CHAPITRE HUITIÈ^IE
Mort aussi bien que vivant, Pierre Fourier fut aimé et admiré partout où il avait laissé de lui quelque trace. Parmi ses paroissiens et ses compatriotes, il demeura l'objet d'une vénération qui devançait les honneurs ofliciellement décernés par l'Église.
Il est vrai qu'en France, sauf dans les maisons habitées par ses filles spirituelles, il paraît être resté inconnu ou plutôt avoir été volontairement oublié. Ce curé de village qui avait silencieusement tenu tête au cardinal-duc, était, politiquement parlant, un vaincu, tout au moins un étranger; l'Eglise gallicane affecta de ne le point connaître. Aucun des orateurs ou des écrivains qui l'ont illustrée sous Louis XIV n'a parlé de lui. Saint François de Sales, sujet des ducs de Savoie, avait du moins étudié et prêché à Paris, il avait paru a la cour de Henri IV et p.ublié des livres qui honoraient le génie français. Pierre Fourier, n'ayant fait bruit que dans son pavs et écrit que pour l'édification de ses péni-
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tents, fut comme dédaigrié et disgracié parmi les gens de cour, les lettrés et par surcroit parmi les gens d'église. Bossuet lui-même, chanoine de Metz depuis 1640, n'a jamais trouvé l'occasion de parler d'un prêtre dont il avait certainement entendu prononcer le nom autour de lui dans sa jeunesse.
Il n'en fut pas de même au delà des frontières du royaume, en Franche-Comté et en Lorraine. Là, sa popularité lui survécut et ne fit que grandir; mais elle se traduisit par une émulation jalouse dans les témoignages de respect, qui aboutit à de longs et singuliers conflits. On peut dire que cet homme de paix avait été, comme son ^laitre divin, élevé en sig^ne de contradiction dans Israël.
A Gray, à peine était-il mort, que ceux qui l'avaient suivi en exil et ceux qui l'avaient accueilli se disputaient ses restes, comme au temps où les habitants de Tours et de Poitiers revendiquaient à l'envi le corps de saint Martin, oîi la France dérobait à l'Italie le corps de saint Benoît. Il est à nous, disaient les Gravlois, l'arbre doit rester où il est tombé, c'est un trésor que la Providence nous a envoyé, nous ne nous en dessaisirons pas. — S'il est venu chez vous, répliquaient les Chanoines réguliers, c'est sous le coup de là nécessité ; sa dépouille n'appartient pas à ses hôtes, mais à ses enfants. Le Père Terrel invoqua en leur nom l'intervention de Charles IV : « Je ferai mon possible auprès de l'Infante (gouvernante des Pays-Bas et de la Franche-
Comté), répondit ce prince, mais souvent ces !Messieurs les Bourguignons répliquent et n'en font qu'à leur tête. « Il fallut négocier; au bout de cinq mois, les Graylois se désistèrent de leurs prétentions, à condition de garder le cœur et les entrailles de celui qu'ils avaient appris à leur tour à appeler le « Saint Père» ; et depuis, en effet, ils ont témoigné de diverses façons leur vénération envers lui. L'histoire locale mentionne en 1669 le méfait d'un personnage notable, voleur par dévotion, qui déroba h l'église paroissiale le reliquaire contenant le cœur du saint, le cacha dans sa maison et ne le rendit que contraint, sur sommation des pouvoirs publics. Au dix-huitième siècle, les Graylois placèrent sous le patronage de leur ancien bienfaiteur leurs écoles et l'œuvre dite du bouillon des pauvres.
Donc, au printemps de 1641 , le corps de Pierre Fourier, extrait de son caveau provisoire, reprit triomphalement le chemin de la Lorraine. Il devait reposer au séminaire de Pont-à-Mousson, siège principal de la congrégation de Notre-Sauveur. Partout, sur la route, le clergé et les fidèles venaient en procession au-devant du cortège funèbre et, chaque nuit, dans l'église où l'on s'arrêtait, c'était un incessant pèlerinage. Plusieurs malades se présentèrent et déclarèrent s'en retourner guéris. Quand on passa près de Mirecourt, le Père Terrel accepta de faire un détour jusqu'à cette ville et d'y reconduire les relio-ieuses revenant avec lui de Comté: ^laltalncourt était sur le chemin. Fourier
mort reparut le soir du i" avril clans son ancienne paroisse ; les hommes le portèrent sur leurs épaules, à travers les rues qu'il venait bénir encore une fois, jusqu'au chœur de l'église. Là comme ailleurs, toute la nuit on vint prier, les portes restant ouvertes. Elles étaient fermées le lendemain matin, quand on voulut reprendre le funèbre voyage. Hommes et femmes s'écriaient à l'envi que leur curé leur était rendu, qu'il demeurerait, quoi qu'on fit, au milieu d'eux.
Les Chanoines invoquèrent d'abord contre les paysans vosgiens l'appui de Charles IV. Le duc, que les hasards de la guerre venaient de ramener à Épinal, lança deux ordonnances (2^7 avril et 26 mai 1641) prescrivant de rendre à la congrégation de Notre-Sauveur les restes de son général et autorisant, en cas de résistance, l'emploi de la force. Quand on voulut mettre à exécution cette mesure, on se trouva, à Mattaincourt, en présence d'un rassemblement d'enfants et de femmes faisant sentinelle, celles-ci n'épargnant « ni injures ni reproches, ni tout ce que peut leur fournir une rhétorique naturelle animée de zèle et de passion w (Bedel) . Une troisième, une quatrième ordonnance demeurèrent lettre morte; les soldats se mirent en marche. A leur approche, l'alarme fut donnée. « Au premier coup de tocsin, dit encore Bedel, on vit quatre cents personnes fondre dans l'église et environner les balustrades de chaînes de fer, afin de protéger leur trésor, criant vengeance contre les agresseurs,
implorant la clémence du défunt... Celui qui commandait l'attaque, voyant que sans la force on n'\ ferait rien, demande s'il chargera contre une telle population; mais qui l'eût permis? »
La relique ainsi conquise ne resta pas longtemps devant le maître-autel. Cette même année, la paix fragile conclue entreFrancaisetLorrains futrompue. On inhuma précipitamment le corps de Fourier sous le grand Christ qui séparait le chœur de la nef, de manière a le dérober d'un coup aux entreprises des Chanoines et aux profanations des gens de guerre. Le danger passé, on éleva sur cette tombe improvisée un monument avec inscription , et les visites au corps vénéré, qui n'ont guère cessé jusqu'à notre époque, et les guérisons extraordinaires recommencèrent. Le jour de la Saint-Pierre, en 1682, on évalua à cinq mille le nombre des pèlerins.
Parmi ces dévots du saint moderne, figure en 1662 la « femme de campagne » de Charles IV. Après avoir entendu déclarerillégitime par le Saint- Siège son union avec le prince lorrain, M™° de Cantecroix s'était reprise à l'espérance depuis la mort de Nicole. Ayant appris que le duc se trouvait à Mirecourt, fort empressé auprès d'une jeune chanoinesse de Poussey, Isabelle de Ludres, elle accourut de Besançon, afin de briser une intrigue qu'on disait devoir aboutir à un mariage. Elle s'arrêta à Mattaincourt et de là écrivit à Charles IV une lettre suppliante; elle le conjurait de déclarer leur
mariage, de le renouveler si l'Église le jugeait nécessaire et de légitimer ainsi leurs enfants. Elle formait en même temps opposition au mariage annoncé avec la belle de Ludres devant l'autorité ecclésiastique. Charles IV non seulement invoqua les censures prononcées jadis contre eux pour les empêcher de se réunir, mais il se fiança solennellement à la chanoinesse, — sauf à l'oublier bientôt après, — et il intima à M™^ de Cantecroix l'ordre de retourner en Franche-Comté. Celle-ci désespérée alla implorer sur sa tombe le saint homme qui l'avait arrêtée jadis à la porte de sa cellule; elle suspendit une lampe d'argent devant ses restes, avec la pensée de fléchir de loin Charles IV par son intercession. Elle apprit bientôt que la mère d'Isabelle de Ludres avait rappelé sa fille auprès d'elle, que le duc renonçait à son nouveau mariage. Elle put croire avoir été deux fois exaucée, lorsque l'année suivante, à Besançon, sur son lit de mort, elle mit sa main , pour la bénédiction nuptiale , dans la main du fondé de pouvoirs de Charles IV et devint, pour quelques heures, légitime duchesse de Lorraine.
Cependant les Chanoines réguliers ne se résignèrent pas tout d'abord à abandonner aux pavsans vosgiens la dépouille mortelle de leur fondateur. Entre eux et la paroisse de Mattaincourt un long procès s'engagea qui dura près d'un siècle et fut porté tour à tour, grâce aux subtilités de procédure imaginées de part et d'autre, à Toul, à Metz, à
Trêves, à Rome, a Paris, devant les ofiîcialités, les congrégations romaines, les Parlements, devant les ducs de Lorraine et les rois de France. A Mattaincourt, on offrait aux Chanoines, sur place, la garde du corps vénéré, mais la congrégation, chargée de dettes, différait toujours, à cause des frais, ce nouvel établissement. De son côté, la municipalité, non moins endettée, entendait exploiter le pèlerinage, à tel point qu'il lui arriva de mettre en gage les ex-voto des pèlerins. Le conflit se prolongea iusqu'en 1^82. Une transaction fut alors signée, qui accordait aux Chanoines une pure satisfaction de forme, c'est-à-dire une déclaration de nue propriété en leur faveur. L'usufruit, la possession du corps demeuraient à leurs adversaires.
Quand ce débat prit fin, Fourier, déclaré Vènérable dès i6j9, venait de recevoir h Rome les honneurs de la béatification. Les Chanoines trouvaient là une sorte de revanche, qu'ils avaient préparée et pousuivie durant de longues années. La mémoire de l'illustre religieux était entourée, en Allemagne et dans les États de la maison d'Autriche, d'une certaine popularité. Là on trouvait partout son « Vray pourtraict », reproduction plus ou moins altérée d'un croquis pris sur lui, à son insu, à travers une fenêtre, pendant les derniers temps de sa vie (i).
0 (i) Non minus diversis in S. Augustini canoniis germanica resplenduit canonicorum Prœsulum erga B. Patrem leliglo... Hinc quam plurimœ vaiiaeiiue Beati icônes... u
Quant à ses lettres et à ses divers écrits, ils étaient conservés çà et là, comme des reliques. Lemulier en fit un recueil destiné à l'examen du Saint-Siège, et Terrel prépara l'introduction de la cause. On sait combien de temps durent les enquêtes de ce genre et les frais considérables qu'elles entraînent. Il y eut dix-sept informations juridiques, tant de l'Ordinaire que du Saint-Siège. Les débats sur Fourier, suri' « héroïcité » de ses vertus, sur l'authenticité de ses miracles, sur la doctrine de ses ouvrages qu'il avait fallu traduire en italien, se prolongèrent au delà d'un demi-siècle. Plus de quatre cents témoins furent entendus, plus de deux cents faits surnaturels attestés sous la foi du serment et neuf retenus et approuvés. Aux démarches des chanoines et des religieuses de Notre-Dame se joignirent les instances de tout le clergé lorrain, séculier et régulier, du cardinal de Retz relégué à Commercy, du duc Charles V exilé à Vienne, et enfin du duc Léopold rendu à son peuple, en 17017.
Le bref de béatification ayant été publié le i o janvier 1 780, la cérémonie d'usage fut présidée quelques jours après dans la basilique de Saint-Pierre par le pape Benoît XIII. La fête du nouveau Bienheureux était fixée au 7 juillet et une chapelle lui fut consa-
[Tmago Boni Parochi, Nanc, lySi, p. VI- VII). Cf. dans la Revue nouvelle d'Alsace-Lorraine (an. 1886-1887) l'article intitulé les Médailles du B. P. Fourier^ par A. Benoit et V Iconographie du B. P. Fourier, par l'abbé Déblaye (Neufchûleau, 1877).
crée dans l'église nationale de Saint-Nicolas des Lorrains.
De pompeuses cérémonies célébrèrent sa gloire, surtout dans les églises où il avait passé; tout le luxe religieux de l'époque, tableaux, emblèmes, illuminations, chœurs de musique, panégyriques, fut déployé. A Mattaincourt, on leva de terre ses ossements, on les reconnut et on les fit passer sur place de la tombe dans la châsse des bienheureux, qui fut entourée d'une grille h trois clés, l'une pour le général des Chanoines , les deux autres pour le curé et le maire. La duchesse régente, Elisabeth, veuve de Léopold et nièce de Louis XIV, vint avec ses enfants les vénérer. On était à la veille des événements qui allaient détruire l'indépendance du pays; le jeune duc François III était déjà parti pour cette cour d'Autriche d'où il ne devait plus revenir. L'enthousiasme qui accueillit sa mère, au pied de la tombe de Fourier, était fait de piété patriotique autant que religieuse. Au fond des honneurs rendus au nouveau Bienheureux, il y avait un sentiment d'amour inquiet pour un pays qu'il avait ardemment aimé lui-même et qui, délaissé par sa dynastie nationale, allait disparaître de l'histoire. Le titre accordé à Fourier fut le dernier hommage rendu par l'Eglise universelle h. cette Lorraine chrétienne qui avait tenu à part, depuis de longs siècles, sa place dans l'histoire reliirieuse des Gaules.
Pendant la Révolution, le corps de Fourier fut épargné : les pèlerins s'agenouillèrent dans le ci-
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metière autour de l'église fermée, devant l'arbre et la fontaine qui avaient gardé son souvenir. A Rome, on parut l'oublier. A Saint-Nicolas des Lorrains, où le clergé de Saint-Louis des Français venait officier le jour de sa fête, le tableau qui le représentait disparut.
A partir de i83o, au début de la renaissance religieuse catholique, la mémoire de Fourier s'imposa de nouveau avec éclat aux âmes pieuses. Les pèlerins reprirent en grand nombre le chemin de sa tombe; des miracles furent signalés, les ex-voto se multiplièrent. Ce retour de popularité religieuse date du centenaire, célébré avec pompe à Mattaincourt, des fêtes de la béatification. Depuis, le curé Hadol consacra tout ce qu'il avait d'activité et de ressources à rebâtir l'église, à en faire un monument digne de son prédécesseur. Le nouvel édifice, en style gothique, fut consacré seulement en i854- A cette occasion, le P. Lacordaire prononça, devant le plus imposant des auditoires, le panégyrique du Bienheureux. Comme son héros, il comprenait la grandeur et il pratiquait les austérités de l'état monastique; à son exemple, il se proposait de rajeunir sa famille religieuse par les labeurs de l'enseignement, et enfin c'était en Lorraine qui! avait placé le premier couvent de son ordre rétabli en France. Il célébra donc d'une parole convaincue en Fourier le moine et l'éducateur; mais, toujours hanté par ses souvenirs classiques, il lui attribua en même temps « l'âme d'un consul romain » : avec sa
connaissance superficielle de l'histoire et ses idées préconçues sur la « mission de la nation française, » il fit entendre, à propos de Richelieu, des paroles qui froissèrent le patriotisme rétrospectif dune partie de ses auditeurs, et le texte imprimé dans ses œuvres sous le nom de Fourier n'est qu'une reproduction retouchée et amendée de l'œuvre primitive.
La nouvelle église, remplaçant celle où le saint avait officié et prêché, n'a pas cessé d'être embellie jusqu'à nos jours. Cependant ailleurs, partout où il avait passé, on se préoccupait de relever ses traces ou de fixer par des inscriptions, des statues, des peintures, les témoignages de la gratitude publique se réveillant plus vifs que jamais, après deux siècles. Aujourd'hui, à Pont-à-Mousson, on montre la maison de la rue du Camp qui abrita sa vie d'étudiant, ainsi que la cellule qu'il occupait au milieu des premiers Chanoines de la réforme ; à Mirecourt, le logis qui encadrait la boutique de son père; à Gray, la chambre haute où il a vécu, dit-on, ses dernières années; à Badonvil- 1er, la source du Petit- Mont, qu'il aurait fait miraculeusement jaillir du sol; et là et ailleurs on lui a accordé, avec les hommages dus à un saint, les honneurs plus profanes que notre époque prodigue à ceux qui sont grands ou qu'elle veut grandir. A Mirecourt, Fourier a, outre une plaque commémorative sur sa maison natale, une statue de marbre érigée en 1892 sur la place voisine, au
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sommet d'une fontaine timbrée de la double croix de Lorraine. A Grav, il en a deux, l'une également sur une fontaine, l'autre dans la cour du monastère de Notre-Dame. A Badonviller, le tableau du maître-autel le montre à l'œuvre contre les luthériens; à Chaumouzey, où les ruines de l'abbaye sont à peine visibles, il apparaît sur un bas-relief, à l'église paroissiale, dans son office de prédicateur populaire; çà et là, des vitraux le représentent, parmi lesquels il faut signaler, comme un produit remarquable de l'art messin, celui de la chapelle de la congrégation au collège Saint- Clément de Metz (i).
Des hommages d'une autre nature et qui eussent satisfait davantage son humilité ont mis sous la protection de sa mémoire des œuvres analogues à celles qu'il a soutenues et aimées. Une petite paroisse située aujourd'hui à l'extrême frontière, Cirey-les-Forges, avait choisi pour son patron, dès le siècle dernier, le curé de Mattaincourt ; de notre temps il est devenu celui du collège ecclésiastique de Lunéville et des sociétés d'apprentis de Pont-à- Mousson.
Un témoignage particulier de haute estime et de pieuse vénération lui a été décerné par ses compatriotes. Un grand nombre de familles sont fières aujourd'hui de se rattacher à lui, soit par des
(i) Chérot, s. J., De Pont-à- Mousson à Gray. par Maltai/icourt {dans les Etudes religieuses, 1897).
aïeux communs, soit par son frère Jean, le seul qui ait laissé postérité. Ainsi Pierre Fourier a, malgré lui, après sa mort, exalté l'amour-propre de ses proches. Il l'avait condamné d'avance, le jour où certain allié de sa famille se présenta à lui et se félicita de tenir de si près à un homme considéré partout comme un saint. « Le Père, dit Cedel, le prend par les épaules et le chasse hors du parloir, lui criant le long- du chemin : Flatteur! Fi! le flatteur! et lui ferme brusquement la porte. »
Peine perdue ! De semblables revendications se sont multipliées. La liste, imprimée par le P. Roi,âe, des familles alliées au curé de Mattaincourt contient plus de cent cinquante noms et elle n'est pas complète. Bornons-nous à citer les deux personnages qui, dans ce siècle, ont porté son nom et fait bruit dans le monde. L'un, fils d'un tailleur d'Auxerre, géomètre et physicien éminent, membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences, préfet de l'Isère et du Rhône sous Napoléon P'', accusait volontiers sa parenté avec le saint lorrain. L'autre, né à Besançon, a été un utopiste politique et religieux, et il avait entendu dans son enfance sa mère lui proposer les exemples de Pierre Fourier comme ceux d'un ancêtre authentique. L'inspirateur des Fouriéristes offre avec le réformateur des Forériens le contraste le plus complet. L'inventeur de la théorie des quatre mouvements et du phalanstère a bâti son système
social sur l'idée de la puissance légitime des passions humaines, et parmi ces passions il a surtout cultivé celle que son pieux homonyme avait le plus détestée, car il promettait hautement (il l'a dit en mauvais vers) plus de gloire à sa cendre qu'à celle des plus fameux conquérants. Néanmoins il a porté ses vues, avec l'attention d'un homme qui veut reconstituer à son gré la société, sur l'éducation de la jeunesse, et plus d'un détail, dans ses plans chimériques, ofFre comme la parodie des idées et des méthodes de son parent le grand instituteur chrétien (i).
Ainsi élevé dans l'histoire sociale de sa province, Pierre Fourier a failli l'être dans l'histoire littéraire de la France. En i85o, l'abbé Chapia publia en deux volumes sa J^ie, la première qui eût été composée sur les documents originaux. A l'aide de citations habilement choisies, Il fit voir dans son héros, à côté de l'administrateur éminent et du religieux sans tache, un écrivain qui avait connu toutes les finesses de l'esprit, toutes les grâces du style; il crut découvrir en lui un émule inconnu de saint François de Sales.
(i) V. dans la Vie apologétique de Charles Fouriei- publie'e en 1871 par le D'" Pellarin, le curienx chapitre intitule' Les trois Fourier.
Il est à remarquer qu'une de ses nièces appartenait à la congre'gation de Notre-Dame et que, de son couvent du Roule, elle entretint avec son oncle une affectueuse correspondance.
Assurément le brillant élève de Pont-à-Mousson, Térudit nourri de la fleur des auteurs sacrés et profanes eût pu, s'il l'eût voulu, se placer parmi ces hommes d'Eglise qui ont tant fait, sous les trois premiers Bourbons, pour la gloire de la langue française. On relève, dans ses nombreux écrits, un certain nombre de pages de nature à faire regretter chez lui l'absence de toute visée littéraire : mais, s'adressant d'ordinaire à des religieuses, ne voulant que les édifier ou traiter d'affaires courantes, il a tenu à s'exprimer avant tout « naïvement, simplement et de bonne foi ». S'il écrit aux gens du monde, à des personnages influents ou puissants, il se souvient qu'un certain art est nécessaire pour faire valoir la pensée qu'il veut imposer ou la cause qu'il défend, et il surveille sa plume, il minute son épître, histoire de peser ses expressions encore plus que de les choisir; c'est de sa part diplomatie innocente et non coquetterie d'écrivain. De la gloire littéraire il n'a cure et ne manie la plume que pour les âmes, entre deux oraisons; il craint la « philautie (amourpropre), qui, dit-il, est dangereuse et subtile et se prend aisément aux doigts de ceux et de celles qui se mêlent d'écrire. » Lui arrive-t-il de semer des compliments sur sa route? Il fait passer ceux qui sembleraient trop vifs sous le couvert d'autorités supérieures à la sienne. C'est ainsi que, pour remercier le duc Charles IV de je ne sais quel présent, il emprunte textuellement ses paroles à
saint Paul et, pour témoigner le même sentiment à une des bienfaitrices de sa congrégation, M™'' de Maillane, il se couvre du nom de son patron saint Augustin : « Où je mets quelquefois ces deux mots Votre Seigneurie, il écrirait au lieu ces deux autres ici : Votre Sainteté. »
Cependantil a, jusque dans ses lettres écrites sans prétention, son style à lui, sa rhétorique instinctive. Je ne parle pas des mots qu'il risque et qui n'ont pas survécu, de superbité assurément plus cicéronien qu orgueil, à^écheler qui offre une nuance à escalader, à'enflamber plus pittoresque de ton qvi enflammer. Il aime employer les diminutifs, qui évoquent souvent, en même temps qu'une pensée d'humilité, une image gracieuse. Il use aussi fréquemment des énumérations qui épuisent les synonymes d'un mot de manière à imposer l'idée que ce mot représente ; ou bien il répète sans façon la même expression, comme celle de un million de fois quinze fois de suite tracée sur le papier, en signe d'insistance extraordinaire, dans certaine lettre politique de 1634. Enfin il personnifie volontiers des objets inanimés, et quels objets! une balle de mousquet, une bibliothèque, une sacristie. Il met en scène la plume dont il se sert et simule un colloque avec elle. Mourant il dira à son médecin : « J'ai eu dernièrement un dialogue avec ma fièvre; nous causions, nous discutions ensemble... »
Il V a donc chez lui comme chez l'évêque de Genève une imagination toujours en éveil; mais saint
François de Sales n'oublie jamais de sacrifier à son aimable rhétorique ; Fourier, moins préoccupé du bien dire, néglige ce qui est joli ou fleuri; il aime mieux faire saillir son idée que l'enguirlander; il laisse tomber, comme ils viennent, la comparaison qui frappe, le trait pittoresque. A des religieuses auxquelles il veut recommander l'obéissance silencieuse il écrit : « Si vous voyiez sur la tête de quelque personne un crapaud, vous seriez tout épouvantées. Le murmure en la bouche d'une religieuse est encore plus étrange et difforme en comparaison. » De même à une bienfaitrice de ses monastères dont il ne voudrait pas voir tarir la générosité : « Quand on recourt souvent aux bons puits pour en tirer de l'eau, ils en sont rendus beaucoup meilleurs et plus salubres, et l'eau d'iceux beaucoup plus belle et bien plus abondante, laquelle au contraire, si on la laisse là tout coi sans y puiser et sans la remuer, s'empire et devient comme inutile et toute corrompue. » Ailleurs, dans un élan d'humilité, il appelle ses propres instructions des croûtes moisies de pain d'orge ou d'avoine et, s'il lui arrive de transcrire des pages mystiques de saint François de Sales, il les dépouille des fleurs dont leur auteur les avait semées comme d'ornements superflus. Il ne se sert (c'est ici Fénelon qui parle) de la parole que pour la pensée et de la pensée que pour la vérité et la vertu; le reste, c'est-à-dire le parfum littéraire qui traverse et enveloppe cette pensée en lui, subsiste pour le lecteur désintéressé et rend encore agréable
après deux siècles telle ou telle page destinée uniquement à l'utilité présente, puis vouée à l'oubli.
Plus de cent ans s'étaient écoulés depuis la béatification du curé lorrain, lorsque des lettres postulatoires pour la canonisation furent remises à la Congrégation des rites (i845). Elles étaient dues à l'initiative d'un prêtre vosgien d'origine, l'abbé Lacroix, clerc national de France à Rome. Ce prélat, en faisant des recherches dans les archives de l'éfflise Saint-îsicolas des Lorrains, avait trouvé les pièces constatant la consécration d'un autel, dans cette église, au B. Fourier, puis découvert, dans le coin d'une sacristie, l'image détrônée quarante ans auparavant. Le tableau rendu à sa destination première, l'abbé Lacroix sut intéresser à la cause de la canonisation le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, métropolitain de l'ancienne Lorraine. Un nouveau procès commençait, qui devait, comme le premier, durer plus de cinquante ans.
Pendant la longue série des informations canoniques, ^lattaincourt devint le sanctuaire le plus fréquenté de la région de l'Est. A l'occasion d'un jubilé, en 1861, on compta jusqu'à cent mille pèlerins. ^Néanmoins l'esprit qui avait jadis mis aux prises, autour de la tombe du « Saint Père », ses paroissiens et ses chanoines, se réveilla avec la vénération des fidèles. Un ancien vicaire général du cardinal Pie, évêque de Poitiers, M^^ de Briey, évêque de Saint-Dié, avaitimaginé d'appeler à Mattaincourt, pour garder les reliques du prêtre béatifié, non
les clercs réguliers de Verdun, mais les chanoines italiens de Saint-Jean de Latran; il s'était même dessaisi en leur faveur de son droit de nomination à la cure. En novembre 18^7, le P. JNIariani se présenta d'abord comme aumônier du couvent de Notre-Dame ; l'année suivante, il était à la tête d'une abbaye canoniquement érigée. Mais^ comme l'évêque, il avait compté sans l'opposition delà majorité des habitants et l'intervention du ministère des cultes. Le maire en vint même, dans l'exaspération de la lutte, à tenir closes pendant quelques jours les portes de l'église (i). Un nouvel évèque, M^' Sonnois, crut devoir, d'accord avec le gouvernement, nommer un curé ; les chanoines étrangers, bien que s'étant obligés par avance à céder la place en cas de force majeure, et en butte à l'hostilité du clergé diocésain, crurent devoir porter leur cause à Rome, qui leur donna raison, mais ne put leur rendre la possession effective de la cure et de l'église de JNIattaincourt. L'Eglise et l'Etat, le droit canon et le droit administratif français , le patriotisme local et l'esprit de corps se sont mesurés comme jadis et conservent leurs positions au pied d'une tombe également révérée.
Ainsi qu'au dix-septième siècle, la gloire de Pierre Fourier a continué de grandir au milieu de
(i) V. le clëbat qui eut lieuà cette occasion au Sénat entre M. Buffet et M. Constans, ministre de l'inte'rieur {Journal Officiel an 3ojuIn 1891).
ces misères. Les faits miraculeux essentiels dans toute cause de canonisation ont été reconnus dans deux monastères de Notre-Dame, kTAbbaye-au-Bois (1868) et à Strasbourg (1897) ; le pape Léon XIII a certifié leur authenticité et le 27 mai 1898, jour de l'Ascension, a eu lieu, dans la basilique de Saint- Pierre de Rome, la suprême apothéose (i). Là aussi s'élèvera bientôt la statue colossale du nouveau saint, en marbre de Carrare, parmi celles des fondateurs et chefs d'ordre religieux.
Par ces honneurs rendus à Pierre Fourier, l'Église a déclaré glorifier cette charité chrétienne qui s'adresse au prochain, mais qui a Dieu pour principe et pour fin : « Ceux-là, dit Léon XIII après avoir invoqué la double autorité de l'apôtre saint Jean et de saint Thomas d'Aquin, qui séparent l'amour du prochain de l'amour du souverain Bien et qui substituent à la charité je ne sais quelle philanthropie, ceux-là nient la fin dernière de l'humanité , c'est-à-dire Dieu ; ils s'évertuent à rendre nul le mérite des actions les plus relevées. Une déplorable et funeste tendance s'est introduite en ce qui concerne les moyens d'assurer le bonheur du prochain; on n'estime point les bienfaits spirituels, ou tout au moins on ne les préfère pas à ceux qui touchent le coi'ps, l'intelligence, ce qu'on appelle
(i) En même temps que saint Pierre Fourier, la Bulle pontificale a canonisé le fondateur d'une autre congre'gation enseignante, le P. Zaccaria, Milanais.
les intérêts matériels. La doctrine chrétienne est tout autre; mieux encore que les textes, les exemples des saints la démontrent, et entre tous, celui que l'Eglise met en lumière aujourd'hui... »
Ainsi caractérisé aux yeux des croyants, Pierre Fourier reste, même aux yeux de ceux qui sont indifférents à ses vertus relii^ieuses et surnaturelles un éducateur et un patriote. Il redit avec autorité aux hommes du dix-neuvième siècle ce qu'il disait aux hommes du sien : La formation de la jeunesse sera chrétienne ou elle ne sera pas; et il a parlé dans ce sens aux Lorrains d'autrefois de façon à faire proclamer devant les Français d'aujourd'hui qu'il fut un « esprit supérieur », que « nul ne l'a devancé et nul ne l'a surpassé dans ce qu'il a fait pour l'éducation populaire (i) ».
Il était de plus un bon citoyen, dans le pays et la société où il vécut. La béatification de ijSo s'adressait à un Lorrain illustre, au moment où la Lorraine allait cesser d'être une nation ; la canonisation de 1898 honore les Lorrains d'autrefois fondus dans la grande famille française. Ceuxci ont lutté longtemps pour leur autonomie et ont montré à leurs souverains une fidélité dont le curé de Mattaincourt leur avait donné l'exemple; mais
(i) Lettre de 31. Boulay de la Meurthe, cite'e par le P. Rogie, t. m, p. 289 (note). M. Boulay de la Meurlhe, vicepre'sident de la seconde Rt'publique française^ e'tait fils du conseiller dEtat du premier Empire, qui lui-même était né ^i d;ins les Vosges, à Chaumouzey.
ce dévouement courageux à la vieille patrie est redevenu, par l'effet de nouveaux malheurs, une vertu pour eux dans la patrie d'aujourd'hui. La Lorraine, conquise par la France au dix-septième siècle, a payé au dix-neuvième siècle la rançon de la France envahie par l'Allemagne, et dans ses épreuves actuelles elle peut trouver au pied de la tombe du nouveau saint des leçons fécondes. D'un bout à l'autre du pavs, les monuments de la piété publique envers le grand Vosgien d'autrefois se dressent et protestent, ainsi qu'aux temps héroïques de la résistance catholique au protestantisme allemand, contre la flèche insolente de la Garnison-Kirche de Metz. Des deux côtés de la ligne qui, en plein sol lorrain, sépare à cette heure les vainqueurs et les vaincus de 1870, le nouveau saint, du haut des autels où on vient de l'élever, parle encore à ses compatriotes de foi et d'espérance.
LN CH.VNOINE-CURE EN LORRAINE AU XVII l" SIECLE.
L'abbé Chatrian , dans ses manuscrits conservés au grand séminaire de Nancy, a tracé d'un curé, Chanoine régulier, un portrait intéressant à connaître ; car en comparant ce portrait avec le portrait traditionnel du Bon Père de ^lattaincourt, on verra que, même en un temps de décadence irrémédiable pour la congrégation de Notre-Sauveur, l'esprit primitif de Fourier, le zèle à suivre d'aussi près que possible ses exemples comme curé subsistaient dans son Institut et son pays.
« Le R. P. Gaudet, Chanoine régulier, mort depuis peu, ayant emporté les regrets, l'estime et la vénération de tous ceux qui l'ont connu, nous croyons devoir en faire dans nos feuilles une mention particulière.
« Ilétaitnéà Lunéville d'une famille honnête dans le commerce. Sa mère, restée veuve de bonne heure avec deux fils et une fille, n'épargna rien pour leur procurer à tous une excellente éducation. Elle en-
vovases fils au collège royal de Saint-Simon à Metz, qui était alors en réputation pour les bonnes éludes qu'on y faisait et pour les sentiments de religion qu'on y inspirait à la jeunesse. Le supérieur et tous les maîtres étaient des hommes de mérite, remplis de l'esprit de leur état. A peine le jeune Gaudet y eut-il passé quelque temps, qu'il gagna l'amitié de ses instituteurs par sa douceur, son application et ses progrès dans les études ainsi que dans la piété. Le prieur et les Chanoines réguliers de cette maison , ne doutant point de sa vocation à l'état ecclésiastique et le regardant comme un sujet précieux à tous les égards, lui proposèrent d'entrer dans leur contre o^ation. Pénétré de reconnaissance pour ses maîtres qui lui donnaient les soins les plus assidus et qui l'édifiaient autant par leurs exemples que parleurs instructions, il accepta cette ojffre avec joie et fit profession à Pont-à-Mousson le ... de l'an 17...
« Comme il avait fourni avec distinction la carrière ordinaire des humanités, il n'eut pas plus tôt fini son cours d'études de philosophie et de théologie que, quoiqu'il ne fût que simple diacre, on l'employa à régenter dans le collège de Toul. Il a toujours continué depuis à se rendre utile au corps qui l'avait élevé et adopté.
« En 17.., il fut nommé à la cure de Raon-les- Leau. Cette paroisse n'avait rien qui flattât la cupidité, le revenu ne consistant qu'en une portion congrue et quelques accessoires, qui montaient
en tout à 600 livres. L'église ressemblait a une mauvaise grange et à peine y avait-il un ornement passable pour dire la messe. A l'égard dupresbvtère, ce n'était qu'une masure qui menaçait ruine de toutes parts et où l'on n'était pas même à l'abri des injures de l'air. Le jardin était assez spacieux mais entièrement inculte, et le prédécesseur y avait coupé tous les arbres fruitiers pour se chauffer. ^ Que faire dans une telle position et par où commencer, surtout dans un pays où les trois quarts des habitants étaient plongés dans la misère et avaient eux-mêmes très souvent besoin de secours? Le triste état de cette paroisse fut un spectacle bien touchant pour son cœur sensible : il espéra que la Providence qui l'avait placé dans ce poste lui procurerait les ressources qui lui étaient si nécessaires. Il pourvut d'abord aux besoins les plus urgents de son église; les dépenses qu'il y fit successivement furent considérables et, quoique fort aidé par sa famille, il se vit forcé d'emprunter pour y subvenir, de même que pour arranger son presbytère, lorsqu'il eut été rebâti à neuf. Il défricha lui-même son jardin et rendit en assez peu d'années ce terrain non seulement un des plus agréables des environs, mais même un des plus profitables. Tous ses paroissiens avaient la permission d'y venir prendre les légumes dont ils auraient besoin.
(f La manière dont le R. P. Gaudet gouverna cette paroisse présente l'heureuse réunion de toutes les vertus pastorales. Plein de tendresse pour tous
ses paroissiens, il la témoignait surtout aux pauvres et aux malades qu'il visitait souvent et à qui il distribuait, suivant les occurrences, des soulagements, des consolations et des instructions. Y avaitil de la division dans une famille? Il s'appliquait à en prévenir les suites fâcheuses et à faire régner partout l'union et la paix. Sa charité s'étendait sur les pauvres des paroisses voisines que la misère forçait à sortir de chez eux pour chercher ailleurs leur subsistance. Il n'en refusait jamais aucun et leur faisait donner du pain ou de l'argent, à leur choix. Usant envers lui-même d'une stricte économie, il se mettait par là en état de suffire à tout avec ses petits revenus, et quelquefois même d'être libéral jusqu'à une espèce de prodigalité. Il était d'ailleurs secondé dans ses pieux desseins par des personnes charitables : et l'on admirait chez lui que, par un effet de la divine Providence, plus il donnait, plus il était en état de donner.
« Les habitants à son arrivée étaient fort ignorants, et la plupart n'avaient aucun principe de religion. Le P. Gaudet ne négligea rien pour remédier à un mal si funeste. Tous les dimanches et fêtes il faisait, à sept heures du matin, la prière en public dans l'église ; il lisait ensuite une courte instruction pour ce jour-là et y joignait quelques réflexions; cela durait jusqu'à huit heures. A neuf, la messe de paroisse, au milieu de laquelle il faisait le prône, après avoir lu l'Épître et l'Evangile. A une heure . après-midi, le catéchisme qui commençait et finis-
sait par des cantiques; ensuite vêpres et une instruction de demi-heure en forme de catéchisme, pour les enfants qu'il préparait à la première communion. A sept heures, la prière du soir, la vie du saint, accompagnées d'une exhortation. Les jours particulièrement consacrés au culte du Seigneur étaient aussi emplovés avec édification.
« Sa conduite dans le tribunal de la pénitence était pleine de bonté et de douceur, mais sans préjudice des règles prescrites par l'Eglise pour la réconciliation des pénitents. Son exactitude à cet égard le faisait estimer et rechercher des personnes sérieusement occupées de leur salut : il en venait en assez grand nombre des environs pour prendre ses conseils. Aucune considération humaine ne pouvait le détourner de la ligne tracée par les saints canons. Quelques paroissiens indociles s'étant ligués pour écrire à Toul contre lui et l'accusant de rigorisme, notre curé écrivit pour sa justification à!M. l'évèque avec beaucoup de modération, de fermeté et de lumières; et le prélat fut si content des raisons du P. curé, qu'il lui promit d'agir de concert avec lui pour faire rentrer dans le devoir les paroissiens qui prétendaient être admis aux sacrements sans quitter leurs désordres.
« Il fit de grands biens dans sa paroisse tant pour le spirituel que pour le temporel; il fit monter les revenus de son bénéfice jusqu'à i.5oo livres, ce qui le mit en état d'établir pour les garçons et pour les filles des écoles gratuites ; il fonda aussi une cha-
APPENDICE 1. 20b
rite pour les pauvres malades, et leur procura les secours nécessaires. Il décora son ég^lise et la pourvut d'ornements. Il passa ainsi trente-quatre ans à Raon, dans la pratique continuelle des bonnes œuvres, montrant par son exemple combien le choix d'un bon curé influe sur le bonheur même temporel des peuples.
« Se voyant menacé d'une hydropisie de poitrine en 178., et n'ayant plus assez de forces pour remplir ses devoirs comme il l'avait fait jusqu'alors, il donna sa démission pure et simple entre les mains de son évêque, et se retira dans l'abbaye de Domèvre, d'où dépendait sa cure. Les habitants furent fort affligés lorsque, montant en chaire pour la dernière fois, il leur annonça avec sensibilité que son âge et ses infirmités ne lui permettaient plus d'être à leur tête : tous en furent touchés jusqu'aux larmes; ceux même qui s'étaient montrés ses ennemis parurent sentir la perte qu'ils faisaient. Après avoir donné aux pauvres une dernière preuve de son amour, en leur distribuant ce qui lui restait, il se retira au milieu de ses confrères et y finit sesjours en i j8.. »
LISTE DES MONASTÈRES DE LA CONGREGATION DE NOTRE-DAME (l).
Mattaincourt i^gS-iSSfi
Saint-Mihiel 1602
Nancy i6o3
Pont-à-Moussou 1604
Saint-N'icolas-clu-Prirt i6o5
Verdun i6o8-i83j)
Chdlons-sur-Marnc i6i3-i8o6
Bar-le-Duc 1618
Mirecoui't • 1619
Epinal 1620-1857
La Mothe 1621
Soissons 1621
Dieuze (transféré à Mohheim i83o) 1621
Metz 1623
Vitrv-le-François 1623
Chàtel-sur-MoselIe 1625
Laon ï 626
Sainte-Meneliould 1627
Blamont 1627
(1) Les noms en lettres italiques sont ceux des monastères existant encore. Là où il y a double date, la première est celle de la foudation, la seconde celle du rétablissement.
Luxembourg 1627-1838
Nomeny 1628
Troyes 1628
Longwy. 1628
Vézelise (transféré à Lunév'dle i85o) 1629
Provins 1^29
Lunéville ifi2g-i85o
Etampes i63o-i86i
Joigny i63o
Bouquenom i63i
Paris-Montmartre (auj. V Abbaye-au-Bois 1807). i634
Paris-Charonne 1 634 ?
Vie i634
Reims i634-i8o3
Caientan i635-i8i6
Houdan i636
Toul i638
Marsal i638
Château-Thierry i638
Bernay (transféré à Orbec-en-Auge i8o5) i638
Caudebec 1639-1826
Neufchâteau 1639
Relhel 1 639
Ligny-en-Barrois 1669
Saint-Amand (transféré à Bourges i65i) ifiSg
Montfort-l'Ainaury 1639
Vernon ^639
Châtellerault i64o
Munster (Allemagne du Nord; 1640
Châteauroux 164°
Trêves (transféré à Jupille 1879) i64o
Tsemours 1641
Aoste 1641
Marsal 1642
Bruxelles ]643
Saverne i643
Chilteaudun l6l^Z
Corbeil (transféré à f'crdiiii 1889) ifi43
Coulommiers i644
Rouen 1 645
Conipiègne i645
Pont-de-Beauvoisin i648
Essen (Allemagne du Nord) ifi5o
Honfleur. . . . ^ 1651-1827 ?
Padcrborn (Allemagne du Nord) 1662
Nantua 1 654
Donzy i655
Gournay i655
Bonn (Allemagne du Nord) 1664
Valenciennes 1670
Gerbé%'iiler 1 67a
Mayence 1 679
Strasbourg 1679-1827
Douai 1^99
Heidelberg 1700
Gondrecourt 1710
Eichstadt (Allemagne du Sud) 1711
Mannheim (Allemagne du Sud) 1720
Conflans-en-Bassigny 17^7
Nymphemhourg (Allemagne du Sud) 1780
Stadt am Hof (Allemagne du Sud) 1733
Presbourg (Hongrie) 1747
Kastadl (Transféré à GuUenstein 1879) ^7^7
Versailles 1772-1816?
Otlenweier (Transféré à OJfenbourg 1823) 1783
Orbec-en-Jugc i8o5
Paris [L' Jbbaye-au-Bois) 1807
Paris [Les Oiseaux) 1807
Falognes 1 809
Nesle (Transféré à Mattaincourt i836) 1810
Paris [Le Roule) 1 820
Moulins 1821 ,
Cateau-Cainhrêsis 1822
Offenbourg iSaS
Saint-Pierre-Eglise 1826
Molshcim 1 83o
Cinq-Eglises (Hongrie; i85o
Condé-sur-Noircau i856
Gray i86c
Stcyl (Hollande) 1876
Neufville (Belgique) 1877
Goldenstein (Aulriche) 1879
Jupille (Belgique) 1879
Lcdde (Belgique) 1897
Ixhcnoburg (Allemagne du Sud) 1897