.) Je vais prendre conseil de votre fils, légionnaire.

DEUXIÈME LÉGIONNAIRE

Va, mon garçon. Et ne t'indigne pas. Tâche plutôt de prier.

TROISIÈME LÉGIONNAIRE

Ça n'est pas facile... Lorsque le malheur est si grand, on dirait qu'il efface Dieu.

DEUXIEME LEGIONNAIRE

Va toujours !

(// disparaît dans la tente de droite. Long silence, sans cesse interrompu par les mêmes bruits, toujours lointains, mais qui semblent se rapprocher.)

VOIX DES BOURREAUX, au dehors.

A mort ! A mort ! Va ! va ! Crèvent les chiens 1 Encore !

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