Langue
Le temps n'est pas très éloigné où l'on expliquait nombre de mots ou de tournures par une adaptation du grec aux formules rabbiniques que Paul a dû apprendre aux pieds de Gamaliel. C'est ce que fit, par exemple, Fr. Delitzsch dans les préambules de sa traduction en hébreu de l'Epître aux Romains (2). La formule καθώς γίγραπται, pour citer l'Ecriture, est naturellement sur le type du talmudique niriDD « comme il est écrit »; τί ή γραφή λέγει (ιν, 3; χι,' 2) coïncide avec "ιόΙν ΛΆΏ « que dit-il? », c'est-à-dire l'écrivain sacré; κατά το ε'.ρημένον (ιν, 18) est ΊΏν:^; "îS « comme il est dit » ; εν 'Ηλία (χι, 2) est la même manière de citer que niJtJ lUTJNZ IQXJ « comme il est dit dans : les hommes de Ninive » [Taaniyoth, ii, 1). Et ce dernier cas est certainement caractéristique; les autres ont des analogies dans l'hellénisme (3).
Même en dehors de ces cas où Paul, citant la Bible, est censé suivre la manière de ceux qui en sont les docteurs, Delitzsch veut encore que ου μόνον δε αλλά (ν, 3. 11; νιιι, 23; ιχ, 10) soit comme une réminiscence de la formule talmudique nSx ITJ n'Si « et non seulement cela,
(1) Ce cha[)itrc est exlrail du premier numéro de la Renie biblique, année 1915.
(2) Pauliis des Aposiels Brie f an die Ro mer in das hebraisclie ûbersetzt und aus Talmud und Midrasch erlaulcrt, von Franz Delitzsch, Leipzig, 1870.
(3) Deissmann, Neue Bibehludien, p. 77 s.
INTRODUCTION
mais encore ». Μή γένοιτο qui revient jusqu'à dix fois dans llom. et que Dclitzsch traduit par le biblique nS''Sn, ne serait devenu si familier à l'Apôtre que sous l'influence de formules comme η^ΐΌΠ xS on « préservation! (loin de toi!), tu ne mourras pas », ou DiS^JI Dn « préservation et paix ». Il y a plus, αλλά après μη γένοιτο (m, 31; VII, 7. 13; XI, 11) est tout à fait conforme au talmudique nSn; ερε~ς (ix, 19; XI, 19) est laxn << tu me diras peut-être » qu'on trouve dans SÎfra;oZy répond à p DN « si c'est ainsi », etc. Delitzsch conclut que Paul a fondu avec des concepts bellénistes et chrétiens non pas seulement la manière d'argumenter des Juifs, mais encore leurs formules de dialectique (1). Or, ces formules sont simplement grecques et employées par la langue grecque courante.
Aussi est-il admis généralement aujourd'hui qu'il n'y a pour ainsi dire pas de mots ni de tournures employés par Paul qui ne se retrouvent dans la langue grecque comme on la parlait ou comme on récrivait de son temps. Plus le nombre augmente des inscriptions et des papyrus, plus diminue le nombre des mots qu'on n'a pas retrouvés en dehors du grec biblique, si bien qu'on est tenté de croire que ceux qui n'ont pas été signalés dans le grec profane pourront s'y rencontrer quelque jour. Et on a fait les mêmes constatations dans le domaine de la grammaire. Il résulte des études récentes que le grec de Paul n'est nullement de l'araméen traduit, ce que sont sûrement beaucoup de paroles de Jésus, surtout dans la forme que nous a conservée l'évangile de S. Matthieu. Paul a écrit le grec tel qu'on l'écrivait de son temps.
Les meilleures précisions sur ce point ont été fournies, dans le domaine du lexique, par M. Nageli(2), dont nous allons indiquer les conclusions. Elles ne reposent que sur l'examen des cinq premières lettres de l'alphabet; mais cela permet de juger de l'ensemble. Tout d'abord, M. Nàgeli estime que la langue de Paul est vraiment grecque; sans être littéraire, elle n'est pas non plus proprement vulgaire; c'est la langue dans laquelle on échangeait ses idées, et qui pouvait, par le choix des expressions, s'élever aux questions abstraites (p. 13). Paul n'est point un atticiste. Si nous ne trouvons pas ailleurs dans la langue du temps certaines expressions attiques (άνομος, ii, 12), ce peut être un simple effet de la pénurie des documents. L'Apôtre n'a donc point emprunte ses mots au vocabulaire d'une école ; cependant quelques-uns sont si choisis qu'ils supposent la lecture de bons ouvrages, ou le commerce de ceux qui les avaient lus. Paul n'est pas
(1) L. c, p. IG.
(2) Der Wortschafz des Apostels Pauliis. Goellingen, 190,î
IXTRODUCTIOX,
allé les chercher chez les Attiques, mais c'était un reste des bons usages conservé dans la langue commune (/lOmè), par exemple ά,ρορμ/, (vu, 8. 11), dans le sens d' « occasion », βοΐλύσσομαι (ii, 22), γράί^ΐλα «la lettre » par opposition à « l'esprit » (ii, 29; vu, 6; cf. Platon, Gorgias, p. 484 A). Ce qui prouve d'ailleurs qu'il n'y a là qu'une rencontre, c'est qu'il emploie des mots qui ne pouvaient s'autoriser de l'usage attique, comme άνεςερεύνητος (xi, 33), άντιστρατεύεσθο<ι' τινι (vil, 23), απόστολος (r, 1) au scns d'envoyé.
Exempt de toute affectation d'atticismc, Paul n'a pas non plus recherché la fausse élégance de l'école opposée, celle qui prétendait orner la prose de termes poétiques. Il emploie souvent, il est vrai, des termes qui ne se rencontrent pas chez les prosateurs attiques. Mais ils étaient devenus le domaine de tout le monde, si bien qu'on les rencontre même dans les papyrus, ά-οστυγεΤν (xii, 9), διωγμο'ς (viii, 35).
Il est donc bien établi — ce qu'on pouvait dire d'avance, d'après le caractère moral de l'Apôtre — qu'il n'a employé aucun artifice dans la recherche des mots. Ni archaïsme chez lui, ni affectation de style poétique. Il a parlé la langue de son temps, sans plus. Mais encore quelle était celte langue? était-ce la langue littéraire, ou la langue du peuple? Et peut-on, pour s'en assurer, mettre d'un côté la langue des écrivains comme langue littéraire, et de l'autre côté la langue des inscriptions et des papyrus, cette dernière censée exempte d'affectation, et représentant la langue parlée? Posée ainsi, la question est mal posée. Si les papyrus, en tant que lettres privées, représentent un grec peu cultivé ou même barbare, telles inscriptions, comme celle d'Antiochus de Commagène, affectent les raffinements les plus précieux de l'éloquence asiatique (1). Et les écrivains ont chacun leur manière et leurs habitudes dans le choix des mots. On peut dire avec certitude de telle personne dont les papyrus nous ont conservé les lettres, qu'elle n'avait aucune culture ; mais on ne peut reprocher à un écrivain de se servir de termes familiers quand le sujet le demande. Ce qu'on peut dire de Paul c'est qu'il était parfaitement à même d'employer le vocabulaire des gens cultivés de son temps avec leurs nuances exactes, et cependant il a employé des mots familiers, que les écrivains évitaient ordinaiirement comme moins nobles. On ne rencontre aucun de ces derniers dans l'Epître aux Romains, écrite tout entière sur un ton très digne. Quant aux autres, on verra dans le commentaire comment la langue de Paul est bien celle des temps hellénistiques, et la langue d'un esprit formé d'après les bons usages, quoique sans prétentions littéraires. Comme conclut très bien M. Nâgeli : « Sans se demander ce qui est classique et ce qui est moderne, ce qui est
(1) Remarque de Nordon, Die antike Kiinslprosa, I, 141 ss.
INTIiODUCTION.
de bon ton et ce qui est vulgaire, lui, le Juif hellénisé, choisit dans chaque cas l'expression qui se présente tout d'abord (1). »
Tout ce qui précède montre bien d'ailleurs que l'cpithète de « juif hellénisé » ne saurait s'appliquer au langage de Paul, qui n'est pas un idiome particulier. Il n'a pas existé, à Alexandrie par exemple, un dialecte judéo-grec dans lequel on aurait traduit la Bible. La traduction dite des Septante est simplement écrite dans la langue qu'on parlait à Alexandrie, langue soumise à un traitement contre nature, parce que la traduction était trop strictement littérale, et qui s'est ainsi écartée de son génie. Lue, étudiée, apprise par cœur par les Juifs, la version grecque de la Bible entra naturellement dans leur vocabulaire, et il est naturel d'en retrouver les traces dans saint Paul. Mais, plus nos connaissances s'étendent, plus il devient évident que certains mots continuaient d'avoir un sens plus ample ou d'autres spécifications que dans la version des Septante, et on peut se demander, même pour un mot qui n'était couramment connu des Juifs que pour son sens biblique, comme ίλασττ'ριον, si Paul ne l'a pas employé dans un autre sens que celui des Livres Saints. Dans certains cas, l'empreinte religieuse ou nationale est évidente, comme pour ayiojσύνν], ακροβυστία, γραμματεύς (au sens de docteur de la Loi), ειδωλον (fausse divinité); tandis qu'on discute encore sur le sens de διαθϊίχη (alliance ou testament?). Dans l'Epître aux Romains, δικαιουν et ses dérivés a une importance spéciale. On peut dire en général que le nombre de ces Septuagintismes reconnus diminue, car on s'aperçoit de plus en plus que tels mots, qui n'avaient paru qu'un grec contraint malgré lui à calquer de l'hébreu, s'employaient couramment dans une phrase vraiment grecque.
Ce qui est vrai du lexique l'est beaucoup plus de la grammaire, surtout de la syntaxe. Qu'il nous soit permis, sur ces délicates questions de construction grecque ou sémitique, de renvoyer aux ouvrages cités dans la Bibliographie et à nos notes sur saint Marc (p. lxvi ss.). Nous y reviendrons rarement dans le commentaire, car l'influence sémitique est pratiquement nulle dans l'Epître aux Romains.