CHAPITRE QUINZIÈME
Les pensées que Paul exprimait dans ses lettres aux Galates et aux Romains n'étaient que Técho de sa parole, de ses conversations de chaque jour. Au cours des trois mois qu'il passa en Achaïe, tout Gorinthe Tentendit répéter que c'en était fait du mosaïsme * , que, dans ses observances , on devait voir seulement Tombre des réalités de la foi nouvelle ^. Israël sans doute y possédait les premiers éléments de la vérité , mais il les bégayait à la manière des enfants qui discernent mal ce que prononcent leurs lèvres ^ ; nulle force morale , nulle ressource dans ces pratiques surannées. Les Juifs, toujours aux aguets , connurent des premiers les hardiesses décis-ives où en venait Paul dans ce second séjour : entre lui et leur foi ils sentirent la lutte
1 Gai., IT, 9-11; V, 1-6. Rom., m, 20; IX, 31-33; x, 21 ; XI, 1-10.
« I Cor., X, 6-11.
* Gai., IT, 3, 9 : là oroixeîa toO xéajiou àcOevyj xal nxcox»
oTotxeta : les premiers principes, les éléments d'une instruction plus terrestre et mondaine que spirituelle; ici éyidemment les préceptes, les observances grossières et charnelles du mosaïsme. Cf. Goloss., u, 8, 20.
ouverte à outrance; il fallait qu*un des deux disparût; sous main ils décidèrent que ce serait Tapôtre , et à bref délai. Leur mésaventure devant Gallion les avait dégoûtés de tout mouvement séditieux * ; partout où s^étendait Tautorité de Rome, ils voyaient Paul assuré de trouver justice et protection. Mais ils apprirent son dessein de s'embarquer sous peu et de traverser directement de Gorinlhe en Palestine; là ils retrouvaient leurs avantages^. La marine marchande dépendant des courtiers, aussi riches que nombreux dans la communauté juive , il ne s'agissait que de gagner un capitaine sans scrupule, et de le charger d'un crime que la mer engloutirait : l'embûche fut vite dressée. Heureusement Paul en reçut avis, car le calme apparent des Israélites de Gorinthe avait détourné d'eux son attention; c'était au loin qu'il regardait le danger : u Je vous en conjure, frères, écrivait- il aux Romains..., combattez avec moi dans vos prières à Dieu, afin que je sois délivré des incrédules qui sont en Judée, et que les saints de Jérusalem reçoivent favorablement le service que je vais leur rendre^. » Contraint de se garder sur l'heure môme et au plus près, il renonça au trajet direct qui lui eût permis d'être à Jérusalem pour la Pâque , et décida de refaire le long circuit autour de l'Archipel. Les routes de terre surveillées par l'autorité romaine étaient plus sûres. Paul , au reste , ne devait point les parcourir seul : les disciples
i Act., XVIII, 12-17.
« Id., XI, 3.
8 Rom., XV. 30, 31.
venus avec lui à Gorinthe avaient mission de le suivre. C'étaient, on s'en souvient, Timothée et les délégués portant chacun Foffrande de leur Église , Sopater de Bérée , Arîstarque et Secundus de Thessalonique, Caïus de Derbé, Tychique et Trophime d'Asie ^
Tous, partant en même temps que Tapôtre, raccompagnèrent jusqu'en Macédoine. A quelque point de la côte, une occasion se présenta de passer aux rives d'Asie. Paul en profita, mais pour ses compagnons seulement : il leur fit prendre les devants avec cette seule instruction de l'attendre à Troas^. Quant à lui, il se dirigea vers Philippes, dans l'espoir d'y trouver l'aide nécessaire pour achever son voyage en sécurité. Sans doute, au port de Thessalonique , l'un des plus fréquentés de l'Archipel, il eût rencontré quelque vaisseau appareillant pour les côtes de Syrie; mais les Juifs y étaient puissants , et il devait en redouter la même animosité, les mêmes dangers qu'à Gorinthe. Philippes, au contraire, demeurait la plus dévouée de ses chrétientés. Le vent de haine qui soulevait contre lui les juiveries des grandes cités maritimes ne soufflait point à Néapolis, le port de cette ville. Où mieux s'a- • dresser pour éviter les périls dont sa navigation venait d'être menacée?
Paul retrouva en ces lieux Luc l'Évangéliste , qui , de Gorinthe où il n'avait fait qu'accompagner Tite, s'était hâté de revenir à Philippes. Depuis six ans, ce disciple annonçait la Bonne Nouvelle aux chrétientés
1 Act., XX, 4.
« Id., XX, 5.
de la région. Les louanges données de tous côtés a cette prédication éveillèrent Tattention de Paul Me génie de Luc, plus grec qu'oriental, sa parole élégante et limpide, convenaient à l'apostolat de l'Occident; d*autre part, ses connaissances de médecine* et de navigation en faisaient un compagnon précieux pour de lointaines missions dans la Méditerranée. Paul décida de l'emmener avec lui, et du même coup, sans y songer, il assura au récit de ses Actes jusqu'à Rome une précision, im charme de détail incomparables.
C'était alors le temps de la Pâque ; l'apôtre passa dans la ville de Philippes toute la semaine où les Juifs mangent des pains azymes^, non pour garder cette pratique assurément, car, estimant abrogées les observances mosaïques, il ne dut pas s'y croire astreint dans une Église en majorité d'origine païenne. Ce qu'il célébra, avec les frères de Philippes, ce fut la solennité qui remplace dans notre culte la Pâque d'Israël, le mémorial de la passion et de la résurrection de Jésus. « Le Christ, disait-il aux Corinthiens en pareille occurrence, le Christ, notre Agneau pascal, a été immolé; célébrons cette fête non avec du vieux levain, le levain de la malice et.de la corruption, mais avec les pains sans levain de la sincérité et de la vérité;*. »
Les huit jours que l'apôtre passa à Philippes indf-
1 II Cor., Tiii, 18.
2 Coloss., IV, 14.
8 Act., XX, 6.
* I Cor., V, 7, 8.
quent-ils que dès lors Toctave de Pâques^ rite juif d'origine, était observée dans les chrétientés? Nous n*osons TafiOrmer, car ce séjour s'explique naturellement par la difficulté de trouver sur l'heure ce que Paul cherchait en ces lieux. Quelque diligence que fissent les frères de Philippes , ils ne découvrirent aucun vaisseau appareillant pour la Judée. La meilleure occasion était une barque qui se rendait aux côtes méridionales de l'Asie Mineure, en faisant de nombreuses escales, à Troas notamment , puis à Milet^ L'apôtre, pressé de partir, accepta cette lente marche, se remettant à Dieu des moyens d'achever le trajet , des rives d'Asie à celles de Palestine.
Les débuts du voyage ne secondèrent point l'empressement de Paul. La barque, assaillie de vents contraires au sortir de la baie de Thasos, fut réduite à louvoyer, et mit cinq jours à gagner Troas au lieu de deux qui suffisent ordinairement*. Arrivés au port, nouveau et plus long retard ; les nécessités du trafic retinrent le navire sept jours entiers'. La consolation
i La lenteur du voyage, les longues relâches à Troas et à liilet, dans un moment t)ù Paul s'empressait à gagner Jérusalem , ne permettent guère de croire que le nayire nolisé par lui obéit à ses ordres. L'apôtre évidemment fut obligé d'attendre à certaines escales que les marins eussent achevé de décharger, puis de charger leurs marchandises. LCi clauses du passage toutefois l'autorisaient à prendre terre où il voulait, car S. Luc nous dit que, si l'on passa devant Ephèse sans s'y arrêter, ce fut sur l'ordre de Paul, qui c hAtait la marche afin de se trouver, s'il était possible, le jour de la Pentecôte, à Jérusalem ». Act., xx, 16.
» Act., XVI, 11.
• Id., XX, 6.
de Paul en ces lieux fut d'y retrouver non seulement ses compagnons de route , mais la petite Ëglise qu'il avait quittée si brusquement à son dernier passage en Macédoine. Les « portes^ » qui s'ouvraient alors si largement à la bonne Nouvelle ne s'étaient point fermées : Paul acheva, au cours de cette semaine, d'y faire entrer la vérité entière. Tous l'entendirent et s'enflammèrent à sa parole ; un incident porta l'émotion au comble.
C'était la veille du départ de l'apôtre ; le soleil couchant venait de clore le sabbat juif. Aux heures qui suivirent, les premières du dimanche', les fidèles s'assemblèrent selon la coutume pour rompre le pain eucharistique, plus nombreux que jamais, car on savait que le lendemain matin Paul devait partir. Le lieu de réunion était une des chambres hautes^ que les an-
^ 'EXOfa>v 8è elç t^v Tp«i>d6a xal 6upa; (xoi àve(i>Y(iévY]c èv KupCo).
Il Cor., II, 12.
3 Celte assemblée liturgique n'eut pas lieu dans la nuit du dimanche au lundi, car « les disciples, disent les Actes, se réunirent le premier jour de la semaine » (xx, 7) ; or, d'après la supputation des Juifs en usage dans nos saints Livres, ce jour commençant le samedi soir finissait, vingt-quatre heures plus tard, le dimanche à six heures du soir.
s >£v T^ Oicep(pc{>, Act. , XX, 8. *ricept5ov, cœnaculum^ d'après rétymologie qu'indique Varron ( « Ubi cœnabant, cœnaculum vocitabant » ), était, à l'origine, une vaste pièce destinée aux repas. A Rome, on désignait sous ce nom tout l'étage supérieur de la maison, auquel on accédait par un escalier extérieur séparé de l'habitation principale. Ces logements étaient souvent loués à bon marché par le propriétaire ou le locataire principal. Varron, Ling. lat,, v, 162. — Tite Live, xxix, 14. — Horace, I Epist.f i, 91. — Suétone, Vitellius, 7. En Orient, les salles hautes avaient gardé leur destination primitive et servaient aux réunions nombreuses; on n'en
ciens ménageaient sous le toit plat de leurs maisons ; plusieurs lampes échauffant la salle , on avait ouvert les fenêtres^ au frais de la nuit. Un jeune homme, nommé Eutyque^, s'assit sur le bord de Tune; fatigué sans doute des labeurs du jour, il comptait sur les brises de la mer pour le tenir en éveil. Paul ne se détachait qu'à grand'peine de ceux qu'il aimait; il prolongea jusqu'au milieu de la nuit ses conseils et ses instructions. Il parlait encore quand s'éleva un grand cri : Eutyque, succombant au sommeil, venait de tomber du troisième étage ^; on le releva mort. Paul était descendu au bruit : à la vue du corps inanimé , Élie et Elisée ressuscitant les fils de leurs bienfaiteurs^ lui vinrent en pensée; apôtre du Christ, il avait même puissance , même souffle de vie. Gomme les prophètes , il s'étendit sur le corps d'Eutyque , et l'ayant embrassé : « Ne vous troublez point, dit-il , son âme est en lui. » Sans autre regard au miracle accompli , il remonta dans la salle haute. L'heure de l'Eucharistie était venue, il rompit le pain céleste aux fidèles, puis, s'asseyant avec eux au repas des agapes , il continua de les instruire. A l'aube seulement, il se leva avec ses compagnons de route , ceux-ci pour s'embarquer, lui
trouTait à Rome qu'au-dessus des grands édifices funéraires : « cubiculum superiorem ad confrequenlandam memoriam quiescentium. » Giornale degli scavi, 1869, t. I, p. 242.
i Ces fenêtres étaient fermées par des volets. Ovide, Àmorum, I, V, 3. — Juvénal, ix, 104.
^ Ce nom est porté par des esclaves ou des affranchis.
s Deux siècles avant l'ère chféUenne on voyait déjà à Rome de ces maisons à trois étages. Tite Live, xxi^ 62, 3.
* m Reg., XVII, 17-24. IV Reg., iv, 1837.
pour prendre le chemin d'Assos\ où il leur donna rendez- vous, car il avait résolu de faire à pied le trajet jusqu'à ce port. La suite du récit des Actes paraît indiquer que Paul n'était plus dans la haute salle de Troas quan.d Eutyque y reparut. Ce fut une grande consolation pour cette Ëglise de retrouver, de posséder, dans ce frère ressuscité , le signe le plus éclatant de Tapostolat de son fondateur.
Pourquoi Paul s'éloignait-il ainsi à l'écart de ses compagnons, lui à qui l'isolement pesait? Peut-ôtre quelque mission secrète à remplir sur la route; peutêtre à Troas, comme ailleurs, les intrigues des Juifs à déjouer. Quoi qu4l en soit, huit lieues seulement le séparaient d'Assos : il fit rapidement le trajet par une belle route, au travers des chênaies qui couvrent les sources de l'Ida ; il descendit la pente abrupte qui sépare la ville de son port, et retrouva ses compagnons. On mouilla dès le soir probablement à Mytilène^, l'Ile de Sapho et des chantres d'Éolie. A chaque île, à cha-
1 Assos, appelée aussi ApoUonie (Pline, Hist nat., v, 32), était située au bord du golfe d'Adramytte, eu face de Lesbos. La pente abrupte qui menait de la ville haute au rivage avait inspiré au musicien Slratonicus ce jeu de mots sur un vers d'Homère llliad., VI, 143) :
"Aaaov W, ^ç xev ôaaaov ôXéOpou Treipaô' txYjat, etc» « Allez à Assos^ si vous souhaitez de promptement périr. » Strabon, Xlll, i, 57. — Athénée, vm, p. 352. Les ruines se dressent sur un rocher, si bien conservées, que nulle part ailleurs on ne peut prendre une idée plus juste et plus complète de ce qu'étaient les cités grecques.
« Mytilène (aujourd'hui Mytilini ou Castro) est la capitale de Lesbos. Située sur la côte orientale de l'ile, elle offre aux navires une rade à l'abri des vents de nord- ouest.
que repli de côte dans ces flots bleus , un nom sonore éveille tout un passé de gloire et de poésie. Le navire, s*éloignant le lendemain de Lesbos , passa au large de Smyrne et s'engagea dans le détroit qui sépare Chios de la presqu'île de Glazomènes ; Tancre fut jetée, pour la nuit, au rivage dentelé de cette île, le paradis de l'Archipel ^ Au jour suivant,- les terres d'Ionie , la baie où le Caystre verse ses eaux, Épbèse, étaient en vue : Paul ne voulut point s'y arrêter. Fidèles de la ville, chrétiens des environs, se seraient précipités vers lui et l'auraient contraint à un trop long séjour; or il voulait célébrer la Pentecôte à Jérusalem , et vingt-cinq jours à peine lui restaient pour s'y rendre. On cingla droit vers l'étroit canal qui sépare du continent l'île de Samos. Le navire ne fît que toucher à la ville de ce nom^, et gagna pour la nuit la rade de Trogyle au pied du mont Mycale. Quelques heures suffirent le lendemain pour atteindre la baie où se jette le Méandre et prendre terre en face de ses bouches, à Milet^. C'était là, qu'après Troas, le bateau devait faire sa
i C'est au génie de ses habitants qu'elle doit ce renom, car son sol a été de tout temps rocailleux (TcaiTcoXoeaaa, Hymne homérique cité par Thucydide, m, 104). L'industrie des Chiotes, célèbre dans toute la Méditerranée, en a fait un jardin couvert de fruits de tout« espèce.
3 Aujourd'hui Tigani {la Poêle), ainsi appelée à cause de la forme circulaire de son port.
3 Un misérable village {Palatia) marque là place où s'élevait cette ville, si commerçante qu'elle avait quatre ports, dont Tun était réservé aux vaisseaux de guerre (Strabon, XIV, i, 6). Le Méandre n'était pas moins célèbre pour ses alluvions que pour les sinuosités de son cours. Les atterrissements du fleuve ont aujourd'hui complètement séparé de la mer les ruines de cette glorieuse
plus longue escale. Paul ne pouvait que se résigner à, ce nouveau retard ; mais il en profita pour témoigner à Ëphèse que, s'il passait près d'elle sans la visiter, ce n'était ni oubli ni froideur. Dès Tarrivée , il envoya prévenir les anciens de cette Église , les appelant près de lui. Tous accoururent et se pressèrent autour de Tapôtre dans quelqu'une- des tavernes ouvertes aux marins sur les quais de Milet. Le matin du départ, Paul, les ayant réunis, leur adressa ce touchant adieu : « Depuis le jour où je suis venu en Asie , vous savez comment tout le temps je me suis conduit envers vous; j'ai servi le Seigneur en toute humilité, au milieu des larmes et des traverses qui me sont survenues par la conspiration des Juifs contre moi; je ne vous ai rien caché de tout ce qui pouvait vous être utile ; rien ne m*a empêché de vous l'annoncer, et de vous instruire en public et en particulier, préchant aux Juifs aussi bien qu'aux gentils la repentance envers Dieu et la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et voici que, lié d'esprit ^ je vais à Jérusalem, et je ne sais ce qui doit m'y arriver, sinon que de ville en ville l'Esprit-Saint me fait connaître que des chaînes et des afflictions m'attendent. Mais je ne fais aucun cas de ma vie ; je suis prêt à la sacrifier pourvu que j'achève ma course, et que je remplisse la mission que j'ai reçue du Seigneur Jésus , de rendre témoignage à l'Évangile de la grâce de Dieu. Je sais que vous ne verrez plus mon
cité, patrie de Thaïes et d'Anaiimandre. Elle n'était déjà plus, ao temps où Paul y aborda, qu'un port de second ordre.
^ C'est-à-dire l'Esprit de Dieu dominant, maîtrisant mon esprit, le tournant où il veut comme un captif enchaîné.
visage, vous tous parmi lesquels j'ai passé prêchant le royaume de Dieu. Je proteste donc aujourd'hui que je suis net du sang de tous, car je n*ai rien négligé pour vous annoncer toutes les volontés de Dieu. Prenez donc garde à vous et à tout le troupeau au milieu duquel TEsprit-Saint vous a établis surveillants ; soyez les vrais pasteurs de l'Église de Dieu^ qu'il a acquise par son sang; car je sais qu'après mon départ il se lèvera parmi vous des loups rapaces qui n'épargneront pas le troupeau; du milieu de vous, des hommes se lèveront publiant des doctrines perverses pour attirer des disciples après eux. Veillez donc, vous souvenant que, durant trois ans, je n'ai cessé, nuit et jour, d'avertir chacun de vous avec larmes. Et maintenant je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce , qui a puissance d'édifier et de vous donner une place parmi les sanctifiés. Je n'ai convoité ni l'argent, ni l'or, ni les vêtements d'aucun de vous; et vous le savez vousmêmes, ces mains , que vous voyez, ont fourni à mes besoins et à ceux de mes compagnons. Je vous ai montré en toutes choses qu'il faut, en travaillant ainsi, secourir les pauvres et se souvenir de cette parole du Seigneur Jésus : « Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir^. »
1 Les manuscrits A, C, D, E, substituent au mot Dieu (Oeou) celui de Seigneur (Kup(ou). Nous préférons la leçon 0eoO que donnent les manuscrits du Vatican et du Sinaï, la Yulgate, la version syriaque, car elle est une des expressions habituelles de S. Paul. Treize fois dans ses Épitres il écrit ces mots : èyL%\r\aia to^ 8eoO, jamais éxxXviaia xoO Kuptou.
2 C'est là une des rares paroles du Seigneur qui soient Tenues Jusqu'à nous par une autre voie que l'Évangile.
Paul alors se mit à genoux et pria avec les anciens d'Éphèse. Tous fondaient en larmes, car cette parole : « Vous ne me verrez plus », leur fendait le cœur. L'un après l'autre, se jetant au cou de l'apôtre, ils l'embrassèrent. L'heure du départ étant venue, ils suivirent Paul jusqu'à la rive, et là il fallut « nous arracher d'eux», dit S. Luc^
Le navire disparut bientôt, un bon vent le poussant droit sur Cos. La rade de cette lie a été de tout temps fréquentée ^ ; ils y mouillèrent pour la nuit. Contournant le lendemain la pointe de Gnide, ils gagnèrent Rhodes'. Dès le matin suivant, les sommets neigeux des côtes de Lycie leur apparurent au nord ; ils se dirigèrent vers les sept caps que les cimes vertes du Gragus avancent en mer, puis, longeant cette falaise et les bouches du Xanthus, ils aperçurent, au milieu des palmiers qui l'enveloppaient, Patara, son temple d'Apollon, son théâtre taillé dans le roc * : c'était une des escales de la barque, ils y abordèrent.
> Act., XXI, 1.
2 Elle exportait, aux temps anciens, des vins et des étoffes célèbres dans tonte Tltalie (a Amphor» Goœ ». Pline, Histor, natur,, XIV, 10. « Co8B purpursB. » Horace, iv Od., xiu). Vins et fruits continuent d'y attirer de nombreuses barques ; aucun port de TArcbipel n'est plus visité.
8 Située à l'angle de l'Asie Mineure, Rhodes est une escale naturelle pour les nayires qui côtoient la Péninsule. Autant que cette position privilégiée, la beauté de l'île attirait. Les ancienà ont yanté à l'enyi les charmes de son climat, c'était pour çux a la terre des roses » (Rhodes, du grec ^68ov), « l'épouse du soleU ». « Aucun jour ne s'y passe, dit Pline, où ses rayons lumineux ne percent les nues. » (Pline, Histor. natur, ^ ii, 62.)
* Bien que la ville de Xanthus fût rattachée à la mer par la
Dieu leur ménageait dans ce port une occasion d'accélérer le voyage , car un navire appareillait pour les côtes de Phénicie; à peine arrivés, ils s'y rembarquèrent et prirent le large ^ Quatre jours suffisent en temps ordinaire pour cette traversée^; rien ne paraît ravoir troublée. « Nous découvrîmes Cypre, dit S. Luc, que nous laissâmes à gauche , puis, continuant notre route vers la Syrie , nous vînmes à Tyr, où le vaisseau devait décharger des marchandises •. » Ce travail exigeait toute une semaine ; Paul employa ce temps à visiter les frères de la ville, chrétienté des premiers jours, puisqu'elle devait sa naissance aux fidèles dispersés par la mort d'Etienne*. L'apôtre l'avait traversée six ans auparavant, quand il monta d'Antioche vers l'assemblée de Jérusalem , et à la joie des frères , lorsqu'il leur raconta la conversion des gentils*, il avait reconnu que celte communauté était de cœur avec lui. De tels sentiments , étrangers aux Juifs qui embrassaient la foi, donnent à entendre que ces chrétiens venaient la plupart de la gentilité. Ils vivaient étrangers
rivière de même nom, Patara était le vrai port. Appien, de Bellis civilibus, it, 81.
^ Dès le jour même probablement, car, dans ce récit d'une rare précision, S. Luc ne manque Jamais, quand le départ n'a lieu que le lendemain, de le marquer par une des phrases suiyantes : t^ iictovoig, T^ Ixépq^, t^ ixp\Uvxi.
^ La distance est d'environ 450 milles romains, et la marche des ^yaisseaux en haute mer, par des yents favorables, était de 125 milles au jour de 24 heures.
« Act., XXI, 3.
* Id., XI, 19.
* Id., XV, 8.
à la Synagogue, et peu connus; il fallut les chercher* à travers les quartiers populeux.
Les funestes présages qui, de ville en ville, poursuivaient Paul, se manifestèrent plus menaçants qa*ailleurs aux réunions liturgiques de Tyr. Dans Textase où Teffusion des dons surnaturels jetait alors les croyants, plusieurs virent le danger où allait l'apôtre, et le conjurèrent de ne pas Taffronter. « L'Esprit parle par nous, disaient-ils, ne montez point à Jérusalem^. » Mais le même Esprit qui leur dévoilait l'avenir poussait Paul au péril. Dès que la barque fut prête, il voulut partir. Tous les fidèles, avec leurs femmes et leurs enfants, le conduisirent hors de l'enceinte jusqu'au rivage ; on s'y agenouilla sur la grève pour prier ; puis, après s'être embrassés, l'apôtre s'embarqua avec ses compagnons, et les Tyriens retournèrent chez eux tristes et inquiets.
Le soir même, le navire touchait à Ptolémaïde * dans le dessein d'y faire quelque séjour; là Paul, renonçant à la voie de mer, résolut de gagner à pied Gésarée de Palesthie *. Il ne partit point toutefois sans voir les frères de Ptolémaïde avec lesquels il passa tout un jour. Le lendemain matin, il se mit en route pour Gésarée; deux jours de marche au moins l'en
1 'Avcvip6vTec Toù; piaOYiid;. Act., xxi, 4. Tyr, bien que déchue de 8on antique splendeur, était encore active et populeuse ; ses teintures de pourpre avaient gardé leur réputation (Pline, Histor. natur., T, 17; IX, 60); par suite, une nombreuse communauté de Juifs y résidait (Josèphe, Bell.Jud., If, xvni, 5).
2 Acl., XXI, 4.
'Saint-Jean d'Acre.
* Voir sur Césarée de Palestine les détails donnés dans Saint Pierre, chap. v, p. 132, éd. in-S*»; p. 117, éd. in-12.
séparaient, car il fallait longer la baie circulaire de Ptolémaïde, puis doubler le Garmel, et traverser en partie la longue plaine du Sharon. Assuré désormais d'être à Jérusalem pour la Pentecôte, Tapôtre ne laissait pas de se hâter, afin de donner plusieurs jours à Gésarée , une des rares églises de Palestine oix il fût certain de trouver des sentiments conformes aux siens. Philippe, sou fondateur, était en effet Tun des sept diacres qui avait le plus largement hérité de Tesprit d*Étienne. Nous l'avons vu, avant même que le premier martyr du libre Évangile ne revécût en Paul , entrer hardiment dans Tapostolat des gentils, porter la foi aux Samaritains , convertir Teunuque d'Ethiopie ^ Depuis vingt ans, il résidait à Gésarée , ville d'étrangers en terre juive. Toute son ambition était de s'y tenir au lieu inférieur où Dieu l'avait placé, de ne passer aux yeux des frères que pour l'un des Sept destinés à servir humblement l'Église; mais son ardeur à prêcher la Bonne Nouvelle l'avait mis hors de ce rang, et sa maison s'appelait dans tout Gésarée celle a de Philippe l'Évangéliste * ». Il n'y travaillait point seul; ses quatre filles, demeurées vierges, l'aidaient à répandre la foi; le titre de « prophétesses », que leur donnent les Actes, indique que, parmi les dons de l'Esprit, elles avaient reçu le plus utile de tous au gré de Paul, la grâce « d'édifier, d'exhorter, de consoler' ». L'apôtre passa dans cette famille, capable entre
1 Voir Saint Pierre^ chap. t.
« Act., XXI, 8.
» I Cor., xiT, 3.
toutes de le comprendre, quelques jours d*un calme et d'une liberté qu'il ne devait guère plus connaître; et toutefois, à Césarée mdme, cette tranquillité fut troublée. Le prophète Agabus, que Paul, dix-sept ans auparavant, avait trouvé à Antioche^ « descendit » des montagnes « de Judée ». Les dangers que courait Tapdtre lui étaient révélés : pour en mieux pénétrer les esprits, il emprunta aux anciens voyants leur langage d'action. Entrant silencieusement dans l'assemblée des fidèles, il s'approcha de Paul, prit sa ceinture, s'en lia les pieds et les mains. Les regards inquiets étaient fixés sur lui et l'interrogeaient; il répondit par cet oracle : « L'Esprit dit ceci : L'homme à qui appartient cette ceinture sera ainsi lié par les Juifs à Jérusalem, et livré aux mains des gentils. » Bien que les prophètes eussent fait entendre de semblables paroles sur toute la route, cette fois l'imminence du péril, le prestige d' Agabus, accrurent l'effroi. Les frères de Césarée, les compagnons de Paul eux-mêmes, entourant l'apôtre, le supplièrent de s'arrêter; mais l'appel de Dieu pour lui était clair, irrésistible : « Que faites-vous? répondit-il; pourquoi pleurer ainsi et me briser le cœur? Je suis prêt non seulement à être lié, mais à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus. » A cette parole , où Ton reconnaissait en même temps le tendre cœur de l'apôtre et sa volonté irrévocable , tous comprirent qu'il fallait se rendre : « Que la volonté du Seigneur se fasse I » dirent-ils, et tristement ils se préparèrent au départ.
1 Act., XI, 27-30.
Quelques frères de Gésarée tenaient à honneur d*être au danger; ils se mirent à la suite de Paul et emmenèrent avec eux un ancien disciple, Mnason de Gypre, qui avait une maison à Jérusalem. Paul et ses compagnons devaient loger chez lui et y trouver un refuge en cas d'alerte. Mais qu'attendre de ces précautions , des plus fidèles dévouements? On partit le cœur serré et plein d'alarmes.