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SAINT RAYMOND, MAITRE GÉNÉRAL DE L'ORDRE

Nous sommes à Bologne, le 28 mai 1 238, en la seconde fête de la Pentecôte. Le retour de cette fête amène chaque année la célébration des comices générauxdes Frères-Prêcheurs. Si cette fois rassemblée se tient à Bologne, c'est que l'année précédente Ta vue se réunir à Paris. La loi de l'Ordre jusqu'à présent veut que les couvents de Bologne et de Paris jouissent alternativement, et àl'exclusion des autres, du privilège de posséder dans leurs murs les Chapitres généraux.

A l'occasion du Chapitre de 1238, vous remarquez un mouvement plus grand qu'à l'ordinaire. C'est que, pour la seconde fois depuis que l'Ordre existe, des électeurs, un par Province, on été adjoints aux Prieurs Provinciaux et auxdéfiniteurs. Ils'agit de donner un successeur dans la charge de Maître de l'Ordre au bienheureux Jourdain de Saxe, mort victime de son zèle, en vue des côtes de Syrie. L'Espagne, comme toutes les autres Provinces, a envoyé ses représentants. A leur tête, figure le bienheureux Gilles de Santarem ; les saints de Dieu affluent à ces assemblées.

Pendant ce temps, Frère Raymond s'est hâté de se plonger dans la tranquille retraite qu'il croit s'être assurée. Jusqu'à ce jour, il n'a connu qu'un privilège, mais il y tient. Ses charges à la cour pontificale l'ont mis à l'abri des responsabilités dans son Ordre; il n'est ni Prieur conventuel, ni Prieur Provincial,

ni membre du Chapitre. L'idée qu'il pourrait être promu au Magistère suprême, n'effleure même pas son esprit. Allez donc faire comprendre à cet homme d'une humilité si surprenante qu'il est autre chose qu'un serviteur inutile, et que ses Frères, déterminés par sa réputation si fort incontestée de science et de vertu, pourraient bien leplacer à leur tête ; vous y perdriez votre peine : c'est là pourlui plus que de l'invraisemblable. Il ne sepréoccupe que d'une chose : prier Dieu pour lebonsuccès de l'élection. Cela fait, sa quiétude reste parfaite. Pieux optimisme et de courte durée !

Un jour, un fait insolite étonne les habitants du monastère de Sainte-Catherine. Une députation, arrivant de Bologne, vient frapper à la porte du pieux asile. Les personnages qui la composent laissent comprendre l'importance et le caractère délicat de leur mission. A leur tête vous avez Hugues deSaint-Cher, actuellement Provincial de France et bientôt cardinal, le prince des commentateurs des Livres saints. Puis vous remarquez Pons de Sparre, Provincial de Provence, que l'antiquité appelle «un agneau par la douceur, un lion par le courage, » et qui, dans ses luttes contre l'hérésie, montre « une infrangible constance ». Le troisième député estencore un Français, le Frère Philippe. Chargé en 1 23 3 de réunir les preuves testimoniales requises pour la canonisation de saint Dominique, ilestplacé, l'annéesuivante, à la tête de la Province de Terre-Sainte. C'est en cette qualité qu'il revient siéger au Chapitre de 1238, où il fait agréer sa renonciation. Vient enfin Jean d'Espagne ou de Navarre, un des premiers fils de saint Dominique, Provincialde Lombardie depuis de longues années. Tels sont les principaux membres de cette ambassade; un certain nombre de Frères, que l'histoire n'a pas nommés, leur sont adjoints.

Sur leur demande, ils sont introduits auprès de Frère

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Raymond. Leur mandat consiste à luiprésenter lescrutin unanime qui Ta fait Maître de l'Ordre, à le saluer en cette qualité et surtout à vaincre des résistances qu'on a tout lieu de redouter. Alors s'engage un débat : l'élu proteste, les Frères insistent. Enfin, «après bien des difficultés, raconte le bienheureux Humbert, craignant, s'il se soustrayait au fardeau, de mettre son Ordre en péril, Raymond donna son consentement ».

Le ciel s'était prononcé au cours de cette élection. C'est ce que montrent d'anciens récits, lesquels, en outre, ont le mérite de mettre sous nos yeuxtoutle cérémonial d'un Chapitre des temps primitifs. « Lorsque — ainsi parle un de ces vénérables écrits — Frère Jourdain, de bienheureuse mémoire, deuxième Maître de l'Ordre des Frères-Prêcheurs et successeur du bienheureux Dominique, eut passé de ce monde à une vie meilleure, les Frères furent convoqués à Bologne afin de se choisir un père et un pasteur et de célébrer le Chapitre général. Selon l'usage et la loi de l'Ordre, leurs assises s'ouvrirent le lendemain delà Pentecôte. Après qu'on eut dévotement invoqué l'Esprit-Saint, les religieux, ceux de la Province de Lombardie et ceux venus d'autres Provinces, accompagnèrent les électeurs avec de grandes marques de déférence, jusqu'à la salle préparée pour l'élection. Les électeurs ayant été mis sous clé *, les autres Frères s'enrevinrent à l'église, où ils se répandirent en instances ferventes pour obtenir de Dieu le pasteur qu'il leur fallait. Vous les eussiez vus au chœur et surtout au tombeau de notre Père saint Dominique, les uns pleurant, les autres dirigeant vers le ciel d'ardents soupirs, d'au" très, comme des colombes, gémissant en eux-mêmes, tous

1. Les vocaux étaient enfermés, sans pouvoir prendre aucune nourriture, jusqu'à ce qu'ils eussent abouti à une élection.

recueillis dans la prière et la méditation. Or, un Frère très dévot se tenait auprès de la sépulture de notre bienheureux Père, et là, la main du Seigneur s'étant étendue sur lui, ilaperçut, dans une vision, les électeurs sortant en masse de la salle où ils avaient été enfermés. Arrivés à l'église, ils semblaient unir leurs efforts pour dresser une colonne de marbre distillant de la base au sommet des gouttelettes de sang ; et comme cette colonne reposait sur le pavé et s'élevait jusqu'à la voûte, elle paraissait porter tout l1édifice. A cette vue, tous les Frères et des séculiers en grand nombre faisaient éclater leur joie et rendaient grâces à Dieu de l'érection d'une colonne si précieuse et si belle. Ici s'arrêtait la vision. Bientôt, et après moins de temps qu'il n'en faut pour réciter un nocturne, les électeurs, sortant de leur cénacle, convoquèrent les religieux au Chapitre et leur annoncèrent que Frère Raymond de Pennafort avait été élu Maître de l'Ordre, sans débats et à l'unanimité. Grande fut la joie des- Frères à qui Dieu venait de donner un père si saint et si universellement vénéré ; grande plus encore celle des écoliers, qui applaudissaient à l'élection d'un maître si docte et si justement apprécié. On remarqua en ce jour que, par une coïncidence nullement prévue, le lecteur de la tableau réfectoire tomba sur ce texte de Joël : « Fils de Sion, tressaillez d'aise et réjouissez-vous dans le Seigneur votreDieu, car il vous a donné un docteur de justice », Véritablement, cet homme fut une colonne d'un marbre très précieux, élevée au milieu de l'Eglise, et cette colonne fut empourprée d'une sueur de sang. Ces paroles sont fidèles et vraies : un témoin oculaire les a rapportées et écrites, et ce témoin est Frère Etienne de Salagnac, de Limoges »

i. Le récit qu'Etienne de Salagnac rédigea de son côté se trouve au Commentaire de Bernard Guidonis, à la partie relative aux Maî-

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Le premier acte auquel Raymond ait attaché le sceau du Maître de l'Ordre fut rédigé à Barcelone. Il porte la date du 8 juillet ; il est relatif à la France et aux Frères- Prêcheurs de Lyon. Trois hommes des plus illustres, dans la pléiade des fils de saint Dominique au xin° siècle, ont concouru à sa confection. Le premier et le plus directement impliqué est le bienheureux Humbert de Romans. Dans la fleur de ses plus belles années, il s'essaie, comme Prieurdu couvent de Lyon, à cette science du gouvernement où il doit un jour exceller. Douze ans plus tard, il occupera à la tête de l'Ordre la place desaint Dominique, celle du bienheureux Jourdain de Saxe, de saint Raymond, du vénérable Jean le Teutonique, toute une série de saints et grands hommes, série qu'il continuera dignement. Avec l'assentiment et la coopération du bienheureux Hugues de Saint-Cher, alors Provincial de France, il passe un acte en vertu duquel ses religieux entrent en possession d'un terrain cédé par les moines de l'abbaye d'Ainay. C'est sur cet emplacement que les Frères-Prêcheurs, jusqu'alors relégués dans une installation peu favorable, établiront leur demeure définitive. Hugues de Saint-Cher emporte à Barcelone le contrat ratifié par les deux parties, et, comme cela a été stipulé, il lesoumet àlasuprême approbation du Maître de l'Ordre. Raymond le confirme par des lettres patentes qui débutent en ces termes: « Au vénérable Père dans le Christ, l'Abbé d'Ainay par la grâce de Dieu, et au couvent dumêmelieu, salut et communicationde prières1 ».

très de l'Ordre. La relation que nous donnons ici n'en diffère que par des détails de style. On voit qu'elle a été recueillie par un auditeur attentif. Tirée des papiers collectionnés au xivè siècle par le cardinal Rosell des Frères-Prêcheurs, cette relation fut produite à l'occasion du procès de canonisation de saint Raymond. Les archives de la Gong, des Rites en conservent la copie.

i. Bien des volontés concoururent au choix d'une assiette défini-

Saint Raymond ne tarda pas à dire adieu à son cher asile de Sainte-Catherine de Barcelone. Loinde se prêter à desgoûts sédentaires, les fonctions d'un Maître de l'Ordreétaient,auxmesiècle, tout ce qu'il y avaitde plus actif. Nonpas qu'il faille en inférer, comme on Ta faitsans vraisemblanceet sans preuves, que, endépit de la courtedurée de son généralat, saint Raymond avait pu, son bâton de voyage à la main, faire la visitede tout l'Ordre, ou peu s'en faut. Ce serait, en méconnaissant les conditions de temps requises pour un pareil labeur, perdre de vue l'âge et les infirmités du nouvel élu. Qu'on se centente de savoir que lesdistances entre ParisetBologne,entreBologne.et Rome,

tive pour le couvent des Frères-Prêcheurs de Lyon. De là aussi une réunion de circonstances qui marque assez bien comment se fondaient alors les couvents des Frati, comme on dit au delà des monts, ou des Frères mendiants.

Tenons compte d'abord du désir et des projets des Frères. Leur première résidence sur la montagne de Saint-Just, en un endroit nommé la Madeleine, est insuffisante et incommode : elle n'a jamais été considérée que comme un provisoire; les Frères aspirent à un changement; ils ont fait des démarches dans ce sens.

Le Chapitre général s'est prononcé en faveur d'une translation dans un lieu plus adapté aux nécessités de la vie conventuelle et à celles du ministère. Des pourparlers sont engagés avec les moines d'Ainay.

Entre laSaône et le Rhône, ily ade vastesemplacements, vignes ou jardins, occupés, en partie du moins, par des tenanciers de l'abbaye d'Ainay. Un bourgeois de Lyon, Durand de Feurs, est au nombre de ces tenanciers. Nous sommesheureuxd'arracher àl'obscurité le nom de ce premier fondateur du couvent définitif. A titre d'aumône — in eleemosynam — il fait cession de sa tenure aux Frères-Prêcheurs. Un autre bourgeois, Humbert de Feurs, parent sans doute du premier, complète cette donation par l'abandon d'un terrain contigu.

Mais les abbés d'Ainay ont à intervenir comme seigneurs. Ils ont des droits à faire valoir et des intérêts à défendre. Ils prennent part à la transaction pour stipuler que les Dominicains n'étendront point leur enceinte ou leurs dépendances du côté du midi, c'est-àdire du côté de l'abbaye d'Ainay. Quant au cens payé par les premiers possesseurs, il est transformé en une redevance de six sols, forte monnaie — solidorum fortium — qu'acquitteront chaque année les Frères -Prêcheurs. Ceux-ci, entre autres conditions, devront livrer un passage sur leurs propriétés, lorsque le débordement de

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furent, — et c'est beaucoup assurément — plusieurs fois franchies par le vénérable voyageur.

A Rome, où bien des motifs l'appelaient, les traces de son passage ont été hlialement conservées par la chronique des Sœurs que saint Dominique avait établies à Saint- Sixte. Nous avons parlé ailleurs, et il faudra y revenir encore, des scrupules exagérés des Frères à se charger de la direction des Sœurs et à les gouverner. Du côté de celles-ci, dans la chronique de Saint-Sixte, comme dans celles des autres monastères, on voit se produire un sentiment tout opposé. Les Sœurs, avec un accent de légitime défense, affectent de rappeler les marques de ténia Saône empêchera la circulation entre le Meuve et le Temple, plus tard les Célestins.

Cet arrangement est consacré par la foi du serment. Humbert, Prieur des Frères-Prêcheurs, et Hugues de Saint-Cher, leur Provincial, jurent à l'appel du prêtre — in verbo sacerdotis — la main sur l'Evangile et en présence des moines d'Ainay dans leur Chapitre, qu'ils observeront ces conditions, eux et leurs successeurs. A toute réquisition des moines, les Prieurs, présents et futurs, seront tenus, dans un délai de six semaines, de réitérer le même serment.

Tous ces détails ressortent :

i° D'un acte de Humbert de Romans, apostillé et ratifié par Huguesde Saint-Cheret portant les sceaux de l'un et de l'autre ;

2° Des lettres de l'archevêque de Lyon, qui non seulement se montre favorable à la transaction, mais dont les bons offices, à titre d'arbitre et de conseil, sont manifestes. L'honneur de Dieu, le bien des âmes, l'intérêt qu'il porte aux Frères-Prêcheurs, tels sont, il le déclare, les motifs qui le font agir. Il marque que les religieux cessionnaires pourront en toute liberté bâtir une église, une chapelle des infirmes, un cloître avec son cimetière et faire toutes les autreschoses que réclame la vie conventuelle et dominicaine.

Le dossier se complète de deux lettres de Grégoire IX, adressées, l'une aux Frères, l'autre aux moines, afin d'ajouter au contrat la haute sanction du Saint-Siège. Dans celle adressée à la communauté d'Ainay, le pontife loue ses procédés charitables.

Enfin il y a la lettre d'approbation dernière et définitive de saint Raymond.

Plus tard, Hugues de Saint-Cher, une des parties contractantes, sera chargé par le Pape de la visite de l'abbaye d'Ainay. 11 n'aura pas manqué de la faire douce et bienveillante, en souvenir de la coopération des moines à l'établissement de ses Frères.

dre et paternelle affection prodiguées à leur faiblesse par saint Dominique, et de s'abriter sous sa promesse que jamais elles ne seraient soustraites à la vigilance et à la gouverne de l'Ordre. « Aussi, ajoute la chronique, les vénérables Pères, Frère Jourdain et Frère Raymond, Maîtres de cet Ordre, montrèrent parleur dévouement en toutes choses pour le monastère et pour les Sœurs, qu'ils avaient à cœur de conserver ce que le bienheureux Dominique avait établi. »

Il y a un esprit de suite qui fait que les supérieurs se succèdent et que le gouvernement ne change pas. Raymond fait preuve de cetespritconservateur à Sainte-Agnès de Bologne aussi bien qu'à Saint-Sixte de Rome. « Il examina soigneusement, dit la chronique de Sainte-Agnès, les privilèges octroyés aux Sœurs, et ayant entendu les religieux présents, savoir Frère Ventura, Frère Rodolphe et le Prieur des Frères de Bologne, il apprit de leur bouche comment son prédécesseur avait accepté que les Sœurs vécussent sous sa juridiction. Il prit alors place au Chapitre et il dit : « Puisque mon prédécesseur vous a adoptées, moi aussi je vous adopte ». Et, ainsi, avant de quitter Bologne, il reçut des Sœurs à la profession et il visita tout leur monastère.

Cette attention aux intérêts d'une partie si méritante du bercail montre quelles devaient être les sollicitudes du pasteur à l'égard de l'autre partie. L'histoire parle des actes de son gouvernement avec une sobriété qu'on regrette, mais qui ne laisse pas d'offrir de précieuses indications. Le bienheureux Humbert, après avoir appelé saint Raymond un homme de grande perfection — vir niagnœ perfectionis — montre tout aussitôt comment cet esprit de perfection, auquel il obéissait pour lui-même, ill'étendait à la conduite des autres. « Ilfut, dit-il, grand zélateurde la pauvreté, de l'humilité,

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de tout ce qui peut orner une âme religieuse, et c'était dans les derniers détails qu'il veillait au maintien de la discipline de son Ordre. »

Cet homme éclairé de la lumière des saints ne pouvait manquer d'assigner la première place aux vertus intérieures. Mais l'esprit suppose un corps, et la vie religieuse appelle des institutions régulières. Ce moule, les fils de saint Dominique le possédaient, mais à l'état imparfait. Saint Raymond entreprend de lui donner les développementsqu'il réclame, d'y apporter les améliorations qu'il comporte. Il se consacre à ce travail de refonte, comme on ne l'avait pas fait avant lui, comme on n'aura plus à le faire après lui. A cet égard, les Frères-Prêcheurs sont tenus envers leur troisième Maître général à une reconnaissance éternelle,

Le i5 mai 1239, Raymond célébrait à Paris le dixseptième Chapitre général de son Ordre et le premier anniversaire de son élection. En cette assemblée, les Pères décrétèrent une mesure qui n'allait à rien moins qu'à reprendre, en sous-œuvre, les bases mêmes de leur organisation. Les religieux avaient vécu jusqu'alors sous un régime de lois élaborées par saint Dominique et ses premiers compagnons. L'idée s'en trouve en germe dans les Constitutions de Prouille, œuvre exclusive du saint fondateur, et qui passa de ses mains à la ligne féminine de sa descendance, avant même que la ligne masculine existât. Cependant, après vingt années et plus d'expérience, on en était venu à reconnaître l'opportunitéd'unremaniementqui, touten respectant lasubstance, l'esprit et, autant que possible, la lettre des Constitutions primitives, les disposerait dans un meilleur ordre. Il importait aussi d'harmoniser avec une législation de premier jet, des modifications introduites, soit par l'usage, soit parles Chapitres généraux qui s'étaient succédés de-

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puis quinze ans. Avec une compétence limitée, bornée évidemmentà la courte durée de ses sessions, le Chapitre de 1239 ne pouvait qu'une chose: prendre une résolution. Ilappartenaitau Maîtrede l'Ordre de veiller à cequecette résolution s'exécutât. Mettant son expérience de canonisteau service de ses frères, il se chargea personnellement de l'œuvre de révision. « Ce fut lui, dit Humbert de Romans, qui donna aux Constitutions la forme plus achevée qu'elles offrent aujourd'hui, en les partageant en deux distinctions, subdivisées elles-mêmes en chapitres avec leurs litres respectifs, et ainsi il mit de Tordre là où régnait une certaine confusion. » — Une succession de trois chapitres généraux consacra l'autorité des Constitutions dites Raymondines. Tandis que les lois humaines paraissentet disparaissent, et que tant de constitutions politiques naissent et meurent, l'œuvre de saint Dominique et de saint Raymond a régi leur Ordre pendant six siècles et le gouverne encore aujourd'hui.

Au milieu de tantde travaux, Raymond, se souvenant qu'il est Frère-Prêcheur, aime à trouver une diversion dans le ministère de la parole. A cet égard, on conserve un intéressant vestige de sa présence à Paris. C'est un sermon du dimanche, prêché dans l'église de Saint-Jacques à l'heure avancée dite de la conférence l. Ici, comme en général pour les œuvres parœneutiques de ce temps, on ne peut s'attendre qu'à un simple canevas, à un travail de préparation très arrêté, mais disposé de manière à laisser à l'improvisation la latitude la plus entière. Cendre refroidie, le discours de saint Raymond offre du moins l'intérêt qui s'attache aux objets consacrés par le contact des saints. Que le lecteur nous pardonne si nous

1. Au couvent de Saint-Jacques, le sermon du soir, prêché sur le même texte que celui du matin, prenait le nom de conférence.

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nous arrêtons à la description d'une relique, arrachée par une main habile et pieuse à la poussière des bibliothèques.

Le texte est celui-ci: « Bienheureux celui qui ne s'est pas laissé scandaliser à cause de moi». Le prédicateur puise dans ces paroles les deux grandes divisions de son discours : fermeté dans la foi ; fermeté dans la conduite.

Fermeté dans la foi : ne pas faire de Jésus-Christ un objet de scandale, c'est conserver une foi inébranlable à ces deux vérités fondamentales : le Christ est Dieu et le Christ est homme.

Fermeté dans la conduite : ici l'orateur marque par des subdivisions nombreuses le cours qu'il entend donner à sa pensée. Cette fermeté se fonde :

i° Sur le mépris des choses périssables.

2° Sur le désir de l'éternité.

;-<° Sur l'ornement de la piété.

4° Sur le progrès dans la sainteté.

5° Sur la solidité de la chasteté.

6° Sur l'intérêt pris au salut du prochain. Et à chaque subdivision un texte scripturaire indique la matière du développement *.

Cepéndant, et déjà à partir du coup de théâtre de son entrée en religion, Raymond nous a habitués à toutes les surprises. Toujours .inquiet des prééminences, las, avant même de les avoir portées, des responsabilités qui l'écrasent, le voilà qui profite du Chapitre général de 1 240 pour se soustraire au fardeau du gouvernement.

« Il se croyait, dit Humbert de Romans, à bout de forces et incapable de répondre convenablement aux exigences de son office. » Etienne de Salagnac, cet autre

i. Bibliot. Ambrosiana. Ms. xiu sœculi. A. II, n, Supplem. fol. 28, recto.

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contemporain, dit à son tour : « Après avoir gouverné l'Or ire pendant deux ans, Frère Raymond fit de grandes instances pour être relevé de sa charge ; il se basait sur ses infirmités corporelles. » Surpris dans sa religion plutôt que convaincu, le Chapitre général agréa une demande dictée, s'il est permis de parler ainsi, par les erreurs de l'humilité. Loin d'approuver dans ses représentants cet acte d'une trop timide condescendance, l'Ordre de Saint-Dominique fit entendre un cri de réprobation. Les deuxchroniqueurs nous parlent l'un et l'autre du grand trouble — tanta turbatio — qui s'en suivit partout et qui, d'après Humbert, éclata au sein même de l'assemblée souveraine avant qu'elle se fût séparée. Cette décision pesa comme un reproche dont les législatures suivantes refusent d'hériter. Le Chapitre de 1241 statue que, à l'avenir, la cession du Maître de l'Ordre ne pourrait être acceptée, que s'il se trouvait dans l'impossibilité totale et absolue de remplir ses fonctions; et le Chapitre suivant, celuide 1242, voulant apaiser l'opinion encore émue, déclare cassés et relevés de leur office — absoluti in pœnam — tous ceux des Provinciaux qui, en acceptantla démission d'un saint, avaient infligé à leur Ordre, sinon une tache, du moins une affliction, dont on nes'était pas encore remisau bout de deux années.

« Raymond, écrit Marsilio, fut laissé libre de choisir sa résidence II jeta son dévolu sur le couvent de Barcelone, non à cause des marques d'honneur et de considération auxquelles il pouvait s'attendre de la part de ses compatriotes, mais à cause de la dévotion qu'il portait à ces cloîtres, dont le religieux prestige était pour son âme une douce consolation. C'est là que, s'occupant à la louange divine, il voulut attendre son dernier jour »

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