IV
Cette simple analyse suffit pour révéler d'étranges incohérences. L'apôtre est à Rome; il vient de faire un voyage de l'Archipel, il en donne des nouvelles à Timothée comme s'il ne lui avait pas écrit depuis ce voyage ; dans la même lettre, il lui parle de sa prison et do son procès. Direz-vous que ce voyage
INTRODUCTION. xxxv
de l'Archipel est le voyage de Paul captif, raconté dans les Actes ? Mais, dans ce voyage, Paul ne traversa pas l'Archipel; il ne put aller ni à Milet, ni à Troas, ni surtout à Gorinthe, puisque, à la hauteur de Cnidc, la tempête chassa le navire sur la Crète, puis sur Malte. — Dira-t-on que le voyage en question est le dernier voyage de saint Paul libre , son voyage de retour à Jérusalem, en compagnie des députés chargés de la cotisation? Mais Timothée était de ce voyage, au moins depuis la Macédoine {Act., XX, 4). Plus de deux ans s'écoulèrent entre ce voyage et l'arrivée de Paul à Rome (Act,, xxiv, 27). Conçoit-on que Paul raconte à Timothée comme des nouveautés des choses qui s'étaient passées en sa présence il y avait si longtemps, quand, dans l'intervalle, ils avaient vécu ensemble et s'étaient à peine quittés ^? Loin d'être resté malade à Milet, Trophime suivit l'apôtre à Jérusalem, et fut cause de son arrestation {Act.^ xxi, 29). Le passage II Tim., iv, 10-11, comparé à Col., iv, 10, l/j., etàPhilem., 24, forme une contradiction non moins grave. Si Démas a quitté Paul quand celui-ci écrit la seconde à Timothée, cette épître est postérieure à l'épître aux Colossiens et à l'épître à Philémon. En écrivant ces
4. PhiU, I, 1 ; II, 19; Col., i, 1; Philem., 1 ; Hébr., xiii, 23.
ixxvi SAINT PAUL.
deux dernières épîtres, Paul a Marc auprès de lui; comment, écrivant la deuxième à Timothée, peut-il donc dire : « Prends Marc et amène - le avec toi ; car j'ai besoin de lui pour le diaconat »? D'un autre côté, nous l'avons établi, il n'est pas loisible de séparer les trois lettres; or, de quelque façon qu'on s'arrange , il y aura toujours trois ans au moins entre la première et la seconde à Timothée, et il faut placer entre elles la seconde aux Corinthiens et l'épître aux Romains. Un seul refuge reste donc ici comme pour la première à Timothée, c'est de supposer que la seconde à Timothée fut écrite dans une prolongation de la vie de l'apôtre dont les Actes ne parleraient pas. Cette hypothèse serait démontrée possible, qu'une foule de difficultés inhérentes à l'épître resteraient encore. Timothée serait à Éphèse, et (iv, 12) Paul dirait sèchement : « J'ai envoyé Tychique à Ephèse » , comme si Éphèse n'était pas le lieu du destinataire. Quoi de plus froid que le passage II Tim., m, 10-11? quoi même de plus inexact ? Paul ne s'adjoignit Timothée qu'à la deuxième mission ; or, les persécutions que Paul subit à Antioche de Pisidie, à Iconium, à Lystres avaient eu lieu dans la première ^ Le vrai Paul écri-
i . napwsXoûOviffa; (*(iu implique que Timothée a été témoin ocu-
INTRODUCTION. xxxvil
vant à Timothce aurait eu bien d'autres épreuves communes à lui rappeler; ajoutons qu'il n'eût pas perdu son temps à les lui rappeler. Mille invraisemblances se dresseraient de tous les côtés ; mais il est inutile de les discuter, car l'hypothèse ellemême dont il s'agit et d'après laquelle notre épître serait postérieure à la comparution de Paul devant le conseil de Néron, cette hypothèse, dis-je, doit être écartée, comme nous le montrerons quand nous aurons fait entrer à son tour l'épître à Tite dans le débat.
Quand Paul écrit l'épître à Tite, celui-ci est dans l'île de Crète (i, 5). Paul, qui vient de visiter cette île et a été fort mécontent des habitants (i, 12-13), y a laissé son disciple pour achever l'organisation des Églises et pour aller de ville en ville établir des presbyteri ou episcopi (i, 5). Il promet à Tite de lui envoyer bientôt Artémas et Tychique ; il prie son disciple de venir, dès qu'il aura reçu ces deux frères, le rejoindre à Nicopolis, où il compte passer l'hiver (m, 12). L'apôtre recommande ensuite à son disciple de faire honorablement la conduite à Zénas et à Apollos, et d'avoir grand soin d'eux (m, 13).
laire de ces (ails, et y a élé mêlé. En cfTcl, |)ouniuoi l'écrivain clioisil- il pour exemple les épreuves de Paul en Galatic. sinon parce qu'il sait que c'est là le pays de Timotliee?
xxxvrii SAINT PAUL,
Cette fois encore, c'est à chaque phrase que les difficultés se présentent. Pas un mot pour les fidèles Cretois, rien qu'une dureté injurieuse et inconvenante (i, 12-13); — nouvelles déclamations contre des erreurs dont l'existence dans des Eglises récemment fondées ne se conçoit pas (i, 10 et suiv.), erreurs que Paul absent voit et connaît mieux que Tite qui est sur les lieux ; — détails qui supposeraient le christianisme déjà ancien et complètement développé dans l'île ( I, 5 - 6 ) ; — recommandations triviales , portant sur des points trop clairs. Une telle épître aurait été bien inutile à Titus; pas un mot de tout cela qu'il ne dût savoir par cœur. I\îais ce n'est pas par des inductions de convenance, c'est par des arguments directs qu'on peut montrer le caractère apocryphe du document dont il s'agit.
Si l'on veut rattacher cette lettre à la période de la vie de Paul connue par les Actes, on éprouve les mêmes difficultés que pour les précédentes. Selon les Actes ^ Paul ne touche en Crète qu'une fois, et cela dans son naufrage ; il n'y fait qu'un très-court séjour; durant ce séjour, il est captif. Ce n'est sûrement pas à ce moment-là que Paul a pu commencer à fonder des Églises dans l'île. D'ailleurs, si c'était au voyage de Paul captif que se rapportait Tit., i, 5, Paul quand il écrit serait prisonnier à Rome. Comment
INTMODUCTION. xxxii
peut-il dire, de sa prison de Rome, qu'il a l'intention d'aller passer l'hiver à Nicopolis? Comment ne fait-il pas, selon son habitude, quelque allusion à son état de prisonnier?
Une autre hypothèse a été tentée. On a essayé de rattacher l'une à l'autre l'épître à Tite et la première à Timothée ; on a supposé que ces deux épîtres étaient le fruit du voyage épisodique que saint Paul aurait fait durant son séjour à Ephèse. Quoicjue cette hypothèse ait bien peu suffi pour expliquer les difficultés de la première à Timothée , reprenons-la pour voir si l'épître à Tite lui apporte quelque appui.
Paul est à Ephèse depuis un an ou deux. Pendant l'été, il forme le projet d'une tournée apostolique, dont les Actes n'auraient pas parlé. Il laisse Timothée à Ephèse et prend avec lui Titus et les deux Ephésiens Artémas et Tychique. Il va d'abord en Macédoine, puis de là en Crète, où il fonde quelques Églises. Il laisse Titus dans l'île en le chargeant de continuer son œuvre, et se rend à Corinthe avec Artémas et Tychique. Il y fait la connaissance d'Apollos, qu'il n'avait pas encore vu, et qui était sur le point de partir pour Ephèse. Il prie Apollos de se détourner un peu de son chemin pour passer par la Crète, et porter à Titus l'épître qui nous a été conser-
xt SAINT PAUL.
vée. Son plan à ce moment est d'aller en Épire et de passer l'hiver à Nicopolis. Il mande ce plan à Titus, lui annonce qu'il lui enverra en Crète Artémas et Tychique, et le prie, aussitôt qu'il les aura vus, de venir le rejoindre à Nicopolis. Paul fait alors son voyage d'Épire. Il écrit d'Épire la première à Timothée , et charge Artémas et Tychique de la porter ; il leur enjoint toutefois de passer par la Crète , afin de donner en même temps à Titus le signal de venir le rejoindre à Nicopohs. Titus se rend à Nicopolis ; l'apôtre et son disciple retournent ensemble à Éphèse.
Avec cette hypothèse, on se rend compte d'une façon telle quelle des circonstances de l'épître à Tite et de la première à Timothée. Il y a plus : on obtient deux avantages apparents. On croit expliquer les passages des épîtres aux Corinthiens d'où il semble, au premier coup d'œil , résulter que saint Paul , venant à Gorinthe à la fin de son long séjour à Éphèse, y vint pour la troisième fois (I Cor., xvi, 7; II Cor., II, 1 ; XII, lli, 21; XIII, 1) ; on croit aussi expliquer le passage où saint Paul prétend avoir prêché l'Evangile jusqu'en Illyrie (Rom., xv, 19). Les avantages n'ont rien de solide*, et que de blessures à la vrai-
4. Voir ci-dessous, p. 450-451, noie, et p. 492-493, note. Même
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semblance on fait pour les obtenir! D'abord, ce prétendu voyage épisodique, si court que l'auteur des Actes n'aurait pas jugé à propos d'en parler, aurait été très-considérable, puisqu'il aurait renfermé un voyage en Macédoine, un voyage en Crète, un séjour à Gorinthe, un hivernage à Nicopolis. Gela ferait près d'un an. Gomment alors l'auteur des Actes dit-il que le séjour de Paul à Éphèse fut continu durant trois ans [Act., xix, 8, 10; xx , 31 ^) ? Ces expressions n'excluraient pas sans doute de petites absences, mais elles excluent une série de voyages. En outre, dans l'hypothèse que nous discutons, le voyage de Nicopolis aurait eu lieu avant la seconde épître aux Corinthiens \ Or, dans cette épître, Paul déclare que Gorinthe est, à la date où il écrit, le point extrême
en admettant que p.Exp'' '^«ù ixXupt)ccù implique que Paul a été trèsprès de riUyrie, le fait qu'il aurait été à Nicopolis n'avance en rien la question. L'ixXupwov, en quelque sens qu'on prenne le mot, ne descendait pas plus bas que les monts Acrocérauniens. L'Épire n'a jamais fait partie, au moins dans les temps du haut empire, de la province d'Illyrie ni de rixxupwdv en aucun sens. La province prétorienne d'Illyria jiixta Epirum, haute Albanie actuelle (Strabon, XYII, III, 25), avait pour limites les monts Acrocérauniens, le mont Scardus et le Drilo. A Bérée, Paul était plus près de l'Illyrif) qu'il ne l'eût été à Nicopolis.
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