ORIGINE ET TENDANCES DES CHRÉTIENS DE ROME
L'Épître aux Romains est une lettre, adressée à une communauté particulière. Et comme elle traite des gentils et des Juifs, de la grâce et de la Loi, on s'est demandé si elle était adressée à des chrétiens venus du judaïsme ou du paganisme, et s'ils étaient imbus ou non d'idées judéo-chrétiennes? Il est nécessaire, pour la clarté, de distin- • guer ces deux questions.
A. Juifs convertis ou gentils convertis P
Nous pouvons interroger l'histoire et l'Epître elle-même.
1. L'histoire des origines de l'Église romaine est assez obscure. Rien n'empêche de croire que quelques Juifs, venus de Rome (Act. ii, 10) et convertis à la fête de la Pentecôte par la prédication de Pierre, soient revenus à Rome, apportant les premières semences de la foi chrétienne. De toute façon, d'après l'analogie de ce qui se passa partout ailleurs, ce fut sans doute parmi les Juifs que la nouvelle doctrine se répandit tout d'abord. Cependant j'hésiterais pour ma part à en donner comme preuve le célèbre texte de Suétone : ludaeos impulsore Chreslo assidue tumultuantes Roma expulit [Claud. xxv, 4). L'expulsion des Juifs sous Claude est attestée par les Actes des Apôtres (xviii, 2), mais sans aucune allusion au christianisme. Assurément Suétone a pu confondre et croire que des disputes entre Juifs et chrétiens étaient fomentées par un certain Chrestos, tandis qu'en réalité il s'agissait de Jésus.
Mais ce qui est tout à fait invraisemblable, c'est que des querelles religieuses aient paru à l'empereur un motif suffisant pour expulser tous les Juifs de Rome. En pareil cas, Claude se serait comporté comme son proconsul Gallion, renvoyant les parties dos à dos (Act. xviii, 14). Ce qui attira l'attention de l'empereur, ce fut sans doute la situation tendue que causait le développement des Juifs; c'est la raison que donne Dion Cassius d'une première mesure prise contre eux dès le début du règne de Claude, qui n'alla pas jusqu'à l'expulsion (1). C'est
(1) JJion, LX, 6, g 6 : Toûçxe 'louBat'ouç Tr^eovàcravTaç au8iç, wdTE x^Xeirôiç âv aveu irapaxviî
XXII INTRODUCTION
en 49 ou en 50, probablement, que l'empereur prit une mesure plus radicale, à Toccasion d'une agitation révolutionnaire provoquée par un certain Clirestus. Mais à supposer que Suétone ait confondu (1) Chrestos et le Christ, sa confusion pèse sur la valeur de son témoignage, et nous ne pouvons pas en conclure que les querelles religieuses entre Juifs et chrétiens, ou entre Juifs à propos du christianisme, aient eu à Rome tant de violence qu'elles aient déterminé Claude à une mesure très sévère, à laquelle il avait d'abord répugné, et qui ne s'explique que par un grand intérêt d'état.
Toutefois nous ne songeons pas à nier le fait de l'expulsion, confirmée par l'auteur des Actes, qui l'étend môme à toute l'Italie. Elle eut lieu, d'après Orose [Adff. paganos hist. VII, vi, 15], la neuvième année de Claude, c'est-à-dire en l'an 49. Cette date est conclue de la chronologie des Actes (Act. xviii, 2), et, d'après ce que nous avons dit de la date de l'Épître, la conclusion n'est point trop mal tirée. Arrivant à Corinthe (vers 51), Paul y trouva Aquila et Prisca, récemment arrivés d'Italie, donc probablement en l'an 50.
La communauté romaine fut sans doute très éprouvée par la mesure de Claude, mais elle ne succomba pas. C'est une preuve qu'elle contenait déjà un bon nombre de fidèles venus de la gentilité. Ces derniers demeurèrent seuls, ou presque seuls. Mais n'est-il pas vraisemblable que plusieurs Juifs parvinrent à enfreindre un décret trop absolu et trop étendu pour être efficace? Ce qui est plus probable encore, c'est qu'ils revinrent au début du règne de Néron. Dès l'an 58, ils avaient un puissant appui auprès du prince en la personne de Poppée devenue sa maîtresse, plus tard son épouse (2), mais ils n'attendirent pas jusque-là.
Au moment où Paul écrivait son Épître aux Romains, en 56 ou 57, la communauté devait être composée en majorité de chrétiens venus du paganisme ; mais les chrétiens juifs d'origine y rentraient. Comme ils étaient les fondateurs de l'église où les gentils avaient pris la direction et l'influence, on soupçonnerait aisément qu'il y eut là une situation délicate qui exigeait des deux parts beaucoup de charité.