La loi de l'esprit
1) Quelques mss. et Vg. ajoutent : [^η κατά σάρκα περιπατουσίν, et le texte reçu a encore en plus : άλλα κατά πνεύμα. La leçon courte des critiques [WH., Tisch., Nestlé, Soden) n'est guère appuyée que sur des autorités égyptiennes, mais elle se recommande par son admirable concision; d'autant que le reste paraît emprunté au v. 4.
ουδέν est très général : « il n'y a plus aucune raison ». όίρα indique toujours une conclusion. Mais cette conclusion ne peut se rattacher à 25^, qui est plutôt la conclusion de la situation fâcheuse (vu, 13-24), ni même à 25» (trop éloigné), à moins qu'on ne se décide à placer ailleurs 25''. Même dans ce cas, une simple exclamation serait mal faite pour servir de base à une conclusion aussi positive. Il faut donc regarder ce début comme la conclusion de tout ce qui précède, depuis le chap. vi, et qui montrait le péché vaincu, ainsi que
en le Christ Jésus t'a délivré de la loi du péché et de la
la mort, par l'union au Christ : la Loi elle-même avait été abolie par sa mort (vu, 6). C'est à ce point que se rattache viii, 1, comme base doctrinale; ce qui suivait (vu, 7-24) ne fait que résoudre une objection; cependant les traits de cette situation ne seront pas oubliés, de sorte qu'en somme άρα s'entend de tout ce qui précède [Corn.].
— κατάκριμα signifie condamnation, non peine infligée (contre Corn.). Il s'agit de la condamnation menaçant ceux qui n'observaient pas la Loi. Elle tombe avec la Loi elle-même. Corn, objecte le Concile de Trente, alléguant ce passage pour prouver que rien n'empêche les baptisés d'entrer au ciel. Mais le Concile ne cite ce texte que pour prouA^er la rémission complète par le baptême de tout ce qui est péché, et, après avoir cité plusieurs autres textes, il conclut : ita ut niliil prorsus eos ab ingressu coeli remoretur. Et c'est bien ainsi qu'on doit entendre la pensée de Paul, qui s'exprime d'une façon absolue, sans qu'on soit obligé pour cela de changer le sens de κατάκριμα, qui peut s'entendre : daninatio et quantum ad culpani et quantum ad poenam (T/iorn.).
— τοΐ*ς Iv Χριστώ Ίησοΰ (cf. VII, 12. 23). L'expression, d'un raccourci admirable, désigne ceux qui ont été baptisés dans le Christ (vi, 3), qui vivent en lui (vi, 11. 23). Ils sont désormais (νυν) bien en lui, et le moment est venu de parler de cette vie de l'esprit.
Dans la Vg: on pourrait omettre qui non secundum carnem ambulant avec Orig.-int. et Aug. pour se conformer au texte grec critique.
2) Soden est revenu à la leçon με du texte reçu et de Vg. au lieu de σε, après ήλευθέρωσεν. Elle esl plus coulante, à cause de έγώ du ch. précédent, mais par cela même un peu suspecte, et, si elle est plus appuyée par des Pères, elle l'est moins par les mss. On garde σε avec WH., Tisch., Weiss.
Ce A'erset prouve le précédent. En effet, ceux qui sont dans le Christ Jésus agissent d'après l'esprit qui les a délivrés de la loi du péché. Nous supposons avec Thom. , Lips., Kiihl, que Iv Χριστώ Ί. se rapporte à la « vie » (non à ήλευθε'ρωσεν), car c'est le mot principal du v. 1 que démontre le v. 2; il doit donc se retrouver dans l'argumentation du v. 2, au lieu d'être un simple incident de la libération; désormais les fidèles demeurent dans le Christ. Outre que l'expression « délivrer » έν Xp. est moins naturelle que ζωή έν Xp. (vi, 23).
Paul a opposé la loi du péché et la loi de la raison. Cette dernière était impuissante à vaincre la première sous le régime de la Loi. Le résultat menaçant était la condamnation. Maintenant tout est changé. Il n'est plus question de la loi de la raison, mais de la loi de l'esprit. En effet on ne peut prendre νόμος dans le sens de loi positive, la loi de la foi (Ambrst.) opposée à celle de Moïse. Ce ne peut être que la loi de l'Esprit-Saint, ou comme tel, ou comme communiqué à l'homme (la grâce). Thomas propose les deux sens; le premier [Chrys. etc.) est préféré par Cornely. L'Esprit-Saint est esprit de vie (génitif d'apposition ou d'explication); il est vie et il vivifie. C'est le système des protestants. Mais ceux qui interprètent « la vie dans le Christ » et non « nous a délivrés dans le Christ » ne sont point en cela très consé-
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mort. 3 Car ce qui était impossible à la loi, parce qu'elle était sans force à cause de la chair, Dieu, ayant envoyé son Fils dans une chair semblable à celle du péché et au sujet du
quents, car l'esprit de la vie dans le Christ n'est pas l'Esprit-Saint, mais l'esprit que nous tenons de notre union au Christ. De toute façon il paraît plus naturel de reconnaître ici cet esprit communiqué. L'opposition est avec la loi du péché qui était en nous, c'est-à-dire dans la chair, et en partie avec la loi de la raison (vu, 23 ; cf. v. 25) qui était aussi en nous. Par la vie dans le Christ, la loi de l'esprit a remplacé ou plutôt fortifié la loi de la raison. Il ne s'agit pas de la rémission des péchés, qui est supposée, non exprimée, mais d'une délivrance concomitante qui a été opérée aussi par l'acte du baptême (ήλευθερωσεν, aor.), et qui porte sur la loi du péché. Cornely concédera au v. 9 que Iv πνεύματι a trait à la grâce, en opposition avec la chair. Or cette opposition commence dès le v. 4, où κατά πνεύμα s'entendra donc aussi de la grâce. Dès lors c'est la situation créée au v. 2 et le même πνεΐ5μα. Quand l'Esprit-Saint paraît, au v. 9, il est nommé l'Esprit de Dieu. Thomas (2° loco) : Alio modo lex spiritus potest dici proprius effectue Spiritus sancti, scilicet fides per dilectionem operans.
Cette façon d'entendre spiritus est conforme à l'orthographe de la Vg.-Clém. qui ne met de majuscule qu'à partir du v. 9.
Paul a voulu reprendre la situation où elle était au chap. vu, et la transformer en suivant le parallélisme des « lois ». Rien de plus hardi que de joindre la Loi, tout à l'heure vieille lettre opposée à l'esprit (\ii, 6), et l'esprit lui-même. L'esprit est communiqué d'une manière stable, il est désormais comme une respiration, une chose régulière, une loi. Le moi, au lieu d'être impuissant, est délivré de la loi du péché et de la mort. Nous ne prétendons pas que le chrétien soit délivré de la concupiscence ; ce serait trop contraire à la foi et à l'expérience, et Paul n'a pu tomber dans cette illusion. Mais il faut donc constater que « la loi du péché » n'était pas la concupiscence. Cette dernière était seulement « l'autre loi » (vu, 23) qui s'opposait à la raison. La loi du péché c'était la domination, le régime du péché. Nous en sommes délivrés par la loi ou le régime de l'esprit, la vie spirituelle. Nous sommes avant tout délivrés du péché lui-même par le baptême ; mais la rémission du péché est plutôt rattachée à la justification. Maintenant il s'agit de l'état de vie. Aussi est-on en même temps délivré de la mort, en tant que la mort temporelle serait en même temps la mort éternelle.
Dans la Vg., le changement de me en te est subordonné à l'acceptation de la leçon que nous avons préférée; il ne s'impose donc pas.
3) Le V. 2 disait comment les chrétiens unis au Christ sont délivrés de la loi du péché; le v. 3 va plus au fond et dit comment Dieu a condamné le péché par l'Incarnation de son Fils. L'explication du détail est fort difficile. — το αδύνατον του νόμου, si l'on prend le sens actif et le génitif dans son sens normal, signifie « l'impuissance, l'infirmité de la loi ». Tertullien : quod invalidum erat legis [De res. carn. 46); cf. Act. xiv, 8; Rom. xv, 1 et Epître à Diognète IX, 6 τα αδύνατον της ημετέρας φύσεως εις το τύχειν ζωής, « l'incapacité de
notre nature d'atteindre la vio » (cité par Corn., mais en faveur de la seconde opinion).
Mais αούνατον peut aussi signifier au sens passif : ce qu'il est impossible de faire, et c'est même son sens normal dans ΓΛ. T. Dans ce cas τω νο'αω serait plus naturel que τοΰ νο'αου. Cependant Paul a écrit το δυνατόν αύτοΰ (ιχ, 22), et Xénophon : àr.à τοΰ της πόλεως δυνατού [Hellen. Ι, IV, 6 cité par Corn.), « ce qui était possible à la ville ». Le contexte exige ce second sens, car il est certain que la phrase demeure suspendue après σαρκός. On ne peut en elfet la considérer comme un accusatif dépendant d'un verbe qui n'existe pas. C'est donc ou un nominatif ou un accusatif absolu, mais en tout cas un point en vedette au début de la phrase. Pour que l'anacoluthe ne soit pas trop dure on dira donc : « ce que la Loi ne pouvait pas faire, Dieu l'a fait, à savoir il a condamné », plutôt que : « l'impuissance de la Loi, Dieu y a remédié, car il a condamné », qui est beaucoup moins naturel, τοΰ v6y.o\> sera donc un gén. de capacité, èv ω, si l'on prend αδύνατον au sens actif, devra nécessairement se traduire « ce en quoi », in quo {Vg.), indiquant (juel est le point faible de la Loi ; elle est impuissante en ce qu'elle est affaiblie par la chair. La même traduction est possible si l'on prend αδύνατον dans le sens passif; mais dans ce cas Iv ω est plus jnaturel dans le sens de εν τούτω 2τί, comme εφ' ω, ν, 12 (cf. Ι Cor. IV, 4, èv τούτω « pour autant »), donc quia ou tout au moins quatenus. Toujours soucieux de ne pas condamner la Loi en elle-même, Paul reprend d'un mot ce qu'il a déjà expliqué (vu, 14 ss.).
— ό 6td;, c'est Dieu qui paraît comme auteur principal ; ce serait un indice que Paul pense plutôt à l'Incarnation qu'à l'action du Christ incarné.
— πέιχψας peut se prendre soit comme un part, modal, sans notation de temps : « Dieu a condamné... en envoyant » (cf. Act, i, 24 κα\ ποοσευξάμενοι είπαν); soit comme un part, au sens d'aoriste : « ayant envoyé d'abord... il condamna ». Le choix dépendra du sens de κατεκρινεν.
— έν όμolώ;JLατt. Le datif avec Iv indique normalement en grec que le Fils est envoyé étant déjà dans la ressemblance de la chair. ÎNIais dans le N. T., Iv est quelquefois pour εις, par ex. Le. ix, 46; Jo. v, 4; Act. xi, 11. Cf. Blass-Debrunner (§ 218) pour des exemples dans la hoinè. Et ce point aussi dépend du sens de χατέκρινεν.
— La pensée exprimée par « la ressemblance de la chair de péché » est aujourd'hui comprise de la même façon par les exégètes {Corn, et les catholiques, mais aussi Lips., Weiss, SH., Zalm, Kûld, et presque Jiilicher). Il s'agit du Fils de Dieu au sens propre et métaphysique, nullement d'un fils adoptif. Le mot « ressemblance » ne jette aucun doute sur la réalité de la nature humaine de Jésus dont personne ne doutait alors, du moins parmi les chrétiens. Paul voulait dire que le Fils avait pris notre chair; mais notre chair était, depuis Adam, une chair dominée par le péché. C'est sur ce point que le Christ ne pouvait nous ressembler (II Cor. v, 21). La ressemblance de la chair de péché est donc notre chair, mais sans le péché.
— κα\ περί ά;Ααρτ{ας est rattaché à ce qui précède. Gornely réfute les anciens qui l'ont lié à κατεκρινεν. Ces mots ne sont pas superflus (contre Ji'ilicher, qui admet une glose, d'après Gai. i, 4); ils indiquent que la mission était relative au péché, et par conséquent avait pour but de le vaincre,
ÉPITRE AUX nOMAIXS. Ij
194 lÎPITUL• AUX ROMAINS, VllI, 3.
— /.ατέκρινεν est le mot difficile. Comme sens, on peut concéder ;'i Cornely qu'il signifie une condamnation accompagnée de certains effets; par le fait même qu'on est condamné, on est souvent déchu de tels ou tels droits; mais c'est plutôt par voie de conséquence, qu'en interprétant κατακρίνειν de l'exécution de la peine. Le péché est condamné, son domaine sur la chair est atteint. Mais à quel moment Dieu a-t-il porté la sentence, et pourquoi? Plusieurs [Lips., SH. etc.) l'entendent de la mort du Christ, véritable cause de la destruction du péché (vi, 6-11). Dans ce cas, comme κατε/.ρινε doit se rapporter à un moment précis, on devrait traduire le tout : ayant envoyé à la passion son Fils qui était dans la chair. Dieu a condamné... au moment de sa mort. Mais si le principe théologique de la rédemption par la mort du Christ est certain, il faut avouer que Paul n'y fait ici aucune allusion directe. Il ne s'agit plus de la justification, mais de la vie du chrétien, délivré de la loi du péché. Xe pouvait-on donner comme preuve de cette délivrance l'Incarnation elle-même [Zahn, Kulil)'^. En envoyant son Fils dans la chair, par le fait même, Dieu a condamné le péché. Il était condamné en droit, car Dieu savait déjà tout ce que le Christ ferait pour le vaincre, et déjà il était A-aincu en fait, parce que Jésus prenait une chair sans péché. Il est difficile de penser que T.tc\ αμαρτία; désigne toute espèce de péché, et τ/,ν άααρτίαν seulement le péché originel. Ce doit être la même entité personnifiée qui est toujours en scène, qui a établi son règne par la chute d'Adam; έν -î) σαρκί doit être la chair du Christ, comme premier objet de la \'ictoire qui de là se répand sur les autres; cependant, à défaut de αύτοΰ, on peut y voir la chair en général, la nôtre (T/iom.). Ainsi l'Incarnation, par elle-même, et parce qu'elle était destinée à vaincre le péché, et parce qu'elle était une présence du Fils de Dieu dans la chair, sans le péché qui dominait partout ailleurs cette chair, était déjà la preuve que Dieu avait condamné le péché.
On interprète donc έν όμοιώαατι σαρκός comme s'il y avait εις ομοίωμα. Et de fait on ne s'explique guère que Dieu envoie son Fils déjà dans la chair. Quand l'en verrait-il? au moment de son ministère public? au moment où il est allé à la mort? Mais nous avons déjà dit qu'il n'en est pas question. Tout est naturel si Dieu l'envoie pour s'unir à la nature humaine. L'emploi de εν s'explique soit parce qu'il devait demeurer dans la chair, soit parce que ce terme s'imposait avec ομοίωμα : être em'oyé εις σαρκά eût pu se dire, mais non ζΐζ ομοίωμα, parce que la ressemblance est comme une apparence extérieure dans laquelle on est.
En somme, le verset dit : primo necessitatem incarnadonis, secundo moduvi incarnalionis ... tertio incarnationis fructum {T/iom.).
Il est donc inutile d'expliquer comment le péché, ayant abusé de ses droits en faisant mettre Jésus à mort, a été justement condamné, ou comment la mort qui, pour les autres hommes, est la peine du péché, a été, dans le cas du Christ innocent, la mort du péché lui-même. Ces considérations sont étrangères à notre passage.
Ce n'est pas une raison d'ailleurs d'exclure la mort du Christ de la perspective de Paul, et peut-être regardait-il la défaite incontestable du péché dans l'Incarnation comme un fruit anticipé de la mort du Christ, qui devait mettre le sceau à tout. C'est dans un sens analogue que l'Immaculée Concep-
ÉPITRE AUX nOMAlXS; VIII, 4-5. 195
péché, a condamné le péché dans la chair, ''afin que la justice de la loi fût accomplie en nous, qui ne marchons pas selon la chair, mais selon l'esprit. ■' Car ceux qui sont selon la chair tendent aux choses de la chair, et ceux qui sont selon l'esprit, aux
tion de Marie élait une victoire sur le péché, victoire préservatrice qui découlait par avance de la Rédemption.
Cornely entend par Iv δαοιώαατι que le Christ est envoyé étant déjà dans la chair. C'est donc lui qui par sa vie sainte a condamné le péché; l'Apôtre pensait aussi ù la mort du Christ.
Tandis que, d'après nous, c'est Dieu qui en exécutant le décret de l'Incarnation avec toutes ses conséquences au sujet du péché, condamnait le péché. Et cela paraît plus près du texte.
Le texte de la Vg. suppose les interprétations que nous avons suivies : impossibilc erat legi prend άούνατον au sens passif et met Icgi au datif pour plus de clarté; in quo doit signifier quia, ou quatenus, qui serait plus clair; initlens est le j^articipe modal; in sinnliiudinem rend έν δαοιώ;α.ατ'. en lui donnantie sens du mouvement. Cornely propose naturellement d'écrire in siniilitudine. La leçon de Λ\"\ν. quod impossibile erat legis avec l'apparence d'une traduction littérale est, pour le sens, une cote mal taillée; impossibile indique le sens passif, mais legis suppose le sens actif. Il faut choisir entre invalidum legis et impossibile legi.
4) το διζαίϋ)|Αα est l'ensemble des commandements de la Loi; cf. ii, 26 [Lips.. Corn., SH ., Jill., Kii/il, etc.). II s'agit naturellement de la loi morale, la seul•..' en question dans la lutte de la chair contre la raison. On voit comment Paul rejoint ici la pensée des Pères à partir de Justin, que la Loi n'est pas abrogée dans ses exigences morales. Le bienfait du christianisme est de donner la force d'y satisfaire. Le passif n).y,pOOr; indique l'action de Dieu; on pourrait croire qu'elle s'opère en nous sans nous (èv ήαΐ'ν), si Paul n'avait soin d'ajouter τοίς ... περιπατοΰ'ϊΐν, marquant plutôt le fait de notre collaboration (Corn., Kiihl) qu'une condition requise pour que les commandements soient remplis {Lips.). πνεΰΐΑα, opposé à σαρξ, ne peut signifier que le principe spirituel de nos actions, la grâce, et non l'Esprit-Saint (contre Corn.).