ANTONIN LE PIEUX
Adrien rentra dans Rome, qu'il ne quitta plus, en Tan 135. La civilisation romaine venait d'exterminer un de ses plus dangereux ennemis, le judaïsme. Elle triomphait. De toutes parts , la paix , le respect des peuples, les barbares en apparence soumis , les maximes les plus douces de gouvernement introduites et pratiquées. Trajan avait eu définitivement raison de croire qu'on peut gouverner les hommes en les traitant avec civilité. L'idée de l'Etat, non-seulement tutélaire, mais bienveillant, s'enracinait fortement. La conduite privée d'Adrien donnait lieu à de graves reproches ; son caractère se pervertissait , à mesure que sa santé s'altérait; mais les peuples ne s'en apercevaient pas. Une splendeur et un bien-être sans exemple, enveloppant tout comme d'une brillante auréole, dissimulaient les parties défectueuses de
l'organisation sociale. A vrai dire, ces parties défectueuses étaient susceptibles d'être corrigées. Là porte était ouverte à tous les progrès. La philosophie stoïcienne pénétrait la législation, y introduisait l'idée des droits de l'homme, de l'égalité civile, de l'uniformité d'administration provinciale. Les privilèges de l'aristocratie romaine disparaissaient de jour en jour. Les chefs de la société croyaient au progrès, y travaillaient. C'étaient des philosophes, des philanthropes, voulant sans utopie la plus grande application possible de la raison aux choses humaines. Cela valait bien mieux que la fanatique et inapplicable Thora, bonne tout au plus pour un très-petit peuple. On avait lieu d'être content de vivre, et, derrière cette belle génération d'hommes d'État, on en apercevait une autre plus sage, plus sérieuse, plus honnête encore.
Adrien s'amusait, et il en avait le droit. Son esprit curieux et actif rêvait toutes les chimères à la fois ; mais son jugement n'était pas assez sûr pour le préserver des fautes dégoût. Il faisait construire, au pied des montagnes de Tibur, une villa qui était comme l'album de ses voyages et le pandœmonium de la célébrité. On eût dit la foire bruyante et un peu heurtée d'un monde près de mourir. Tout y était : du faux égyptien, du faux grec, le Lycée, l'Académie, le
292 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 137]
Prytanée, le Pécile, le Canope, l'Alphée, la vallée de Tempe, les champs Élysées, le Tartare, des temples, des bibliothèques, des théâtres, un hippodrome, une naumachie, un gymnase, des thermes. Lieu étrange, attachant néanmoins ! Car c'est le dernier endroit où l'on se soit amusé, où des gens d'esprit se soient endormis au vain bruit de « l'Achéron avare ». A Rome, le grand souci du fantasque empereur était ce tombeau insensé, mausolée immense, où Babylone était vaincue, et qui, dépouillé de ses ornements, a été la citadelle de la Rome papale. Ses constructions couvraient le monde ; les athénées qu'il fondait, les encouragements qu'il prodiguait aux lettres, aux beaux-arts, les immunités qu'il accordait aux professeurs, réjouissaient le cœur de tous les lettrés ^ Malheureusement la superstition, la bizarrerie, la cruauté, prenaient de plus en plus le dessus chez lui à mesure que ses forces physiques l'abandon-
naient. Il s'était bâti un Elysée pour n'y pas croire, un enfer pour en rire, une salle des Philosophes pour railler les philosophes, un Canope pour montrer les impostures des prêtres et se rappeler les folles fêtes
de l'Egypte, qui l'avaient tant fait rire. Maintenant tout lui paraissait creux et vide ; rien ne le soutenait plus.