CHAPITRE SIXIÈME
Gray, aujourdhui petite ville de la Haute-Saône, déchue même au point de vue commercial, était en i636uii des boulevards de la république comtoise contre le royaume de France. Situé sur un coteau baigné par les eaux indolentes de la Saône, en face de la plaine bourguignonne, il groupait ses rues en pente et ses maisons autour de son église dédiée à Notre-Dame, dans une ceinture de murailles et de bastions restés depuis plus d un siècle inviolables. Plusieurs communautés religieuses y avaient pris récemment racine : en 1607 les Tiercelines, en 1622 les Ursulines, en i63i les Annonciades; à l'église des Capucins , on vénérait depuis peu une Vierge miraculeuse, honorée par de nombreux pèlerinages.
Tel était l'asile où l'exilé lorrain passa les quatre dernières années de sa \ie. Il était séparé de sa paroisse et de ses enfants spirituels, à un âge et dans une situation où il ne pouvait guère espérer
revoir tout ce qu'il aimait; il retrouvait en partie, clans son « havre d'emprunt », les épreuves auxquelles il venait d'échapper dans sa patrie. Du moins il exerça, en dépit de ses infirmités et de ses angoisses de chaque jour, un apostolat fécond et il trouva moyen de veiller activement de loin aux grands intérêts dont il avait depuis longtemps assumé la charge.
Peu après son arrivée, le Père de Mattaincourt s'installa dans une maison de la ville haute, portion d'un hôtel ayant appartenu à un personnage important de la province, à ce Gauthiot d'Ancier que ses compatriotes, au temps de Charles-Quint, avaient surnommé le Petit empereur de Besançon. Une tradition, aujourd'hui contestée, l'y fait habiter une tour enfermée dans le monastère actuel des religieuses de Notre-Dame. Sa cellule, de quatre mètres carrés, était ornée d'une vaste cheminée sculptée, surmontée de ces mots qu'on y lit encore et qui offraient à son âme une consolation permanente : Spes mea Deus. De trois côtés, de petites fenêtres carrées à mailles de plomb donnaient jour sur le clocher de l'église, sur les toits des maisons étagées le long du coteau, sur la ceinture des remparts, la rivière et l'horizon fuvant des campagnes environnantes. L'escalier de pierre qui conduisait à lui s'arrêtait au second étage devant une vaste cage de bois, semblable à un gigantesque tour de couvent et enfermant un second escalier en spirale. Il suffisait à Fourler d'an
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simple mouvement imprimé a cette cage mobile pour en intercepter les ouvertures inférieure et supérieure et écarter les importuns, durant les longues heures qu'il donnait à ses exercices pieux, à ses études, à ses correspondances.
Il ne sortait guère que pour visiter les pauvres ou pour se rendre au couvent voisin des Annonciades, dont il était devenu, à titre bénévole et gratuit, l'aumônier. « Ceux qui me voient, a-t-il écrit, botoyer par la rue et porter mon manteau et mon bâton de si mauvaise grâce, suivi d'un petit garçonnet qui a les mules au talon et porte ses deux pieds en écharpe, diront justement que nous allons tous deux en mascarade. » Et cependant tel fut bientôt son prestige, telle fut sa popularité qu'il était accueilli partout par d'unanimes témoififnajïes de vénération. Il avait beau se dérober ou se cacher dans son manteau, on le reconnaissait, on faisait retentir à ses oreilles cette qualification de saint dont il avait déjà tant de fois décliné avec confusion l'honneur. Un prêtre s'étant jeté un jour à genoux dans la boue pour recevoir sa bénédiction, il s'y mit de son côté et ne se releva que le dernier. Il se sentait humilié de la puissance dont on lui faisait hommage. Si j'avais, s'écriait-il, quelque accès ou crédit auprès de Dieu, ne m'en servirais-je pas premièrement pour moi-même?
En Comté comme en Lorraine, il trouvait déchaînés à la fois les trois fléaux entre lesquels
David avait pu choisii- une expiation pour Israël. La guerre était sans cesse aux portes, représentée tantôt par les Allemands et les Croates, tantôt par les Suédois de Weimar et les Français de Condé, et l'exilé avait à prendre sa part des alarmes causées aux bourgeois par le voisinage continuel des bandes amies ou ennemies. Sa confiance dans la Providence s'imposait à tous et fut justifiée : « Ne craignez rien, répétait-il, cette cité est sous la protection de la mère de Dieu et elle ne sera pas attaquée. » Lorsqu'apparurentles /aMcAew/.? de Villeroy, ces sauvages aventuriers chargés de détruire les récoltes naissantes et de réduire le pays en l'affamant, il releva encore les courages d'un mot qui se trouva prophétique : « L'ennemi ne fera aucun mal, la moisson sera bonne. »
Pendant le premier hiver que Foarier passa à Gray, une violente épidémie s'abattit sur la ville; les bas quartiers voisins de la Saône furent d'abord envahis. On crut pouvoir y parquer le mal en empêchant les communications avec la ville haute. L'infection gagna néanmoins les environs de l'hôtel de ville et de l'église paroissiale. Au milieu de la panique générale et de la mort partout présente, le^ prêtre lorrain fut la Providence des Gravlois, et son rôle ressemble alors, toute proportion gardée, à celui qu'un grand pape et un grand évêque, saint Grégoire le Grand et saint Charles Borromée, avaient tenu à Rome et à Milan dans des circonstances semblables. Il consola les
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victimes, rendit l'espérance à ceux que la nécessité ou le devoir forçait à braver répldémic, et cette espérance sur ses lèvres devenait dans la pensée de ceux qui recouraient à lui une miraculeuse promesse de salut. Il dressa un mémoire au Conseil de ville, où il indiquait diverses mesures de salubrité et de police à prendre. Puis, comme il avait, en sa qualité de Lorrain, grande dévotion à saint Sébastien, particulièrement invoqué jadis en temps de peste, il exhorta les Graylois à recourir à l'intercession de ce saint. Le jour de sa fête (20 janvier), une procession solennelle partit de l'église et fit le tour des remparts. Fourier, sur l'invitation des magistrats et du clergé, portait le Saint- Sacrement et, à chaque bastion, où un reposoir avait été dressé, bénissait la ville pour écarter d'elle l'épidémie et la campagne pour la délivrer de l'ennemi.
Le gouverneur Ferdinand d'Andelot, se trouvant gravement malade, fit appeler le serviteur de Dieu, en qui il avait une confiance pleine de dévotion. Il lui demanda, non pas de le guérir, mais de lui obtenir du ciel un an de répit; ils prièrent ensemble et furent exaucés. D'Andelot revint à la santé, sauf à être repris juste un an après par la maladie et à succomber. Plusieurs traits de ce genre achevèrent d'établir Fourier au milieu des Graylois comme le maître de la vie et de la mort.
La disette, pendant l'hiver de 1639, dégénéra en famine. Quelques convois de blé furtiveme; t
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introduits et d'heureuses courses en maraude à la frontière bourguignonne atténuèrent à peine la misère. « Il est, écrit Fourier parlant de lui-même, en un pays étrange, où toutes choses sont extrêmement chères. La livre de pain bis s'y vend cinq gros de votre pays, un œuf quatre gros, une petite poitrine de mouton trois francs, un gigot six ou sept francs et tout le reste des vivres à l'équivalent, si bien que ce pauvre misérable général, que vous nommez ainsi, est très ennuyé. Il croit manger du pain pour dix gros chaque jour et, toutes les fois qu'il passe par la rue, pour aller dire la messe, il rencontre quantité de pauvres malades languissants de faim, les uns couchés sur le pavé tout nu, les autres sur un peu de paille et souvent des morts qui ont expiré la nuit sans assistance de personne ni consolation quelconque, car on y craint la peste. A ces piteux spectacles, qui sont quotidiens, il s'afflige, voyant qu'il ne les peut soulager en aucune façon et, rentrant en soi-même, il s'assure et se résout et se prépore et se condamne même à passer quelque jour par les mêmes détresses, croyant qu'ill'a mieux mérité un million de fois que ces pauvres gens-là... et que la grande cherté et présente et prochaine et le manquement d'or et d'argent pour acheter du vivre l'auront bien facilement et bientôt mis dans ce piteux état. Il ne voit d'autre moyen d'y échapper qu'en sortant quelque jour du pays où il est... )) Il pensa un moment à un second exil, qui lui
tût valu au moins quelque tranquillité, au fond des Alpes, dans la lointaine et paisible république du Valais, là où il eût trouvé une des plus anciennes et des plus célèbres abbayes de Chanoines réguliers, celle de Saint-Maurice ; mais sa santé était devenue si chancelante qu'il dut renoncer à ce projet. Quant à rentrer en Lorraine, il n'y pouvait non plus songer, en sa qualité d'émigré politique et comme tel exposé aux vengeances françaises. Ses disciples, imparfaitement instruits du véritable motif de son éloignement, le rappelaient vers eux par de « cordiales semonces », et lui de s'excuser sur sa santé, sur les difficultés et les dangers d'un semblable voyage. Sa correspondance atteste qu'il était sans cesse au milieu d'eux par la pensée, remédiant de son mieux à une détresse semblable à la sienne et puisant dans les leçons de sa propre adversité ses exhortations à la résignation et à l'espérance.
De Matlaincourt il ne recevait guère que de mauvaises nouvelles. Le villa<Te était tout défig^uré « es personnes, es biens, es bâtiments » ; l'église avait subi la présence des prédicants hérétiques et les pillards avaient cherché leur butin jusque dans les cercueils mis sous la protection du sanctuaire. Les malheureux habitants, à bout de ressources, eussent voulu emprunter à Toul sous la caution des Chanoines réguliers de cette ville ; mais Fourîer, qui se considérait désormais plus lié a sa congrégation qu'à sa paroisse, refusa dap-
prouver cet engagement, sauf à s'excuser longuement auprès de ses anciens administrés. Il saisit avec empressement, peu après, l'occasion de leur rendre service, en intervenant en faveur du maire faussement accusé de prévarication.
La Congrégation de Notre-Dame, en dépit des événements, continuait à s'étendre; plusieurs communautés nouvelles s'établissaient chaque année tant en France qu'en Lorraine. Il est même remarquable qu'elles trouvaient là meilleur accueil qu'en Franche-Comté, où aucun de leurs refuges ne devait durer. La petite colonie installée à Luxeuil n'y subsista que quelques années. Les religieuses réfugiées à Gray étaient infirmes pour la plupart, mal logées, vivant tant bien que mal d'emprunts et d'aumônes et néanmoins, étant obligées de changer de domicile, elles émirent la prétention, par respect pour la clôture, de se faire conduire en voiture de leur ancienne à leur nouvelle demeure : « A pied! A pied! de par Dieu, se hâte de leur écrire leur directeur. C'est une moquerie, c'est une espèce nouvelle de je ne sais quelle bigoterie de faire ainsi les consciencieuses du côté de la clôture, que d'aller en ce petit voyage dans des carrosses de peur d'être vues ou voir ! »
Sans perdre de vue ces incidents puérils, Fourier suivait avec anxiété, au sein de la Congrégation, les progrès de ce conflit qu'il avait vu naître en Lorraine. Les premières compagnes d'Alix Leclerc avaient toutes disparu, sauf Gante André,
qui vécut jusqu'en i645. Anciennes ou récentes, rapprochées ou éloignées de Gray, les communautés tendaient de plus en plus à se séparer en deux camps, celles qui continuaient à avoir confiance dans le saint fondateur, et celles qui se dérobaient plus ou moins ouvertement à sa direction dans l'avenir, soit en repoussant d'avance les constitutions qui leur étaient annoncées, soit en fermant leur porte aux Chanoines réguliers. Celles-ci étaient les plus nombreuses, cinquante environ ; une douzaine tout au plus étaient dociles et encore une partie d'entre elles vivaient sous la juridiction d'évêques hostiles aux vues de Pierre Fourier. yVu fond du cœur des réfractaires il y avait certainement, sans parler du respect envers leurs directeurs ou supérieurs ordinaires immédiats, un levain involontaire de jalousie à l'égard de ces religieux qui leur avaient enlevé une partie du temps et de la sollicitude du premier père de leurs âmes.
Avec elles, Fourier se tenait sur la réserve, ne répondait à leurs lettres qu'à son corps défendant, soit pour ne point paraître les approuver, soit pour ne pas être dénoncé aux évéques. Écrivant à d'autres, il les traitait sévèrement : « Libertines, disait-il des Sœurs de Dieuze, qui n'ont jamais point appris d'humilité ni de vraie pratique de l'état régulier, ni tenu compte de nous, ni voulu nous ouïr quand il faisait beau temps... Et maintenant qu'il pleut en leur maison... j'ai reçu ces jours
une lettre de compliments d'elles, mais je les connais bien. Il faut garder le pain pour les nôtres. »
Sa bonté prenant le dessus, il en revenait toujours à le partager à l'occasion. Ainsi il s'emplova de sou mieux en faveur des Chanoines, mais leur insinua de ne pas prononcer son nom dans certains monastères : « Tout ce qui ^'ient de nous ne sent pas bon à ces fîlles-là ni à leurs supérieurs, mais tout ce que vous prendrez des révérends Pères de la très sainte Compagnie de Jésus sera toujours approuvé de Dieu. »
Parmi les Chanoines de Xotre-Sauveur, l'union était complète, mais la ruine semblait imminente. Sur une centaine de membres enwon que comptait la congrégation naissante, la moitié avaient disparu, victimes de la peste ou dispersés chez leurs parents et à l'étranger. Le groupe le plus considérable, a Lunéville, ne dépassait pas une douzaine. Partout les dettes étaient criantes, les emprunts difficiles. Le même jour on apprit à Grav que le Père ]Marets, vicaire du général en Lorraine, était mort et que les Suédois avaient livré l'abbave de Belchamp aux flammes. De Gray, Fourier entama inutilement des négociations pour introduire ses moines à!Montbenoît, en Franche-Comté, et àOulx, en Dauphiné. Quelques-uns parvinrent dans le Valais. Là on ne parut pas disposé à recevoir à leur suite leurs Sxurs de Notre-Dame ; mais deux d'entre eux furent pourvus de bénéfices par leurs confrères de l'abbave de Saint-Maurice, et leur instituteur leur
adressa sous forme de lettre un véritable traité de radminislration paroissiale, où il mettait à profit les résultats de sa longue expérience et traçait un tableau de sa propre vie.
Peut-être la congrégation se fût-elle élevée audessus des périls du moment en acceptant les propositions qui lui venaient de Paris. Les chanoines de Sainte-Geneviève demandèrent à Fourier une entrevue, où devait se négocier la réunion des deux instituts. Ils lui offraient de venir bien au delà de la moitié du chemin; mais c'eût été céder devant une nation alors ennemie; l'âme toute lorraine du général lui fit décliner et le projet et l'entrevue. Il mit à ce refus autant d'humilité que d'habileté, ne voulant pas, disait-il, offrir aux yeux de ses confrères français un « malotru décrépité » un « piteux malallant ».
Tout patriotisme à part, il était obligé de ménager, même de loin, l'envahisseur de son pays; un de ses religieux, le Père Roland de Villers, dut se rendre à la cour de France pour solliciter, en faveur du prieur de Domèvre, l'agrément du roi; celui-ci prétendait avoir droit de nomination aux bénéfices lorrains. Le Père de Villers était chargé en même temps d'excuser la retraite de son supérieur en Comté et de la faire passer pour un voyage nécessité par un projet d'un établissement monastique dans ce pays. Grâce aux Jésuites Bauny et Sirmond, qui avaient connu Fourier à Pont-à-Mousson, il eut à Saint Germain une audience de la reine Anne
d'Auti'iclie (i). Cette princesse l'inteiTog-ea avec une pieuse curiosité : a Vous êtes disciple du Père de Maltaincourt? On dit partout que c'est un saint. Que fait-il ? » Puis, comme si elle eût voulu éloigner de Charles IV ce conseiller fidèle, au moment où des négociations pour la paix étaient ouvertes avec la Lorraine, elle ajouta : « Vous pouvez rendre bon service au roi et à moi si vous nous l'amenez. » Et devant le berceau de l'enfant qui venait de naître et qui devait être Louis XIV : « Si vous n'obtenez pas qu'il vienne en France, du moins vous recommanderez le roi et le dauphin à ses prières. » On ignore si Fourier fut instruit des sentiments et des propositions d'Anne d'Autriche; en tout cas il les eût accueillis comme il accueillait l'idée d'un retour en Lorraine, par des objections sur les périls d'un semblable voyage. La souveraine étrangère l'émut sans doute davantage en soulageant par les mains de saint Vincent de Paul les misères de ses compatriotes. Le prêtre landais qui remplissait dans le royaume très chrétien le même office que le curé de Mattaincourt en Lorraine devint alors son auxiliaire sans le connaître. Il avait quelques années de moins que lui, et leurs existences offrent
(i) Le Père de Villers, te'moin au procès de be'atification, a affirmé avoir eu cette entrevue avec la reine-mère Marie de Médicis , qui vivait alors en exil et était près de sa fin, et tous les historiens de Fourier l'ont cru sur parole. Ses souvenirs l'ont évidemment trompé; il s'agit ici de la reine régnante.
des analogies surprenantes à première vue, explicables cependant, comme inspirées par le même esprit d'humilité et de charité. Tous deux ont exercé le ministère paroissial et se sont voués en même temps a la fondation de deux congrégations, l'une d'hommes, l'autre de femmes ; tous deux ont renouvelé la vie religieuse en la faisant s'épanouir hors du cloître, au service des pauvres ou des enfants; tous deux ont pratiqué l'humilité en niant les titres universitaires qu'ils avaient conquis, le mépris d'eux-mêmes au point de dire qu'ils n'avaient fait que du mal ou de parler des abominations de leur vie ; tous deux sont morts avec la même parole de confiance sur les lèvres et ont été placés en même temps, à une année près, sur les autels. Vincent de Paul fut en réalité un autre Fourier, lorsqu'il répandit par la main de ses prêtres en Lorraine des aumônes et des consolations. A côté des apôtres tout politiques que Richelieu envovait prêcher, dans la chaire, l'humble résignation à la domination française, les Lazaristes venus de Paris parcoururent en tous sens le duché et y répandirent des subsides considérables ; ils nourrirent les pauvres, distribuèrent des vêtements, des outils, recueillirent dans leurs maisons les victimes de la guerre, fondèrent en France une œuvre spéciale en faveur des gentilshommes lorrains émigrés ou chassés de leur pays. Il en fut ainsi pendant plusieurs années. Dès i64o, M. Vincent, tenant à la main un paquet de lettres où ses prêtres de la Mission
luidépeig-naient les excès des vainqueurs elles douleurs des vaincus, s'était jeté aux genoux de Richelieu en prononçant ces seuls mots : La paix! La paix ! Ses instances furent inutiles ; qu'elles aient été connues ou non de Pierre Fourier, elles réconcilièrent du moins devant Dieu, dans deux âmes dignes l'une de l'autre, au nom de la charité et de la pitié, la France et la Lorraine.
Fourier n'était à Gray que depuis peu de temps lorsque Charles IV, transformé en capitaine espagnol, y passa (août i636), allant secourir Dole pressée par les Français. Il ne manqua pas de venir s'agenouiller devant le serviteur de Dieu, de lui demander sa bénédiction et ses toutes-puissantes prières pour lui et son armée. Le vieillard, ému en le voyant à genoux devant lui, se contenta de dire : « Adressez-vous à Dieu et non à un humble pécheur tel que moi. » Personne ne parut l'avoir entendu et un de ses religieux crut devoir lui répliquer à haute voix : « Mon Père, obéissez à Son Altesse. » Il obéit, mais sans tracer le signe de la croix et en implorant la bénédiction du Ciel sur lui-même comme sur ceux qui l'entouraient. Quelques semaines plus tard, Charles IV repassait à Gray après une campagne heureuse, recevait les félicitations de son fidèle sujet et lui faisait hautement, en rappelant ses patriotiques prières, sa part dans la victoire.
Depuis son abdication, le prince lorrain n'était plus qu'un soldat; il déployait à son gré ses goûts
et ses qualités militaires; mais il n'avait renoncé ni à ses antipathies ni à ses passions. Sa femme îsicole, dont il était séparé de fait depuis plusieurs années, vivait prisonnière en France, et le duc ne songeait plus à elle que pour essayer de la faire consentir à la rupture de leur union. S'étant épris à Besançon d'une belle veuve, Béatrix de Cusance, princesse de Canlecroix, il imagina de demander à des casuistes complaisants une consultation en règle contre la validité de son mariage avec Nicole. Son confesseur, le Jésuite Cheminot, lui composa un mémoire qu'il fit approuver par treize autres théologiens; mais l'autorité par excellence à conquérir était celle de Pierre Fourier. Le duc, venant à Grav voir sa future belle-sœur, novice à la Visitation, n'osa point plaider sa cause lui-même. Il envoya en reconnaissance Cheminot et son confrère Abram , tous deux Lorrains et amis du Père deMattaincourt. Fourier feignit dabord de croire la question portée en haut lieu : « Le prince a-t-il au moins une dispense du Saint-Siège ? — Elle n'est point nécessaire, et d'ailleurs l'état présent des choses ne permet point de prendre un aussi long détour. — Ah! le malheureux prince ! » fit Fourier en soupirant ; et comme ses interlocuteurs, portant le débat sur un autre terrain, lui vantaient les vertus de M™* de Cantecroix : « En vérité, voilà d'excellentes perfections; c'est dommage que Son Altesse ait une autre femme. — ^lals au moins ne reconnaîtrezvous pas Son Altesse comme un honnête homme?
N'attesterez-vous pas par écrit que vous le tenez pour tel? — J'attesterai qu'il doit l'être, rien de plus. )) Ayant ainsi éconduit ces ambassadeurs, il tenta à son tour une contre-négociation. Terrel alla de sa part à Besancon conjurer Charles IV d'attendre au moins une dispense de Rome; luimême fit ensuite le voyage et fut accueilli avec les plus grands égards pour sa personne : mais il était trop tard. Un prêtre complaisant avait donné (2 avril 1687) en cachette au duc et à Béatrix la bénédiction nuptiale. Forget, le cousin du saint vieillard, était un des témoins (i).
Au mois de novembre de la même année, Charles IV tomba malade dans un château des montagnes du Jura qui appartenait à Béatrix, à Belvoir. Le reclus de Gray le vint voir et retrouva au chevet du prince Cheminot, lui protestant qu'on n'avait plus d'espoir qu'en lui. On avait dédaigné ses avis, on continuait à solliciter ses prières. Fourier célébra la messe devant Charles IV et lui fit espérer qu'il rentrerait bientôt dans sa capitale par la brèche. La guérison étant survenue, il apparut une seconde fois aux Lorrains comme le sauveur d'un souverain plus que jamais populaire, malgré ses malheurs et ses fautes. « Pure fable, répétait humblement le vieux prêtre, inventée par quelqu'un qui se moque de moi. » Il n'avait point
(i) L. PiNGAUD, Béatrix de Cusance (Mémoires de la Soc. trÉmuIalion du Doubs, iSyS).
obtenu en tout cas l'éloignement de ]M™^ de Canlecroix, et celle-ci avait poussé la hardiesse jusqu'à venir l'entretenir de choses pieuses et à lui dérober son chapelet. Fourier réclama le chapelet au duc d'un mot qui en disait plus que de longs reproches : « C'est Madame (la duchesse Nicole) qui me l'a donné. »
Charles, rentré en campagne au printemps suivant, vint visiter et remercier son protecteur auprès de Dieu. Béatrix l'accompagnait; elle se présenta aussi chez le prêtre lorrain, avec l'espoir obstiné de le fléchir, d'être reçue par lui en femme et en souveraine légitimes. Il l'accueillit avec autant de froideur que de respect, ne répondit à ses paroles que par un silence significatif et, en la reconduisant, ne dépassa pas la porte de sa chambre. Charles IV ne lui sut point mauvais gré de cette attitude et, de près ou de loin, lui continua ses marques d'affectueuse vénération. Il lui écrit un jour que dans sa détresse il a fait vendre quelques bardes, dont le prix est destiné au « Saint Père » ou à ses religieuses ; il attend en retour des prières. « Bienheureux cehii qui en est démèié (du monde) et en lieu oii il n'y ait plus rien a faire qu'à dire son chapelet. J'espère que vous direzievôtrepour moiet quevous m'aimerez... » Fourier faisait mieux qu'aimer son prince, car dans sa réponse il lui prodigue des louanges dont l'exagération évidente ne saurait se justifier que par les circonstances, de nature à exalter son dévouement et son patriotisme. Au fond, il se savait
lié à une cause vaincue; avant même de partir pour l'exil, il avait subordonné tout retour de la fortune au bon plaisir du vainqueur.
Il y a de lui, dans ses dernières lettres, telle page où les souvenirs de la patrie et du foyer rafraîchissent son imagination et colorent son style. Ainsi, commentant le mot évangélique sur l'arbre qui doit porter de bons fruits, il parle de la vigne et énumère les vins variés qu'elle porte; ceux de Lorraine viennent en première ligne ; il nomme à la suite, sans doute par courtoisie, le w d'i^rbois, puis en dernier lieu ceux de France et d'Espagne. Ailleurs il resserre spontanément ces liens de la famille dont il s'était jadis dégagé autant que possible pour suivre en toute rigueur les conseils du ^laître di^dn. Ce neveu qui l'avait devancé en Comté continuait à voyager pour les intérêts de son commerce, tantôt du côté de Genève, tantôt du côté de la Lorraine : Allez tout doucement, lui écrivait-il, et vous fiez en Dieu; et, après la crainte du Seigneur, il lui déclarait n'estimer rien tant que la santé, préférable à tous les biens du monde. Il envoyait à la veuve de son frère Jacques l'expression de sa douleur survivant au temps, s'excusait presque de sa réserve dans le passé et lui donnait des conseils pratiques pour l'éducation de sa jeune famille. « Nous avons cela de nature et comme héréditaire entre nous tous, ajoutait-il, de nous très parfaitement aimer les uns les autres, à l'exemple de nos pieux ancêtres. »
Presque jusqu'à son dernier jour, il tint la plume, et son médecin reçut de lui quelques pages sur YEdiicatioji sainte que les pères et mères doivent à leurs enfants. La pensée maîtresse de sa vie le dominait jusqu'au bout et le faisait non seulement écrire, mais agir. Ses religieuses exilées étaient redevenues à côté de lui institutrices et il leur enseignait avec la même conviction qu'autrefois qu' « il n'y rien de plus auguste et de plus divin que d'instruire gratuitement... Les religieuses... font en cela l'office des anges (i) ». Quelques mois avant sa mort, il put reprendre sa tâche favorite. Ce qu'on appelait à Gray le collège, c'est-à-dire une école où les malheurs du temps n'avaient guère laissé qu'une vingtaine d'élèves, venait d'être abandonné par les Prémontrés. On leur substitua les Chanoines réguliers, trop heureux de se procurer ainsi un salaire mensuel et un logement gratuit. Fourieret ses trois compagnons d'exil se mirent à l'œuvre; luimême s'était réservé les plus jeunes écoliers, les « abécédaires ». Comme notre grand Gerson, sur ses vieux jours, l'apôtre lorrain usait le reste de ses forces à former et à amener au pied du Christ les petits enfants.
En même temps il mettait la dernière main à son œuvre de prédilection, les « Vrayes Constitutions » des Filles de Notre-Dame. Ces constitutions, auxquelles il travaillait depuis six ans, et dont il en-
(i) Exercices du P. Terrel. — XXVIIP méditation.
voyait par avance des frag-ments à certaines communautés, sont divisées en six parties et forment tout un volume. La préface, qui débute par ces mots : « Ecoutez, Fille de Notre-Dame », est une exhortation en un style un peu diffus, mais plein de naïveté et de grâce, à cette religieuse parfaite qui, dans sa pensée, devait assurer la vie de la congrégation. Il savait que la plupart de ses monastères jugeaient superflue cette nouvelle législation. Aussi ne s'explique-t-on le travail excessif qu'il s'imposa pour la rédiger que par l'idée qu'il espérait vivre encore assez pour la faire accepter de tous.
Pendant le printemps et l'été de i638, il avait déjà gravement souffert des infirmités de l'âge. Au milieu d'octobre i64o, étant atteint de la fièvre, il sentit qu'il ne se relèverait pas de cette dernière maladie et mit ordre de toute façon à ses affaires durant les deux mois qui lui restaient à vivre. Il fit une quatrième recension des Grandes Constitutions, puis il en adressa un exemplaire à Mirecourt, avec prière de transmettre aux principaux monastères cette suprême expression de sa pensée et de sa volonté. Lo matin de sa mort on l'entendit encore dire : « Je ne tiens point pour religieuses celles qui ne les recevront ni ne les observeront. » On crut un moment qu'il mourrait le jour de ; aint Nicolas, patron de la Lorraine; il vécut encore quarante-huit heures. On lui lisait V Imitation et le récit de la vie et de la mort de saint Augustin. Le supérieur des Jésuites de Gray vint le voir. Trois chanoines représentaient auprès
de lui la con^réiraiion de Xotre-Sauveur : un d'eux lui donna le viatique. Il recommanda à tous en leur personne l'union fraternelle, l'humilité, la haine des « souplesses, duplicités et surprises », l'esprit de prudence et de prière. « Nous avons un bon maître et une bonne maîtresse », lui redisaient selon son vœu, dans son agonie, ceux qui l'entouraient, et ce fut dans ces sentiments de confiance envers le Sauveur et Notre-Dame, les deux patrons de ses familles spirituelles, qu'il entra, le 9 décembre, à onze heures et demie du soir, dans la « demeurance royale et bienheureuse » vers laquelle il cheminait laborieusement depuis soixante- quinze ans.
A ce moment, les sentinelles de garde sur les remparts virent un globe enflammé s'élevant audessus de la ville, planant sur elle, puis s'éloignant dans la direction du nord; et l'on se dit partout que c'était, sous une forme visible, l'âme de l'exilé qui était partie pour visiter une dernière fois la patrie terrestre, avant de monter vers la patrie du ciel. Les cloches sonnèrent le lendemain, comme à la mort des archevêques et des gouverneurs, pour annoncer le deuil public ; l'empressement à venir s'agenouiller au pied du cercueil fut unanime. Trois jours durant ce fut une procession continue de pèlerins, tant de la ville que des environs ; il fallut placer des gardes pour empêcher les mutilations ou les larcins inspirés par une piété enthousiaste. Après les obsèques et l'oraison funèbre prononcée par le Père Terrel,
le corps fut déposé provisoirement dans un caveau de l'église paroissiale.
Dans notre siècle, un autre grand religieux, Lacordaire, exilé de la chaire de Notre-Dame de Paris, était venu s'ensevelir dans une retraite où il tâchait d'oublier au service d'âmes jeunes et simples les tristes mêlées de la vie et l'ingratitude des hommes. La mort en le frappant remit ses bienfaits et ses mérites en pleine lumière; à ses funérailles, un des témoins de ses derniers jours laissa échapper l'ejcpression naïve de la gratitude publique et de la vénération chrétienne, ce cri qui, à Gray, en i64o, avait été sur toutes les lèvres : « Nous avions un roi et nous l'avons perdu! (i). ))
(i) Cette parole, sortie de la bouche d'une vieille femme de Sorèze, a été recueillie par Montalemberl à la première page de son livre sur Lacordaire.