CHAPITRE PREMIER
A tout portrait, il faut un cadre. Ce cadre, c'est le milieu humain où l'être dont on veut dire la vie s^est mû, a agi, a lutté, a souffert; constituer ce cadre est la préparation indispensable pour mettre toutes choses au point, pour éclairer la voie et trouver la solution des problèmes. Dans le cas présent, ce coup d'œil sur la période du passé où a vécu saint Odon fera ressortir d'un vigoureux relief sur le fond sombre l'éclat de sa sainteté personnelle et le caractère surhumain de la mission de salut pour laquelle Dieu lui a fait l'honneur de le prendre pour son coopérateur.
Dans son Histoire littéraire des écrivains ecclésiastiques^ G. Cave met au frontispice du chapitre consacré à ceux du x® siècle le titre significatif et profondément vrai de Sœculum-obscurum. Oui, elle est bien une période de ténèbres et de mystères, cette période de l'histoire où, dans une masse en ébuUition et confuse, l'œil ne perçoit que la lutte
sauvage et désespérée de rhomme contre rhomme, où Ton n'entend que des cris de haine et de mort, — où de toutes parts la brutalité de la force piétine sur la justice, — où les débris des civilisations successives viennent s'effondrer sous les pas de la barbarie triomphante. Ces ténèbres ressortent plus sombres entre les lumières qui les ont précédées et aussi celles qui vont les suivre.
Au commencement du ix® siècle, une lumière fulgurante a illuminé le monde. Au milieu de l'agglomérat confus des races que la période des invasions a soulevées, bouleversées, triturées, que la monarchie mérovingienne a tenté d'unifier, mais que dans ses dégénérescences postérieures elle laisse revenir à toutes leurs brutalités natives et à leurs revendications inassouvies, Charlemagne s'élève. A ces multiples autorités en train de disparaître, il substitue la sienne dont il sait chercher la puissance dans la Toute-Puissance même divine; il a le génie de comprendre la grandeur de l'homme qui se fait l'instrument de Dieu et l'immensité de l'œuvre qu'il peut alors accomplir. A ces nations barbares ou semi-barbares, il s'agit de donner la foi ; il s'agit de les donner au Christ et, en leur donnant le Christ, de leur communiquer les sources de la vraie civilisation. La main puissante du grand Empereur d'Occident donne et impose à tous les peuples soumis h son invincible Durandal les germes de la société chrétienne. Puis, au milieu de toute sa gloire, Charlemagne disparaît : avant de se clore à jamais, l'œil du vieillard a contemplé son œuvre ; il a embrassé par la pensée cet immense territoire des forets de la Germanie aux rivages ibériques, tous ces peuples soumis mais frémissants; il a aperçu sur les mers du
Nord les flottilles normandes avec leurs bandes de pillards avides et hardis; et un soupir a soulevé sa poitrine ; il a senti le sol trembler sous ses pieds — et il ne sera plus là. A peine son corps est-il déposé dans son sépulcre d'Aix-la-Chapelle, que Toeuvre gigantesque sombre avec lui. Dès qu'est retombée inerte et glacée la main puissante qui Tavait formée et maintenue, disparait la majestueuse et factice unité. Par des heurts violents et répétés, TEmpire d'Occident se disloque, se dissèque, s'amincit et bientôt il n'en reste plus, avec quelques lambeaux de territoire, que les fastueux et ironiques titres d'une majesté qui n'est plus. Les races se sont divisées, et derrière leurs frontières défendent leurs nationalités reconquises. L'œuvre de Charlemagne a vécu.
Toutefois l'influence du grand Empereur subsiste encore longtemps dans le monde; pendant toute la durée du ix® siècle, 'chacun des débris séparés de l'Empire conserve de cette période, avec l'honneur d'avoir été soumis au grand homme, la fécondité de la civilisation chrétienne dont il l'a doté et une vitalité énergique pour résister aux épreuves de l'avenir. Si les fragments de l'œuvre surhumaine jonchent épars le sol de l'Europe, une semence est déposée à la base des sociétés et dans l'intime des âmes individuelles, qui attend l'heure de Dieu pour les futures germinations.
A produire cet homme si élevé au-dessus des proportions normales, sa race s'est épuisée; elle décline rapidement dans la vulgarité — puis déchoit dans la médiocrité et lamentablement s'effondre dans l'imbécillité. Les invasions barbares font ressortir le navrant crescendo de ces royales déchéances.
Les Normands viennent en hordes de plus en plus nombreuses, de plus en plus hardies, de plus en plus terrifiâmes. Leurs barques remontent tous nos fleuves et le flot dévastateur s'étend irrésistible dans toutes les contrées riveraines, laissant comme épaves dans ces régions ravagées les ruines fumantes de villages, de monastères, d'églises : de loin en loin, au milieu de ces lugubres paysages, on voit émerger les remparts des villes à la population décuplée et apeurée, et les noires murailles de quelque donjon féodal. A défaut du chef suprême, pusillanime et incapable, qui ne sait que fuir ou acheter à prix d'or et d'humiliations une trêve de quelques jours, les barons se trouvent investis de la tâche de la défense et conquièrent pour eux une prédominance absolue dans le pays : leurs races guerrières, qui, il y a un siècle, s'étaient laissé civiliser, discipliner, christianiser par Charlemagne, les voilà revenues aux indépendances des forêts de la Franconie et aux mœurs des ancêtres. Le comte, revêtu de sa sombre casaque de fer, avec sa lourde épée à la main, à la tête de ses hommes d'armes, voit les populations, affolées de misère et de peur, venir se grouper sous son donjon et implorer son vasselage ; sa puissance s'accroît de jour en jour; ses domaines s'étendent aussi loin qu'ils ne se trouvent pas arrêtés par les agrandissements d'un voisin plus fort que lui. Parmi ces races, quelques-unes se font jour et prédominent par la puissance, les talents, le courage, les services rendus, se frayant le chemin vers le pouvoir suprême. C'est la féodalité, maiâ la féodalité non disciplinée, non christianisée, avec toutes ses énergies, toutes ses brutalités, toutes ses concupiscences bestiales et natives.
C'est surtout du côté des biens et des bénéfices de l'Eglise que les barons portent des regards d'envie et trouvent ample matière a satisfaire leurs convoitises. Les monastères, bâtis presque tous dans la campagne, exposés sans défense aux dévastations normandes, sentent leur impuissance depuis que l'épée de l'Empereur n'est plus là pour pourfendre les ribauds ennemis de l'Eglise de Dieu. Chacun appelle à son aide le seigneur dont le donjon s'élève dans le voisinage et achète à prix d'argent, et ordinairement moyennant la cession temporaire d'une partie de ses privilèges et de ses revenus, sa protection. Le baron prend le titre (Taçoué de l'abbaye et se charge de défendre ses droits par son influence dans les plaids de la justice humaine, et par son épée et ses hommes d'armes contre les invasions normandes. Peu de temps s'écoule : et l'habitude de ce protectorat transmis de père en fils est déjà prise. Les concessions provisoires faites pour acheter l'assistance contre le danger du jour ne tardent pas à être considérées comme définitives ; et bientôt après, les biens ecclésiastiques, que cette race a été appelée à l'honneur de défendre et qu'elle a défendus peut-être, sont réputés de véritables patrimoines dont on peut user et disposer à son gré. Immédiatement après, va être inauguré à la tête de ces maisons de Dieu le lamentable et honteux régime des abbés 'laïques. Étranges prélats dont le moindre souci est la régularité du cloître ou la psalmodie du chœur; ils ont transformé le moustier en place de guerre, en lieu de débauches et d'interminables et bruyantes beuveries, et s'engraissent des revenus de ces propriétés monastiques que leurs pères s'étaient chargés de défendre.
Les bénéfices séculiers ne sont pas plus respectés que les réguliers. L'intrigue, la violence, la simonie en disposent dans bien des cas, et placent à la tête de fractions plus ou moins considérables du troupeau du Christ, voire même sur des sièges épiscopaux, les parents, les créatures de quelque puissant seigneur; tristes pasteurs des âmes qui n*ont de clérical que les dénominations dont ils s'affublent et les fonctions dont ils se sont emparés. Et, clergé et fidèles semblent se précipiter avec une vertigineuse rapidité vers cette barbarie dont la foi avait délivré le monde.
Contre ces lamentables décompositions luttent de vénérables pontifes, qui, avec une énergie et une sainteté saillissant brusquement de ces pestilents marécages, se mettent résolument en travers du courant de mort, groupent autour d'eux les bonnes volontés, et avec une liberté tout apostolique, lancent les foudres de l'Église contre les injustes oppressions des puissants, contre les déchéances du clergé, contre les vices de l'époque.
 Rome, la chaire de saint Pierre est occupée par une suite de pontifes, qui passent, énigmatiques et obscurs ; promus ou imposés par des élections où la politique humaine joue un grand rôle, instruments plus ou moins passifs des revendications et des rancunes du parti qui lés a portés au faite. Malgré les accusations passionnées et injustes des ennemis de l'Eglise de Dieu, cherchant à généraliser les authentiques indignités de certains d'entre eux, la plupart de ces personnages se montrent, par l'intégrité de leur vie et même par leurs vertus, dignes des suprêmes fonctions : nous les voyons lutter avec bonne volonté contre les maux de l'Église; mais,
trop amoindris aux yeux du peuple chrétien et aussi à leurs propres yeux, ils ne se sentent pas au bras la force suffisante, ni au cœur Fin dépendance requise pour frapper et pour réagir : leur vpix se perd impuissante au milieu des cris des factions populaires de Rome et du cliquetis d'armes qui remplit l'atmosphère de la chrétienté. Jamais à autre époque n'apparaît plus merveilleux le miracle divin qui maintient intact le dépôt de la foi confié à de telles mains.
Si nous voulons nous faire une idée des décompositions de cette époque, nous n'avons qu'à jeter un coup d'œil sur les canons de ses conciles : nous y trouvons des peintures très vigoureuses de la grandeur du mal et les manifestations très suggestives de l'énergique indépendance de l'Église dans sa lutte contre le mal de la société et des âmes. Â la vue terrifiante des églises incendiées, des évèques, des prêtres, des fidèles massacrés, des moines, des religieuses dispersés, du pays ravagé, les Pères du concile de Mayence, en 888, se frappent la poitrine et proclament dans toutes ces calamités les châtiments providentiels des péchés du clergé et des fidèles; ils rappellent les prescriptions de l'Eglise relativement au célibat des clercs et défendent à ces derniers la cohabitation avec des femmes et le port des armes. Entendons surtout le concile de Trosley tenu en 909 sous la présidence d'Hervée, archevêque de Kheims, proclamer, en face de ce bouleversement universel et de cet envahissement de la barbarie, la vérité libératrice : « La puissance civile, qui est aussi établie par Dieu, doit soutenir la puissance ecclésiastique et lui être soumise », après avoir dépeint la chute des monastères et les
déchéances de la vie religieuse, avoir montré les abbés laïques établissant leurs domiciles dans des moustiers d'hommes ou de moniales, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs gens de guerre, leurs chiens de chasse, la sainte assemblée lance contre ces puissants envahisseurs des immunités religieuses, contre ces détenteurs des biens ecclésiastiques, les foudres indépendantes et hardies de leurs excommunications.
Mais où pourrions-nous trouver des lumières plus sûres sur les misères de la société de son temps, qu'auprès de saint Odon lui-même. Dans ses collations, dans ses sermons, dans sa vie de saint Gerald, nous lisons des descriptions désolantes et désolées des violences et des injustices des grands, des désordres d'un clergé luxurieux et avide, de tous ces grands et illustres monastères abritant, derrière leurs murailles et auprès des reliques de leurs saints patrons et fondateurs, les dégénérescences actuelles et les vices précurseurs de la fin. L'œil attristé du moine contemple ces ruines morales et matérielles : sa voix s'élève pour dire ses éloquentes lamentations; il montre la colère de Dieu prête à frapper les crimes de la terre. Effrayé et découragé à la vue de l'iniquité triomphante, il fixe par une sorte d'hypnotisme ses regards sur les mystères de l'an mille qui s'approche, revient avec insistance 3ur les prodromes de la fin du monde, et affirme que l'antéchrist a déjà fait son apparition sur cette terre prête à s'effondrer dans le cataclysme final. Comme les Jérôme, les Augustin et la plupart des témoins de la dissolution de l'Empire Romain et des invasions barbares, il se laisse aller à une illusion d'optique et ne voit le remède h la violence du mal que dans
la solution de la tombe. Ce qu'Odon prend pour la décomposition de la fin, n'est que la parturitîon de Tavenir. Ces contraste^ anormaux de vie et de mort, ces vertus, ces saintetés éclatant viriles à travers les dévergondages fous de la barbarie ne sont pas, comme les anémies morales et les atténuations de la foi de certaines époques, les symptômes d'une société qui se meurt, mais plutôt ceux d'une société que Dieu a jetée dans son creuset ardent pour la dépouiller de ses scories et la rendre plus belle et plus féconde à la vie.