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CHAPITRE IV

LES CHANOIXES REGULIERS DE XOTRE-SAUVEUR.

En 1622, à 1 ào^e de cinquante-sept ans, Pierre Fourier, chargé des affaires spirituelles et temporelles de la Congrégation de Notre-Dame, se voua à la réforme et au rajeunissement de sa propre congrégation. Ses deux condisciples de l'Université étaient devenus à cet égard des modèles. Servais de Lairuels avait reconstitué les Prémontrés à l'abbave de Sainte-Marie-Majeure dePont-à-Mousson; Didier de la Cour avait vu approuver par le Saint-Siège cette con<Trég[ation studieuse de Saint-Vannes et Saint-Hvdulphe dont est sortie, ce qui suffirait à sa gloire, la célèbre congrégation française de Saint-Maur.

Les maisons canoniales fondées en Lorraine sous la rè'jle de Saint- Augfustin étaient au nombre de huit : Saint-Léon de Toul, Saint->icolas de Verdun, Saint-Pierremont, Saint-Remy de Lunéville, Saint-Sauveur de Domèvre, Belchamp, Autrey, Chaumouzev. On a vu comment Fourier fut

accueilli dans cette dernière résidence et quelle vie différente de la sienne y menaient ses confrères. Le désordre était le même, et de longue date, dans les autres abbayes. A deux reprises, le jeune cardinal de Lorraine, en sa qualité de légat du Saint-Siège, avait tenté de rappeler ces moines dégénérés à l'observation de leur règle. Il réunit à Nancy en iSqS, à Lunéville en i6o4, les abbés, prieurs et notables de l'ordre; on écouta sa parole, mais on n'en tint compte. Les Chanoines réguliers menaient dans leurs retraites une vie aisée, point trop ouvertement scandaleuse ; ils n'entendaient point changer d'habitudes et leur résistance passive laissait encore moins de place à l'espoir qu'une rébellion ouverte.

Pierre Fourier assistait à ces deux assemblées, mais ses vœux furent aussi impuissants que les exhortations du cardinal. Tout au moins recueillit-il alors une idée qu'il mit à profit plus tard, celle de l'institution d'un visiteur, sorte d'inspecteur permanent et ambulant de la congrégation, chargé de se montrer à dates régulières dans chaque communauté, d'y maintenir ou d'y relever l'autorité des constitutions, d'y surveiller la conduite de tous les membres. Les visiteurs nommés par le cardinal-légat échouèrent dans leur tâche, et on le comprend. Quelle créance accorder à un dignitaire qui venait prêcher le retour à l'humilité et à la pauvreté en carrosse, au milieu d'un luxe profane et d'une suite nombreuse? Ce qu'un prince

de l'Église avait inutilement essayé, un curé de campagne vraiment humble et sachant payer de sa personne l'accomplit. Qu'il ait réussi pleinement dans son oeuvre, on ne saurait le dire, sa lâche était ingrate; en exerçant ses vertus, elle divisa et épuisa ses forces, et moins de deux siècles suffirent pour la rendre inutile.

Fourier s'engagea par obéissance et non sans hésitation dans cette entreprise. L'évèque Jean des Porcelets de Maillane, successeur de Christophe de la Vallée au siège de Toul, estimait et vénérait le curé de Mattaincourt, qu'il avait vu à l'œuvre au milieu de ses paroissiens et des Filles de ?Sotre-Dame. Après s'être fait nommer par bref pontifical (juillet 162 1) visiteur général des Augustins lorrains, il lui conféra tous pouvoirs pour les réorganiser et les améliorer : « L'ordre des Chanoines réguliers, lui dit-il, ne tient plus qu'à la manche de votre simarre, sans vous il est perdu. »

Devenu une puissance là où il était depuis vingt ans un exemple inutile, Fourier 'se mit à l'œuvre. Quelques mois plus tard, un de ses anciens maîtres, le P. Bauny, lui écrivait au nom du cardinal de la Rochefoucauld pour lui proposer semblable tâche à l'abbaye de Sainte-Geneviève de Paris. Le prêtre lorrain n'eut pas besoin de chercher un prétexte pour refuser de quitter sa patrie, à laquelle un nouveau devoir venait de l'attacher. Il s'agissait en effet d'établir une congrégation nouvelle, tout en la rattachant à l'ancienne. Le procédé imaginé fut

celui-ci : recruter les futurs Chanoines parmi ceux des religieux qui consentiraient à refaire leur noviciat et à renouveler leur profession, leur adjoindre les nouveau-venus de bonne volonté, puis, ce groupe choisi formé, introduire ses membres dans chacune des maisons de l'ordre et éliminer par voie de persuasion les anciens habitants. Ainsi avait fait Didier de la Cour chez les Bénédictins, écartant les vieux moines obstinés dans leur coupable routine, attirant à lui les âmes jeunes, ardentes, confiantes. Plusieurs mois se passèrent d'abord à chercher des recrues dans les maisons existantes. On en réunit six à grand'peine, et encore l'évêque de Toul ne réussit-il pas à leur procurer l'accès de Saint-Pierremont, dont il était cependant abbé commendataire. Il dut demander pour eux un abri provisoire aux Prémontrés de Pont-à-Mousson. C'est là que, le 2 février de l'année suivante, Fourier leur fit revêtir l'insigne de la nouvelle réforme, c'est-à-dire une étroite banderole blanche fixée au cou par une tresse et descendant en baudrier, le long de la soutane noire, sur leur flanc gauche. A ce moment il venait de forcer en quelque sorte les portes de Saint-Remy de Lunéville et d'assurer un asile aux profès de la nouvelle observance, à côté des religieux de l'ancienne. Dès le lendemain de la cérémonie de vêture, la petite troupe, conduite par Fourier, quitta Pont-à- Mousson dans le carrosse épiscopal. En recevant ainsi, bien à contre-cœur sans doute, ces hommes

dont la seule présence était pour lui une censure , le prieur de Lunévlllc nouait du moins par un lien nécessaire la congrégation qui allait s'éteindre à celle qui venait la remplacer et la rajeunir.

Tels furent les débuts, ingrats et pénibles, des Chanoines de Notre-Sauveur, et toutes les pages de leur histoire ne devaient guère, comme on le verra, différer de la première. Pierre Fourier remplit de ses écrits, de ses efforts, de ses exemples les seules qui méritent d'être conservées. Il fut, depuis le début de sa mission réformatrice jusqu'à sa mort, le guide, l'inspirateur, le chef réel et unique du nouvel Institut. De sa plume aussi habile en latin qu'en français, il avait rédigé le résumé {Summarium) des constitutions futures, supplément à la règle auguslinienne en cinquantehuit articles, véritable centon tiré des Pères de l'Église, qu'il proposa à l'obéissance de ses jeunes disciples. Il pensait fixer plus tard cette législation, comme celle des Filles de Notre-Dame, dans un texte plus complet, dont il ne put que rédiger certains fragments. Il dispersa sa pensée première, faute de temps, en divers opuscules inspirés successivement par les circonstances et concernant, soit la vie claustrale des Chanoines, soit les ministères extérieurs qu'il se proposait de leur confier. A côté d'extraits de commentateurs de saint Augustin et de méditations ou d'exercices spirituels selon la méthode de saint Ignace, on trouve dans cette partie de son œuvre des traités propres à gui-

der le prêtre comme confesseur, comme administrateur de paroisse, comme instituteur de la jeunesse. Il était doux à l'auteur de graver ses enseignements dans des esprits dociles, « tables toutes neuves, disait-il, toutes nettes et tout aplanies et polies pour y écrire tout ce qu'on voudra. )>

INIieux que ses ouvrages, sa parole et ses exemples assuraient les premiers fruits de son nouvel apostolat. L'ingénieux prédicateur qui avait mis en scène devant ses paroissiens la Contrition et la Confession décrivait ainsi à ges novices, sous une forme allégorique, les défauts dont il voulait leur inspirer la haine : « De la part de la sainte obéissance, leur dit-il un jour, on vous fait savoir comment hier au soir, environ vers huit heures, quelques-uns de nos confrères qui sont ici présents, lesquels on estimait être des plus fervents, des plus modestes et des mieux avisés, firent entrer dans ce cloître sacré deux vieilles décrépites qui sont sœurs germaines, maudites, diffamées et bannies de tous les monastères bien policés. . . Ces deux misérables sœurs sont la curiosité et le babil, en haine desquelles il est ordonné à ceux qui se sont ainsi laissé coiffer par icelles de promptement courir aux pieds des confrères d'ici et les baiser à tous avec humilité et ci-après chasser ces impertinentes en les battant très bien en dépit de celui qui les envoie, si d'aventure elles s'y présentaient. »

Ayant suin ses recrues à Lunéville, Fourier ne

parut plus guère à Maltaincourt qu'en passant. Il s'échappait de Saint-Remy les veilles de fête, faisait à pied les cinq longues lieues qui le séparaient de sa paroisse et, aussitôt arrivé, remplissait ses devoirs au confessionnal, dans la chaire, au chevet des malades; puis il revenait durant la nuit et célébrait les offices de la fête au milieu de ses nouvelles ouailles. La mort prématurée de l'évêque de INIaillane parut un moment lui fournir le moyen de se retirer; ceux dont il avait accepté la tutelle insistèrent si vivement pour le retenir, qu'il demeura parmi eux : « Nonobstant que je ne sers de rien à nos bons Pères, écrivait-il, si est-ce qu'ils ne veulent marcher, avancer, reculer, admettre, refuser, édifier, démolir, répondre, demander, si je n'y suis présent, si je ne l'approuve, si je n'y mets quelque grain de mon sel, quoique très inutile... Aucun moyen de m'en dégager, ou me retirer un petit, sans faire, à leur avis, branler quelque pan de muraille... »

Le 23 mars 1624, les novices prononcèrent leurs vœux devant le prieur de Saint-Remy et celui-ci, ainsi qu'il avait été convenu, leur céda aussitôt définitivement la place et se retira avec ses religieux, munis comme lui d'une pension sur les revenus de l'abbaye.

D'autres postulants se présentèrent : Lemulier, venu de la Bourgogne française, Guinet, Bourguignon aussi d'origine, neveu d'un professeur de droit de Pont-à-Mousson, Terrel, qui devait comme

les deux précédenls gouverner la congrégation, Gauthier destiné à suppléerPierreFourier àMattaincourt, Bedel son futur biographe. A mesure que le petit troupeau s'accroissait, le pasteur s'efforçait de lui ouvrir de gré à gré les maisons lorraines de l'ordre et de négocier le départ volontaire de leurs hôtes. L'apôtre redevenait alors homme d'affaires pour décider ou plutôt pour acheter la retraite des chanoines incorrigibles. Dans telle communauté il ne parvint à liquider les dettes de l'ancienne administration qu'en endettant la nouvelle. Puis il fallait opérer la séparation des menses, c'est-k-dire, par égard pour un abus indestructible, faire dans les revenus la part de l'abbé commendataire et celle des religieux. L'imprévu, et l'imprévu désagréable, était de tous les jours; les vieux chanoines ne négligeaient aucun artifice de chicane afin de quitter la place à de meilleures conditions et ne la céder qu'à toute extrémité. A Belchamp, on dut leur assurer six mille livres en pensions, la levée de tous les fruits de l'année et emprunter aussitôt, la presque totalité des revenus étant épuisée , pour assurer la subsistance de leurs successeurs. A Saint- Pierremont, où ils avaient accepté à côté d'eux les réformés, pendant quelque temps ils célébrèrent avec ostentation leurs offices après ceux des nouveau-venus, comme pour montrer qu'ils ne se retireraient point; puis un matin on ne les vit plus à l'église et on ne les trouva point dans leurs cellules; à bout de courage dans leur inutile

résistance, ils s'étaient retirés durant la nuit. A propos d'une de ces négociations, Pierre Fourier écrit : « Tout est ici plein de dettes, de ruines, de misères, d'ennuis, de nécessités, de lassitude, d'afflictions. Touchant le temporel, le marché n'est pas bon, du moins pour quelque temps, mais, pour le spirituel, chacun tient qu'il est bon. n Cependant, en peu d'années, presque toutes les maisons canoniales lorraines furent acquises à la réforme; dès lôaS, Saint-Pierremont et Domèvre, puis Belchamp, Verdun, Toul. Un établissement nouveau, sous le nom de prieuré, fut ouvert à Viviers. Enfin Fourler put préparer, sinon accomplir, la création d'une maison de mission permanente h Tholy, dans les montagnes des Vosges, là oh le service paroissial était difficile et imparfait.

Ainsi raffermie sur ses bases, la congrégation des chanoines lorrains devait, dans la pensée de son réformateur, combattre par l'exercice d'un ministère varié la tentation probable d'un nouveau sommeil intellectuel et moral. Ses membres avaient à éviter le mal auquel leurs aînés avaient succombé, une existence contemplative en principe, oisive en fait, assaisonnée pour certains par les obligations du service paroissial dans quelques bénéfices à charge d'âmes. Ils devaient se dévouer de diverses façons à l'amélioration du peuple chrétien : prédications dans les campagnes, éducation des clercs et des instituteurs, enseignement de la jeunesse sous toutes ses formes, c'étaient là autant de fonctions

vacantes qu'on leur destinait. Si l'on considère surtout dans la mission complexe que Pierre Fourier leur attribuait la part réservée à l'éducation, on voit qu'il se préoccupait de faire pour les garçons ce qu'il avait tenté pour les filles, de répandre autant que possible et gratuitement l'enseignement que nous appelons primaire, de procurer à certains enfants, pauvres et très bien doués, les connaissances de nature, soit à les aider dans leur métier, soit à les introduire dans les Universités, de donner en un mot aux fils régénérés de saint Augustin aux « jeunes abécédaires, nés tout nouvellement dans son grand ménage », comme une clientèle et une sauvegarde, l'élite de la jeunesse lorraine.

A l'article 56 de son Siimmariiun, il avait inscrit le devoir de l'instruction donnée aux enfants et aux adolescents. Il faisait consister cette instruction dans les principes de la foi, les éléments de la gramma'r3 latine et de la langue française, c'est-à-dire tout ce qui pouvait former de bons citoyens, agréables à Dieu et aux hommes et, en offrant cette tâche au zèle de ses novices, il commentait sa pensée de diverses façons, disant avec la meilleure grâce : « Il y a des religieux qui récoltent le grain mûr pour le ciel, et ils font bien, mais ils laissent derrière eux des épis; c'est à nous d'imiter les pauvres qui viennent glaner la moisson faite, et de recueillir ces épis en nous appliquant à l'instruction de l'enfance à partir de l'ABC. )) — « Il nous faut employer, écrivait-il encore à un de ses principaux disciples, à la recher-

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che des moyens qui nous pourront aider et au ciel et sur terre à bien cultiver cette pièce qui semble petite en apparence, mais qui est de grands revenus : car les petites plantes deviendront de grands arbres et fructifieront à foison ou en bien ou en mal; et si nous pouvons tant faire par nos petits labeurs, avec le concours de la grâce de Dieu, qu'en un siècle si dépravé, tout ce petit peuple qui passera par nos écoles, par nos catéchismes, par nos confessionnaux, étant parvenu en âge, serve fidèlement Dieu son créateur, chacun selon sa portée et sa vocation, nous en pourrons justement attendre un salaire admirable. . . »

Cependant, sur le siège de Toul, l'évêque de Maillane avait eu comme successeur, en droit le cardinal Nicolas-François de Lorraine, en fait, avec le titre d'administrateur, deGournay, qui reprit envers le réformateur des Chanoines l'attitude peu bienveillante de Christophe de la Vallée envers l'instituteur des Filles de Notre-Dame. Toutefois l'adversaire principal à redouter désormais, c'était l'Université mussipontaine. Ce n'était pas que Fourier eût manqué d'égards et de précautions respectueuses du côté des Révérends Pères; il avait appelé l'un d'eux pour prêcher le sermon de vêture des premiers novices et s'était fait suppléer par un autre pendant ses absences de Lunéville. Malgré tout, entre la toutepuissante Compagnie et le jeune Institut, la concurrence, tant pour le recrutement des novices que pour la formation de la jeunesse, était inévitable. Les Je-

suites ne voulaient partager avec d'autres ni les vocations ecclésiastiques qu'ils avaient fait naître, ni ce droit d'enseigner dont leur charte universitaire semblait leur attribuer le monopole en Lorraine. Le meilleur des disciples de Fourier, Guinet, fût devenu des leurs, sans un défaut d'élocution qui le fit juger par eux incapable de leur être utile tant dans la prédication que dans l'enseignement. Un jour le réformateur dut subir les reproches d'un professeur de Pont-à-Mousson, qui avait vu une douzaine d'élèves quitter sa classe pour le noviciat de Lunéville. Lui aussitôt, tout contrit, de se mettre à genoux devant son interpellateur comme un coupable pris en faute : « Considérez-les comme vôtres, ils répareront leur manquement, je vous les renverrai. » Et le Jésuite désarmé et confus de lui répondre : « Puisque vous les tenez, tenez-les bien. » ,.ic Tant pour faciliter le recrutement de la congrégation que pour procurer à ses membres les connaissances dont ils avaient désormais besoin, Fourier résolut de constituer un séminaire d'études auprès de l'Université; mais l'argent manquait et l'organisation fut lente. Les Jésuites, sachant que les nouveau-venus recevraient des pensionnaires et auraient des répétiteurs pour leurs scolastiques, s'inquiétèrent de cette innovation. Après s'être confraternellement intéressés à la réforme des couvents, ils présentèrent secrètement un mémoire au "gouvernement lorrain contre l'or^anisation projetée du séminaire. Jusqu'à la dernière heure

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ils se vantèrent d'avoir en poche un décret prohibitif qu'ils se réservaient de produire. Puis, voyant que ce procédé d'intimidation ne réussissait pas, le jour de l'inauguration solennelle (8 décembre 162^), ils contribuèrent à la pompe de la fête et envoyèrent l'un d'eux prononcer le sermon d'usage. Fourier prit la chose comme « de très bonne et sincère afFecliou » ;il avait combattu d'ailleurs celte opposition sourde avec beaucoup de prudence et de discrétion, se donnant l'air de lignorer et suivant son chemin avec une confiance qui lui valut au dernier moment l'avantage de ne pas paraître avoir trouvé devant lui d'adversaires.

Le séminaire, dit de Saint-Nicolas, contint d'abord six étudiants, chacun d'eux étant entretenu par une des maisons existantes; plus tard ce nombre devait s'élever jusqu'à vingt. Fourier, tout en attribuant à un de ses auxiliaires la direction nominale, fut vraiment l'âme et la vie de cet établissement à l'origine. On le vit au milieu des étudiants comme naguère au milieu des novices ; il se faisait leur répétiteur de logique, maître par sa science, écolier par la fraîcheur de ses souvenirs (i).

Ainsi investi sans titre du gouvernement de deux congrégations, il devait penser à les unir, d'autant plus qu'il proposait le même but a leur

(i) Marti3 (abbé), L'Université de Pont- à -Mousson, p. 24G-248.

dévouement. A la fin de lôaS, il écrit aux Sœurs de Châlons qui désiraient sa venue : « Endurez un peu que ces bons Pères (les Chanoines) s'établissent; leur avancement est le vôtre. Si Dieu leur fait la grâce de venir au-dessus de leurs saintes prétentions, vous n'en perdrez rien. Les monastères de votre congrégation qui seront contents de tirer quelques fruits des labeurs de la congrégation de ces hommes le pourront moyennant Dieu. » Cette union devait se traduire par la désignation d'un chanoine régulier chargé de veiller à l'exécution stricte des règles et à la paix fraternelle entre les communautés de Notre-Dame.

Ce projet souleva une sérieuse opposition. Une intervention incessante d'un religieux armé de grands pouvoirs est inconciliable avec l'autorité que nous confère le règlement même de la congrégation, disaient les évêques. De leur côté, les Jésuites craignaient de devenir ainsi peu à peu étrangers à la direction et aux intérêts des maisons de Notre-Dame. Une campagne commença contre les Chanoines réguliers, « gens et de peu démérite et de peu de fortune », répétaient à demivoix les hommes qui avaient prétendu concentrer à Nancy, aux mains du primat de Lorraine, le gouvernement des filles spirituelles de Pierre Fourier.

Devant les « canons braqués », les « gros dogues hérissés », ainsi qu'il s'exprimait pour ne nommer personne, le Père de ^lattaincourt agit avec beau-

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coup de circonspection et même de longanimité, sauf à ne rien céder sur ce qu'il estimait 1 essentiel. De Rome il avait déjà reçu (décembre 1620), sous forme de bref, une première approbation sollicitée par le résident lorrain Virion, son ami. Le pape Urbain VIII avait hautement manifesté ses sentiments envers l'humble réformateur ; il avait exprimé sa joie qu'iin « si grand saint » eût vécu sous son pontificat. Néanmoins l'acte publié sous sa signature ne correspondait qu'à demi aux désirs de Fourier; il donnait simplement acte du passé, en approuvant les monastères acquis à la réforme et imposait aux Auijuslins lorrains la dénomination canonique de Chanoines réguliers de Notre-Sauveur. Il allait falloir, comme pour les religieuses de Notre- Dame, négocier afin d'obtenir de la curie romaine des concessions jugées essentielles à la prospérité de la nouvelle famille monastique.

Dans l'été de 162J, Fourier se résolut à faire partir pour Rome les deux prieurs de Lunéville et de Saint-Pierremont, Lemulier et Guinet. Leur mission était double. Pour leur conq^rég-ation ils devaient solliciter l'union de tous les monastères en un seul et l'autorisation d'élire, sous le nom dégénérai, un chef unique, sinon à vie, au moins pour un grand nombre d'années. Pour la congrégation de Notre-Dame ils avaient à obtenir une décision mettant fin aux controverses sur la validité des monastères autres que ceux de Nancy et

l'institution d'un visiteur charçré d'entretenir entre

tous l'esprit d'union, sans préjudicier à l'autorité des évêques. Pour l'une et l'autre ils étaient chargés de demander l'adjonction aux trois vœux ordinaires d'un quatrième vœu relatif à l'instruction de la jeunesse.

Les innovations inspirent toujours défiance à Rome, aux gardiens par excellence de la tradition ; aussi les négociations durèrent-elles plus d'un an. Lemulier et Guinet avaient à compter avec les lenteurs calculées des congrégations, avec le mauvais vouloir et même avec la vénalité des ao^ents

subalternes de la Curie. Le résident lorrain leur prodiguait ses bons offices auprès du Pape, mais l'ambassadeur français travaillait contre eux à la sourdine. Souvent à court d'argent, se heurtant aux expédients dilatoires, n'avançant que pas à pas à travers les incidents de procédure, ils s'ingféniaient dans leurs mémoires à réduire leurs demandes et à multiplier leurs arguments. S'agissait-il d'ériger canoniquement avec leur annexe nécessaire, l'école, tous les monastères de Notre- Dame, des prélats romains, s'en tenant à la bulle de i6i5, déclaraient bien haut que celui de Nancy était seul régulier, que les vœux prononcés ailleurs étaient nuls, qu'en général les nouvelles religieuses ne pouvaient enseigner par le fait même de leur profession et de leur vœu de célibat. Qu'elles se marient, c'est leur droit, s'oublia à dire l'un d'eux. S'agissait-il d'autoriser chez les Chanoines réguliers la nomination d'un général à \ie,

on invoquait les dex^niers précédents, tous contraires, on se retranchait derrière cet argument : Ce qui pouvait être bon autrefois ne l'est plus aujourd'hui; et si les députés des Chanoines insistaient pour savoir la raison de ce changement, on leur répliquait, sans phrases, par l'axiome césarien : Sit pro ratione ç'oluntas. — « S'il fallait, gémit de loin le pieux réformateur, que ce principe fût toujours le maître en toutes choses... je ne sais qui voudrait plus se tourmenter a entreprendre quelque chose de bon... »

Il vécut de longs mois dans l'attente et s'efforçait de l'abréger, tant par les prières qu'il faisait ou recommandait autour de lui que par ses démarches; car il avait appris à l'école de saint Ignace qu'il faut agir comme si tout ne dépendait que de nous et prier comme si tout ne dépendait que de la prière. Guinet lui énumérait, en belle prose cicéronienne, les obstacles qu'il rencontrait et, en lui répondant, Fourier combattait à son tour les adversaires de ses projets par de bonnes raisons et aussi par d'habiles moyens.

Ainsi l'humaniste se réveillait en lui pour flatter ces compatriotes des Médicis qui gardaient les avenues du Saint-Siège : « Puisque l'un de nos principes politiques, écrit-il un jour, est de donner libéralement, en temps et lieu, aux personnes qui nous peuvent aider et servir, à chacune selon ses appétits, de l'or et de Fargent aux uns, des hon-> neurs et compliments aux autres, du vin et bonne

chère de table a quelques-uns, etc., me semble qu'il ne serait impertinent de faire quelque épigramme ou autre pièce de ce métier-là, briève, mais bien polie et bien labourée au Saint-Père, pour lui présenter à quelque fête, comme à celle du saint de son nom propre ou à quelque autre occasion rare et de quelque importance. On pourrait introduire ou bien mentionner là-dedans les enfants de Lorraine, et fils et filles, demandant qu'il les approuve, les embrasse, qu'il les bénisse, comme jadis faisait de ses saintes et miséricordieuses mains Celui duquel il est vicaire en terre... Et parce que les cas obliques de Lotharingia ne peuvent entrer, du moins aisément, es vers élégiaques, Austrasia pourrait prendre la place. Voyez comme je suis imprudent d'instruire notre Virgile! »

Une autre page de cette correspondance, relative aux délais imposés par la cour de Rome, est à citer, car elle servira à mieux faire connaître son auteur, mettant à la fois en relief et son intellig-ence des

arts selon le goût de la Renaissance et sa méthode essentiellement prudente, opportuniste, ainsi qu'on disait vers 1870 dans le monde ecclésiastique :

« Une faudra plaindre le temps et les peines qui s'emploieront alentour de ce chef. Huit mois, neuf, dix, douze, ne sont rien pour former bien à propos une tète d'image. Tous les plus experts qui se mêlent de ces ouvrages-là, soit en taille, soit en nuance ou haute lisse, maintiennent tous qu'il n'y a rien de plus malaisé à faire en une belle image

que la tête, tant petite elle soit. Souventesfois faut plus d'adresse et d'art pour bien mouler et faire admirer la tételle d'un petit pygmelet, mesurant avec une aulne la largeur du pouce d'un des pieds d'Hercule ou d'Antalus, que pour représenter avec louange et dignité, la grosse tête de l'un de ces géants ou d'un plus grand encore. Nous trouvons par deçà que vos six ou sept mois n'ont pas fait peu d'ouvrage, notamment en un lieu et des temps où il faut travailler et combattre tout ensemble en tenant le ciseau d'une main et la dague de l'autre, et par nécessité expérimenter es ouvrages de notre métier ce que le plus éloquent des anciens habitants du lieu a écrit des œuvres de la nature : Il n'est absolument aucun des êtres qu'enfante la nature, qui y pousse et s'y produise tout d'une pièce et s'y élève du premier coup à la grandeur qu'il doit atteindre. . . Sat cito si sut bene. »

Enfin, au mois d'août 1628, Urbain VIII scella huit bulles qui donnaient en partie satisfaction à ses vœux. Il accordait aux chanoines réguliers un général élu à vie, mais se taisait sur le « bénéfice vacant de l'instruction de la jeunesse ». Il s'agissait ici d'un ordre ancien, ayant derrière lui une longue tradition qu'on tenait à respecter. Fourier eut beau faire appel à son érudition, invoquer des exemples empruntés aux Pères de l'Eglise; il n'obtint à cet égard pour ses disciples qu'une tolérance tacite. Les religieuses de Notre-Dame étaient au contraire autorisées à se lier par un vœu solen

nel à l'éducation des jeunes filles; toutefois à leur égard une omission significative était faite. On leur permettait de s'appeler chanoiuesses régulières de Saint-Augustin , mais on gardait le silence sur le visiteur, pris parmi les Chanoines, que Fourier leur destinait. Dans son double [gouvernement, Fourier restait donc, sur deux points importants, obligé d'agir à ses risques et périls, sans pouvoir s'appuyer sur une autorisation formelle du Saint-Siège.

Au commencement de 1629, les Chanoines de Notre-Sauveur reçurent leur organisation définitive. Le premier chapitre général se tint à Lunéville, et le premier général fut élu. Pierre Fourier semblait tout désigné pour cette fonction; il la déclina sous deux prétextes. D'abord il était curé de paroisse, puis il n'avait pas renouvelé sa profession dans la nouvelle observance. Sur ses indications, le jeune Guinet fut élu à l'unanimité. Il paraissait destiné à un long gouvernement, propice à l'unité de direction, par conséquent à l'affermissement de la congrégation. Comme son maître, c'était un ascète doublé à l'occasion d'un humaniste. Avide de victoires silencieuses sur lui-même, il vivait au milieu d'un véritable arsenal d'instruments de pénitence et pratiquait la vie mortifiée au point de nuire à son travail intellectuel et de se faire condamner au repos. Chez les Chanoines réguliers, il ne cessa guère d'être novice que pour diriger les autres.

Trois ans après, la peste désolait Pont-a-Mousson ; Guinet persista à y demeurer, au séminaire

alors vide d'élèves. Fourier lui écrivit une lettre pleine d'éloquence et de raison qui le fit se retirer un moment; mais il revint l'année suivante mourir (i2 avril 1632) à ce qu'il estimait son poste de combat, atteint de la maladie qu'il avait gagnée en soignant un pestiféré. Il expira en disant qu'il avait constamment épié les actions de son maître sans avoir pu en découvrir une répréhensible, et que c'était sûrement un des grands saints de l'Eglise. Dieu ne m'enlève, ajouta-t-il, que pour faire place au Père de Mattaincourt, à qui mes fonctions conviennent bien mieux qu'à moi.

Cette succession ouverte, le 4 n^^^i ©ut lieu à Belcliamp la réunion des prieurs et députés de l'ordre. Il n'y avait parmi eux qu'une voix; Fourier fut élu général. Il eut beau refuser, appuyer son refus des objections qu'il avait déjà présentées; il n'obtint qu'une chose, l'annulation de cette première élection, en attendant qu'on eût fait tomber les obstacles qui s'opposaient à son élévation. En effet on obtint par voie d'échange que la cure de Mattaincourt, propriété des chanoines d'Haussonville, serait unie au séminaire de Pont-à-Mousson, siège ordinaire de la résidence du général ; on fit renouveler au \ieillard ses vœux et, le 20 août, malgré ses protestations, il fut derechef élu. « Il ne fallait point chanter de Te Deiiin, écrit-il aux religieuses de Soissons, pour ce choix-là que vous appelez saint. Tous ces pauvres Pères étaient bien éblouis, et moi tout ensemble avec eux, de

permettre qu'ils me traînassent ainsi par force, et comme je ne sais par quel enchantement pieux, à une charge de laquelle je ne suis assurément capable et ne l'en serai jamais en façon que ce soit. » >Par politique autant que par modestie, il lui convenait d'esquiver son nouveau titre, qui pouvait faire ombrage à certains évêques comme lui donnant autorité sur la Congrégation de Notre-Dame, et qui plus tard le désigna en effet pour prêter serment de fidélité au roi de France.

Sur l'œuvre qui lui tenait essentiellement à cœur, celle de l'enseignement, le nouveau général des chanoines ne put guère arriver à des résultats sérieux; il se voyait d'avance en butte à de vives oppositions tant dans le clergé séculier que dans le clergé régulier. « Il n'est pas encore possible d'ouvrir, écrit-il en 1624, nous ne disons pas nos écoles prétendues, mais même seulement la bouche pour en dire un seul mot qui se puisse écouter. Omnia tempus habent... Il faut aller en ceci doucement et sans que presque l'on s'en aperçoive de notre dessein pour un commencement, de peur de le faire étouffer dans son berceau en le mettant en l'air plus tôt qu'il ne le demande. » Les novices continuaient à être rares et la situation du pays, de jour en jour plus menacé par la guerre, ne se prêtait guère à de semblables projets. On ne put même trouver un religieux pour tenir l'école de garçons que le curé de Mattaincourt désirait dans sa paroisse. Des négociations pour

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obtenir la direction du collège de Ligny, à Bar-le- Duc, échouèrent. Une école devait être ouverte à Pont-à-jMousson; mais les mêmes influences qui avaient déjà failli faire fermer le séminaire agirent auprès du gouvernement lorrain, et celui-ci, circonvenu par les partisans du monopole universitaire, empêcha l'ouverture des classes. Plus heureux à Lunéville, les Chanoines, en i634, joignirent 'un petit collège aux écoles où ils professaient depuis dix ans et, à Toul, l'évêque leur confia la direction de son séminaire.

Le chef des Augustins lorrains continuait à être le directeur, partout invisible et présent, des Filles de Notre-Dame. Celles-ci, de 1620 à i63o, semèrent de nouvelles colonies tant en France qu'en Lorraine; mais l'autorité morale que le Bon Père exerçait sur elles ne suppléait pas entièrement à celle d'un pouvoir unique. Des dissensions intestines surgirent; chaque monastère était une petite république, et quelle république ne couve incessamment la guerre civile?

Le couvent de Soissons fut trois ans en rébellion ouverte. Parmi les religieuses venues de Châlons qui l'avaient fondé en 1621, se trouvait une certaine Claude Prinet (Sœur Agnès des Stigmates), personne douée de grandes qualités, mais ambitieuse autant que pieuse, qui réussit à se créer un parti dans la communauté, à faire renvoyer la supérieure en exercice à Châlons et à se faire nommer à sa place par les jeunes, toutes portes

bien gardées contre l'intervention des autorités lég^itimes. On eut recours à Fourier; il écrivit, puis il vint, accompagné de la supérieure de Châlons (c'était Isabelle de Louvroir, une des fondatrices de la Congrégation). Sa voix fut méconnue, et le directeur du troupeau rebelle osa avancer qu'Isabelle de Louvroir avait mérité de recevoir publiquement la discipline. Fourier, avec sa mansuétude ordinaire, se borna à repousser cette folle assertion, puis, de retour à Châlons, il y convoqua les principales mères de l'ordre. Les religieuses de Soissons présentèrent leur défense devant ce tribunal féminin et reçurent sommation de se soumettre avant trois mois sous peine d'exclusion. La sœur Prinet s'agita, protesta bien haut, menaça d'en appeler au Parlement de Paris et finalement se soumit et vint faire une pénitence en règle au monastère de Metz.

Plus tard ce furent les religieuses de Laon, dont la résistance cachait un projet de schisme, l'établissement d'une Congrégation de Notre-Dame exclusivement française ; on caressait à Laon l'espoir d'y constituer une maison mère, en ouvrant des écoles à Paris et à Reims. Ainsi s'accomplissait une scission qui ne dégénéra jamais en rupture ouverte, mais qui remplit d'amertume les dernières années de Pierre Fourier et le fit dépenser au jour le jour tout ce qu'il avait de douceur naturelle et d'habileté pratique pour sauver les apparences devant les autres et se donner à lui-même quelques

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illusions sur le succès final de son œuvre. « Ce sont des maîtres excellents que nos ennemis, disait-il pour se consoler, ils nous enseignent souvent ce que nos plus intimes ne voudraient pas nous dire. »

Au fond, ses religieuses lui en voulaient de s être engagé plus qu'il ne leur eût convenu dans Tentreprise de la réforme des Chanoines. Il avait beau leur écrire, leur assurer que son cœur était « assez large et capable de loger toutes sortes de personnes et en grand nombre » , elles ne s'habituaient pas à ne plus profiter exclusivement de son temps et de ses lumières. Elles eussent au moins voulu obtenir de lui le complément définitif de leurs constitutions, qu'il leur avait promis ; mais il ne se pressait pas, ou plutôt, distrait par sa nouvelle tâche, il mettait en avant le devoir préliminaire d'apaiser les désaccords existants, surtout en France.

En attendant, il s'appliquait à introduire dans leur vie, à certaines dates, l'intervention du chanoine-visiteur. Déjà Guinet, en se présentant dans les couvents lorrains, avait inquiété le primat de Lénoncourt et l'évêque de Toul. Les prélats français, jaloux de sauvegarder leur autorité, s'émurent à leur tour; de même les Jésuites, à une exception près, le P. Rousselot, que le saint vieillard est heureux de mentionner. Nous n'aborderons l'histoire de ce conflit, assez mesquin en somme, que par le côté qui le relève, c'est-à-dire par celui qui met en re-

lief les vertus évangéliques de Pierre Fourier, ses ménagements assidus envers des adversaires qu'il ne cessa de considérer malgré tout comme des supérieurs ou des amis.

L'évêque de Gournay avait fini par interdire à tous les Chanoines, sauf à leur général, l'accès des monastères de son diocèse : « J'espère que cela se passera tout doucement, moyennant la grâce de Dieu », écrit humblement le général. Il s'appliqua et il réussit à obtenir la levée de cette interdiction ; encore dut-il consentir à une exception blessante pour le P. Terrel, son principal auxiliaire. Les petits moyens, comme on l'a vu dans sa correspondance avecGuinet, ne lui répugnaient pas. Ainsi, lors de l'ordination de deux de ses disciples, il recommande d'ojQPrir au prélat consécrateur (c'était un Franciscain) un beau brochet ou deux grosses carpes pour son dîner du dimanche suivant. « On en voit bien plus volontiers les gens, avoue-t-il, et les écoute-t-on plus volontiers quand on a des affaires. »

Ses lettres aux religieuses de Châlons font voir quels infinis ménagements le visiteur avait à garder en terre de France, combien il devait peser ses paroles et ses actes. Un jour il signale, sans le nommer, « certain bon personnage... oint du Seigneur )) qui médit d'elles faute de les bien connaître, et dont elles doivent dissiper les méfiances à force de patience et de résignation. Un autre jour il recommande (on allait élire une supérieure)

qu'à cette cérémonie on fasse prêcher non le visiteur, mais un Jésuite, selon la coutume. Il faut encore Tentendre lorsqu'il apprend que le P. Jean Fagot est venu prêcher l'Avent au monastère de Saint-Mihiel et a remis en avant l'idée d'établir la suprématie de celui de Nancy sur la congrégation entière. Il ne veut pas qu'on rompe en visière à cet ecclésiastique, qui s'est présenté deux fois à la grille pour recevoir les confessions des religieuses et n'a vu venir personne. « Il a opinion que les religieuses ont peu de liberté chez vous touchant leur conscience et la découverte d'icelle aux révérends Pères.. Il vous importe que ce Père vous affectionne et dise du bien de vous. Il se trouve en plusieurs lieux et il est écouté, cru et suivi et par les leurs et par ceux du dehors. » Et il recommande en terminant de taire qu'il est l'auteur de cet avis.

Cette \ie si remplie ne s'est pas dépensée uniquement au profit du monde ecclésiastique. Pierre Fourier n'aurait pas gardé cette popularité qui en Lorraine n'a cessé d'entourer son nom s'il n'avait pas été sans cesse entraîné hors de l'ombre qu'il avait cherchée, soit sous son clocher, soit dans les chapelles et les parloirs de ses couvents. Dans ce curé et ce religieux il y a, comme on va le voir, un homme mêlé à de grandes affaires de son temps, qui a été pour ses souverains, pour ses compatriotes de toute condition, pour le peuple chrétien, un oracle, un bienfaiteur public, une providence vivante.

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