LA VOIX
(( L'Eternel est le Dieu des Armées... »
(Elle se perd aussitôt.)
PREMIER LÉGIONNAIRE La voix de Maurice !
DEUXIÈME LÉGIONNAIRE Le chef ?
PREMIER LÉGIONNAIRE Je l'ai reconnue.
DEUXIÈME LÉGIONNAIRE Il vit encore !
PREMIER LÉGIONNAIRE
A moins que ce ne soit son dernier cri. La voix s'est tue. Mais il semble qu'il y ait défense de le frapper, avant qu'il ait vu tous ses fils à terre.
DEUXIÈME LÉGIONNAIRE C'est bien là une invention de l'empereur.
PREMIER LÉGIONNAIRE Ils tâchent da le prendre par la pitié.
DEUXIÈME LÉGIONNAIRE
Sa pitié pour le corps est grande. Mais pour l'âme bien plus. S'il est sensible à la souffrance, il ne transigera pas sur l'honneur.
PREMIER LÉGIONNAIRE Il est à plaindre.
DEUXIEME LEGIONNAIRE Il a pris tout cela sur lui.
PREMIER LÉGIONNAIRE
Pourvu qu'il ne regrette rien!
[De nouveau, cris, clameurs, rires féroces, mais semblant s'éloigner.)
VOIX AU LOIN A mort! à mort!... Christ est Dieu...
DEUXIÈME LÉGIONNAIRE On dirait que la mort s'éloigne.
PREMIER LÉGIONNAIRE
Soit, vieux père ! patientons.
(Le second légionnaire reprend au fond ses allées et venues; le premier se retire à l'entrée de sa tente, à Vombre, et il reste appuyé sur sa lance, songeur. Entrent Exupère ci Candide, pâles, nu-tête, le col dégagé, sans armes.)
CANDIDE
Où m'entraînez-vous, camarade? Quelqu'un qui ne saurait pas qui nous sommes croirait que nous cherchons à fuir.
EXUPERE
De grâce ! J'en ai trop vu ! J'en ai trop vu !
(// s'accroupit sur une pierre et laisse tomber sa tête dans ses
mains.)
CANDIDE, apitoyé.
Ami!
EXUPÈRE
Candide?... Il ne nous est pas défendu de sortir un moment du cirque aux bêtes» puisque nous devons y rentrer. Les bêtes ne veulent pas de nous. Qu'y faire? (Désignant un carré d'herbe à ses pieds.) Vous ne pouvez imaginer comme ce carré d'herbe me repose les yeux et le cœur. Demeurons.
CANDIDE
C'est un peu déserter, jeune homme. Qui soutiendra le moral des soldats, si leurs officiers se retirent?
EXUPÈRE
Vous savez bien que le plus gros est fait et qu'il ne reste plus debout qu'une cohorte. Lp.s cinq autres couchées. Candide, dans leur sang. Le chef Maurice, comme nous épargné à dessein, a pris le commandement de la dernière. Etrange combat où il ne s'agit plus que de mourir ! Mais quand sa grande voix descend sur eux, les hommes n'ont plus besoin de nos services. Notre cordial n'a pas le ton du sien. Le chef suffit.
CANDiDE Notre présence soutient le chef.
EXUPÈRE
Ou l'embarrasse. Il ne s'appuie plus que sur le ciel. Remarquez, Candide, où sont ses yeux, même quand ils se penchent sur les cadavres: à l'âme qui s'envole, avec un reflet de sa gloire au fond d'eux. — Vous ne l'avez pas vu au moment du premier assaut. Vous étiez à votre service volontaire, achevant d'arracher aux plus entêtés de la troupe des armes qu'ils voulaient garder. Le chef l'a su et il en a montré. Candide, un grand contentement...
CANDIDE J'ai fait ce que j'ai pu.
EXUPÈRE
Il s'est donc avancé par la porte sud, une épée a la main, la tête nue, au-devant des parlementaires que, voyant le camp en alerte, la double légion des bourreaux avait cru devoir dépêcher vers nous. Je l'accompagnais avec deux soldats. Il a lu lentement, sans trembler, d'une voix très ferme, son message de soumission à l'empereur. De quel ton, tout d'abord, il a prononcé les mots de la foi! (L'imitant.) a Nous ne pouvons avec toi, empereur, aller jusqu'à nier Dieu, notre Créateur, notre Maître,
oui, notre Créateur et le tien aussi, que tu le veuilles ou non. — Comment te serions-nous fidèles, si nous cessons cJe l'être à Dieu? — Si nous violons notre premier serment, notre second serment est illusoire. » Le primicier de l'armée des bourreaux souriait ironiquement ; il attendait le défi avec assurance. Mais quand tomba la phrase du sacrifice volontaire, syllabe par syllabe, parfaitement articulée : « Nous voici devant toi, des armes plein le camp, et nous ne résisterons pas, parce que nous aimons mieux recevoir la mort que la donner, périr innocents que vivre coupables... » en le vit consulter des yeux les principaux de son état-major. Il ne comprenait point; il n'avait point prévu cette folie. Le chef dut ajouter: (( Tu vois ce que je fais de mon épée. Frappe-nous donc! )) et il la jeta devant lui. (Extasié.) Vous ne me croirez pas. Sa taille, à ce moment, grandit. Son front semblait dépasser les montagnes. Il avait étendu les bras. On eût dit qu'une énorme croix, jaillissant de terre, le soulevait et qu'elle poussait jusqu'au ciel, pour couvrir toute la vallée de son ombre. C'était Jésus primicier.
CANDIDE Alors?
EXUPÈRE
Il y eut un temps de silence : la pensée des bourreaux était trop loin de la pensée du saint. Maurice se proposa comme otage, promettant d'exhorter ses troupes à la mort. Ainsi le primicier impérial dut remanier tout le
plan de son offensive. Il fit doubler la ration de vin de ses hommes et au bout d'une heure environ, empîo3'^ée par Maurice à une secrète oraison, on eut le spectacle incroyable que vous avez pu admirer de loin : notre chef, encadré comme un roi captif par vingt mercenaires barbares, rentrant dans son camp sans défense, promené sur le front de chaque centurie et criant à tous ses soldats : (( Au nom du Christ! il s'agit de mourir. Soyez fermes dans la souffrance ! Songez à la croix du Sauveur ! Adieu, soldats ! adieu, tous mes garçons ! Tenez-vous bien ! vous ne me précéderez que d*un pas. )) (Un temps.) Ce qui suivit est impossible à rendre; la ruée d'une meute immense sur un troupeau de biches et de faons. Partout les chefs gardés à vue et souvent épargnés, même après la mort de leurs hommes, en vain suppliant pour mourir. Mais les hommes debout, en rangs pressés, comme un beau champ de seigle, tendant leur col ou offrant leur poitrine nue, en répétant avec Maurice : (( Au nom du Christ ! au nom du Chnst ! )) et roulant dans un flcî de sang. (Un temps.) Ce fut une moisson sauvage. Vous n'en avez vu que la fin, quand déjà les bras se lassaient. Mais au commencement, la lame faisait partie de l'homme ; elle était brillante et elle tranchait net.
{Un temps.)
CANDIDE
Le massacre, plus lent, n'en fut que plus dur à voir, Exupère, plus dur ,à soutenir et à subir. Ils s'y repre-
naient à deux et trois fois, et les victimes commençaient à se plaindre. C'est alors que Maurice eut l'idée de les faire chanter. Je ne crois pas que vous ou d'autres ayez pu le voir en plus beau, (c L'Eternel est le Dieu des armées, — Il sera notre bouclier dans le combat. » Ce chant, qui tant de fois les a conduits à la victoire, il les conduisait sans tristesse à la défaite et à la mort. Non, il ne perdait pas ses fils ; mais il venait, au contraire, les rassembler, les relever, les engranger dans les greniers de la vie étenelle. Sa voix soutenait leur voix, impassible; elle appelait sur eux la grâce et la grâce lui répondait. — Je ne m'explique pas autrement le sacrifice volontaire de tant d'hommes, des derniers surtout qui auront vu tous les autres tomber. Les uns criaient les deux mains jointes : « Seigneur, gardez ma femme et mes enfants! » D'autres encore : « Conservez notre chef Maurice ! » Quelques-uns même : « Pardonnez à nos meurtriers ! » Je passe sur une ou deux défections — qu'est-ce dans le nombre? — et sur le geste malheureux d'un de nos hommes qui arracha le glaive à son bourreau et l'en frappa. En tout autre lieu, en tout autre temps, c'eût été le signal trop différé de la révolte. Personne ne bougea — et les bourreaux redoublèrent d'indignité. On n'ose dire à quoi ils se sont abaissés, les monstres. (Un temps.) Pour moi, ami, quand le dernier soldat de la neuvième cohorte, dont j'avais accepté de remplacer le tribun mort, tomba à la renverse et que je le reçus entre mes bras, quand, je me sentis seul et soudain appauvri de toutes les vertus de mes légionnaires, je pensai que
c'était mon tour. J'avais caché l'insigne de mon grade. Mais ils m'ont reconnu — et la consigne était formelle, semble-t-il. Depuis lors, j'erre dans le camp, à la recherche de la mort, comme vous-même.
EXUPERE
Que ne sommes-nous païens. Candide, pour nous la donner réciproquement!
CANDIDE
Ecoutez ! (On entend non plus des cris et des hymnes, mais un brouhaha singulier, avec des rires. Une fumée épaisse passe sur le soleil.) Je ne les entends plus. Rien plus qu'une rumeur de foule. Ne reste-t-il que nous?
{Des chants grossiers s'élèvent.)
PREMIER LÉGIONNAIRE, S avançant hors de la tente.
Mon officier, les bourreaux se sont mis à boire, par là. Voilà qu'ils chantent.
DEUXIÈME LÉGIONNAIRE, s avançant du fond. Mon officier, le camp brûle. Voyez!
EXUPÈRE Ils sont saouls; ils pillent; ils ont mis le feu.
CANDIDE
Vont-ils nous oublier?
DEUXIÈME LÉGIONNAIRE Et le chef?
PREMIER LÉGIONNAIRE
Oui, le chef?
EXUPÈRE
J'avais pourtant juré de me coucher dans la mort à son ombre.
{Bruit de pas et de voix se rapprochant.)
PREMIER LÉGIONNAIRE Ils viennent.
LA VOIX DE MAURICE, au dehors.
Suivez-moi, soldats. Je vous conduis vers ceux qui restent.
(// s'avance le premier, venant de droite. Il est encadré par une troupe de mercenaires, le glaive à nu, conduits par un centurion; il est suivi enfin de ceux de ses officiers qui ont échappé au massacre; nous en reconnaissons quelques-uns qui ont siégé au conseil.)
MAURICE, de loin, aux deux légionnaires de garde.
Sentinelles, jetez vos armes. Personne ne s'enfuira plus. Personne ne pillera plus le dépôt. (Les deux légionnaires déposent à leurs pieds le glaive ei la lance.) Vous avez bien observé la consigne. Vous allez mourir avec nous.
LES DEUX LÉGIONNAIRES, émus.
Oh! chef!... chef!
(Il leur tend la main. A ce moment, le troisième légionnaire sort de la tente de droite.)
MAURICE Qui est celui-ci?
DEUXIÈME LÉGIONNAIRE
Chef, c'est un de nos camarades. Il est un peu bouillant... Aussi l'ai-je envoyé prendre conseil de mon fils mort qui repose sous cette toile. (Maurice fait un geste et s incline.) Vous permettez? (// s'approche du troisième légionnaire.) Que t'a-t-il dit, garçon?
TROISIÈME LÉGIONNAIRE Il m'a bien conseillé, légionnaire.
DEUXIEME LEGIONNAIRE Tu renonces donc à te défendre?
TROISIÈME LÉGIONNAIRE Je veux mourir aussi avec le chef!
MAURICE
. C'est bien. (5e tournant vers le groupe d'officiers auxquels se sont joints Candide et Exupère.) Camarades, je suis heureux de me retrouver avec vous ici. La légion thébéenne n'est plus. Aussi loin que nous puissions voir entre les tentes, un champ de glorieuse pourpre, oii sont drapés six n^ille six cents morts, la représente sur la terre, avec nous, les chefs, encore debout. Je vous dis que ceci fut bon, juste, noble, nécessaire. Nous avons conduit nos soldats à la plus rude des batailles. Mais nous l'avons gagnée, avec l'aide de Dieu. (Un temps.) Noble Candide, avant d'agir, j'ai songé à votre famille; à la tienne^ jeune Exupère; à la vôtre, tribuns; à celle de tous mes soldats — et à la mienne aussi, car je suis homme. Ni moi, ni aucun d'entre nous ne pouvait faire mieux que de mourir. Mais le miracle est de l'avoir pu faire. — O vrai lieu, lieu de vérité que paît l'Agneau du Sacrifice, que de grâces sur mon troupeau ! Quant à moi, mes amis, Jésus a bu toutes mes larmes. Chaque fois que je perdais un de mes hommes — je les ai tous perdus ~ il en prenait sur lui le deuil et me le rendait triom-
phant. (Extasié.) Regardez ! Les montagnes font cercle et lèvent le front vers la nue pour voir monter, dans un cortège d'Anges, la troupe thébéenne reformée, revêtue d'une armure d'or. Nous la porterons dans le ciel, amis, cette armure : c'est l'armure fermée de la vertu d'obéissance. A cette heure, par nous, le principe de l'ordre est sauf et l'Empire Romain, tout en persécutant ses fils, veille sur le dépôt de l'Eglise. Quand son heure sera venue, l'Eglise le lui reprendra : tous ses devoirs, tous ses pouvoirs, tout son honneur — et la parole de Dieu sera maîtresse. C'est fait; nous nous taisons; notre sang parlera pour nous. — Allons! mes enfants! (// fait un pas vers les bourreaux; les officiers V arrêtent^ la main tendue.) Pas d'adieux ! Aucun de nous ne reste ici. Dans un instant, nous gravirons tous ensemble la même route. Nous aurons passé le lit du torrent. (Se tournant vers le centurion commandant Vescouade prétorienne.) Centurion, sachez bien que nous n'en voulons à personne. Vous avez obéi à votre empereur : nous aussi. Ne manquez pas de le lui dire. Votre main ! (// serre la main du centurion.) Ceci réglé, je vous demande en grâce de me frapper le premier cette fois. (Le centurion acquiesce.) Merci. (A ses compagnons.) Mourons en chantant, camarades, comme à l'assaut, de toute notre voix.
{Chantant ou déclamant d'un ton lyrique :)
L'Eternel est le Dieu des Armées, Il sera notre bouclier dans le combat.
LES AUTRES OFFICIERS, reprenant.
L'Eternel est le Dieu des Armées, li sera notre bouclier dans le combat.
MAURICE Allez, centurion!
(!l s'avance le cou nu et la tête haute.)