RUE BONAPARTE
SODBGB9 DE L ffISTCMRe DE SAINT SÉVEKIir EUGIPPIUS
lès populaire en Autriche et même en AUe- '^magne', saiot Se vérin, improprement appelé Vapôtre duNorique (cette contrée était chrétienne avant qu'il n y vînt), est relativement peu connu en France* El pourtant, quelle belle leçon d'énergie nous offre Tétude de sa yie ! L'histoire ne présente peui-éire pas un second exemple aussi frappant de ce que peut la volonté d''uii seul homme j dénué de toutes ressources, sans relations, presque sans nom, soutenu par la foi et la charité, sur un peuple araollij indifférent, léger,
I. Assez popuidre pour que sa biographie antique prenne place dana renseignement. L'illustre MoixiiiueD u'û. pas jugé indigne de lui d'en ëtablir une excellante petite édition à Tus âge des classes. V, BibL
réduit îiun ilemi-escbvage, horsdV'tal de résister à ses pctSÊC 11 leurs ou de roagir contre liii-mêmc! Sans doute, Fimportance de cette figure n'a paâ enlîèrement échappé à nos historiens mo* dernes. Mais ii re3tcepUon d*iin seul, ils s'y arrêtent peu* Ozanam ne lui consacre que cincj pages, pénétrantes, mais non exemptes d*erreurs'.
Montalembert moins encore dans son Histoin des moinës iV Occident. Amédée Thierry au cootraire, qui, avec moins de génie historique, par^ tageait avec son illustre frère Tart de faire jailJir la vie des textes morts, a incorporé, en plusieurs foiSf presque toute la biographie de saint Séveriii dans ses Rétils de C Histoire romaine ah P^ siècle. Et, il faut le dire, il Ta fait avec un rare bonheur. Jamais peut-être chroniqueur ne T Inspira mieux que le pieux auteur de la f^ie de saint Se vérin. Sans exagérer, le talent du conteur est ici prestigieux et inégalable. Mais, diantre part, devonsnous admirer sans réserves? Fidèle à ce principe^ d'ailleurs fécond, que T histoire est une résurrec* tiorif Amédée Thierry, on est forcé de le reconnaître, donne un trop libre cours à son imagina-
1, Ozanani. Études Germaniques^ t. II, p, 38*43. Oxitoani a eu en outre le mérite de publier 1« premier le texte de Vhymne h saînt Sëveriia que nous traduisons pour la première fois eu fraoçais dans notre appendice* Documenta médùs. faris^ i85o, p. 34 ii cF» p, [o5.
lion. A comparer les textes tîont il s'înspîre €t Ifs pag«s qu*il en lire, son procédé de composition apparaît en plein- Quelques lignes sèches, moins que cela, quelques mois relatent un fait ; aussilôt notre auteur, par un effort manifesiemenl voulu, et non sans charme pour lui comme pour le lecteur, se représente comment la scène a dû se passer; il en perçoit tous les délailSf il la r€9it\ le paysage, les lieu%, la pljysionomîe des personnages, leurs traits, prennent forme et se précisent; soyez assurés qu*il poil leurs costumes, leurs gestes, qu'il les e/ife/ïe? parler. El ce tableau magique, il le transporte tout vif sur la toileM II
«1 p Eiigippiui écrit : Reversiia ad hospilittm quotj ab ec- Bsiae fuerat custode sitsceplui^ Voici ce que deTteonent ce» mots si peu suggestifs sous la pJuaie d'Am. Thierry : ft Son accoulrçmeDt dënoLait une profonde misère ei ne lui valut d'abord que méfiance et diirct*^ (?). La petite ville d'Astura, où il se proposait de stjournert fut sur le point de lui fermer ses portes... Tëtranger n'y trouva pas un toit pour s*abriter. Toutes les portes se fermèrent de- Taut le mendiant et le vagabond. Il courait risque de mourir de faim et de froid, si \e portier df^ tt^^lhe^ presque oossi pauvre que lui, ne Veut reçu dans un coin de Tenclos qu'il occupait pr&s du temple. »
Ailleurs, il s^agit d*uue bande de pillards surpris par un détachement de soldats romiituB. L'auteur ancien ëcrit : n SecHftdif miiliariot ^uper rivum qui votatur Diguntta iatroneA nn'eniimt^ quihiu în fitg^am eofuersù^ etc. », et l^auteur contemporain : d A deu.ï milles de la ville coulnit une petite rivière appelée Dicuntia, dont le coiti's sfnueuî baignait une vaste prairie avant de se perdre dans le Danube. On
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a réalisé une délîcieuse œuvre d*art! On Ji qu'ainsi composait Gustave Doré.
Mais ici^ il ne s'agit pas de rivaliser de stjlec) de couleur avec rcxcellent écrivain. Saiot Séï^ rin, SI orîçîiial, ,si édifiant, a bien droit aux Îîod' neurs d'une biographie il part et, à notre seRii une vie de saint, si remplie soit-elle d'aventurer, ne doit être nî on ronian historique , ni de Ybhloîre romanesque.
En outre» comme il convenait à son dessein, Amëdëe Thierry s'est contenté, en somme, d'iniroduîre, en y ajoutant mille trsits brillants, le texte du biographe ancien dans son récit. Or, il n'est pas impossible de serrer de plus près ce texte, non seulement pour raconter avec pins de détails la vie du saint, maïs aussi pour en ûm d'assez nombreux renseignements, intëressaRts soit pour notre siijet particulier, soit à un poini de vue plus général. Grouper les faits épars, les classer, tirer d'un mot, d'une allusion, les indi-
cût dit ce lieu faii exprès pour une halte..,* Mamertiat» &*y dirigea ea loute hâte et surprit eflectivement lei voleurs au milieu d^une vëriiable orgie (!(, les uns iDaogeaaï et aVnivraul, les autres déjà i^^es et dormant sur rherbe. Leurs arme» dispersées gisaient çà et là sur la prairie ♦ etc. » Et voilà, certeSi deux tableaux achevés. Mais les textes nt diseut pas un mot de tout cela, et même^ en usant du même procédé, on en pourrait tirer d'autre» (ableau^ non moins pittoresques et fort dilTérents.
tÎQDâ qu'ils sous-ent€odeni et tes cire on s tances 'ils impliquent, est le travail miuutieui du biopbe plus que de riùstorieu qui fait mouvoir ute une foule de personnages et doit puiser à grand nombre de sources. Puis, une fois constituée de notre mieux la société d'une proce alors si tragiquement éprouvée et comme ■jperdue, bien que Rome fût proche, au bout du ïiionde; une fois établies, dans un ordre autant ^ue possible chronologique, les actions de l*homme extraordinaire dont nous racontons la -vie, notre tâche sera-t-elle finie? N'irons-nous pâs chercher dans son cœur, dans son âme, dans son caractère, dans sa foi et dans ses vertus, le secret de son incroyable influence, de ses mystérieux pouvoirs, de son indomptable et victorieuse énergie? Quand un liomme eut en partage nue ame si haute et si pure, une volonté si forte que nul ne pouvait rapprocher sans goûter la beauté I de Tune et ressentir Tascendant de Tautre, passerons-nous a côté de cette âme sans tenter de la I pénétrer? Avec Thomme d'action qui intéresse plus particulièrement Thistoire, il importe de faire connaître, ou plutôt d'essayer de faire connaître riiomme intérieur et spirituel.
Le seul document que nous possédions^ mais
SAINT SÉVEBIN-
Sans doute radmiraiion qu'il professait pour son maître a pu le porter à mettre particulièrement en lumière les succès de celui-cij à dissimuler inconsciemment ses échecs, peut-être à eEFacer à son profit ie rôle de quelques-uns de ses auxiliaires, c^est une tendance commune a beaucoup de biographes, mais tous les faits bîstoriques qu'il nous est possible de contrôler, ce qu'il nous dit d'Odoacre, du transfert de la po* pulation romaine du Norique en Italie, de la translation des reliques de saint Sèverin» est marqué au coin de la vérité. Nous pouvons donc le suivre sans crainte. Si quelques passages restent obscurs pour nous, cela tient vraisemblablement à notre propre ignorance plutôt qu'à celle de Tautcur ou à sa négligence.
EugîppiuSj comme tous les écrivains ecclésias3 tiques de Tépoque, attribue volontiers au mirach
l'esliroe qu'il iuspirait. Letire de Fulgeûce, chèque de Rusp^T RU Afrique : domino heàîhximo ci pîunmum venerahili Qc toto cari ta ti affecta dcsidevahlii sancio ft'atri ei compt'e^lfytero Eu^fppio. Migne, P. L., t. 65, p. 34 f» — Fulgentiu» Fen-andus, diacre de Carlhûge, adresse deux; lettrei : domiftù hcGtùslmo et dtblia car t ta le peculianter honormtdo functo frai ri (3" lettre, pairt) Engippio presbylero, FloriL Ctssin » t, T, p, 194-195* — Dionjiiua Exigu us dëdie k Eugippius une traduciiou latine du traite de S. Grëgoire de Njsse ^ut La Condiilon humaine. — Jû lia nues Dîaconus, Trttnsî, S. Seiferinî : quas (Sev» virtutes} jam a& oUm per totum ùrhem îibeliits t^iertissimi dùperstt Eugîppii.
KS faits qui peuvent s'explitjiier sans intervenïn surnaturelle. En ces temps de naïve croyance de Tacile crédulité, la légeude s^établissaU iour ainsi dire au jour le jour, du vivant même des saints personnages ou au lendemain de leur mort, La pieuse admiration des disciples prenait plaisir a TaccueiUïr de la voix populaire, et euxmêmes se laissaient aisément entraîner à la former. Venaient ensuite les biographes dont le dessein était moins d'instruire que d'édifier. Or, chaque genre a, suivant les temps, sa rliétorique. Celle de nos vieux hagiographes consiste, en partie» à supprimer la série des actes intermédiaires, pour arriver de suite au résultat, d'où Tapparence miraculeuse d'une loule de faits qui s^expliqueut d'eux-'niême s si, par un procédé contraire, on rétablit la série des actes supprimés. Elle consiste aussi à substituer une inspiration directe venue d'en haut aux efforts de la pensée, de la réflexion et de rinformation, soutenus par la grâce qui, effectivement ne pouvait manquer d*être donnée surabondante à ces héros de la foi et des mœurs.
Si Ton prenait Eugippius au pied de la lettre, la vie de saint Séverin offrirait plus de miracles que n'en Brent le Christ et les Apôtres, elle ne serait à vrai dire que miracles continuels. CV&t
pourquoi nous croyons qu'il ne faut pas s'en fier au langage toujours mystique des hagiogi*aphes et prêter à des hommes de jugement sûr et de sens pratique, tel que parait avoir été Eugippius, une crédulité invraisemblable et parfois puérile. Sans tomber dans Texcès d'un rationalisme qui nierait a priori tout miracle rapporté dans ces conditions, on peut, je crois, admettre, et même il paraît en certains cas nécessaire d'admettre que les écrivains de cette sorte n'ont eu d'autre intention que de mettre à la portée de leurs lecteurs populaires, et sous une forme frappante pour l'imagination, les exemples qu'ils leur proposent.
D'autre part, le merveilleux se mêle parfois si intimement à la trame du récit qu'il n'est guère possible de l'en extraire sans mettre en pièces tout le tissu. Or, comme aucun de ces miracles n'engage la foi, le plus sage n'est-il pas, lorsque les faits s'expliquent naturellement, de les débarrasser de r appareil qui est la marque du temps où ils furent relatés, et, dans le cas contraire, de les rapporter simplement tels qu'ils nous sont livrés? Et enfin irons-nous de parti pris déflorer, par une critique souvent bien inutile, le charme de ces vieux récits ?
Voici en quelles circonstances Eugippius fut amené à écrire la vie de son maître. Il lui tomba,
lit-il*, entre les moins, une lettre d*un certain laïque, de famille noble, où était racontée la vie |du moine Bassus. Remarquant avec quelle ferveur celte lettre était lue et copiée par plusieurs, le désir le prit quêtant de merveilles opérées par saint Séverin ne demeurassent pas dans Toublî. Il s'ouvrit de celte préoccupation à quelques religieux, si bien que le bruit en parvint jusqu'à l'auteur de la lettre. Celui-ci écrivit à Eugippius pour le prier de lui adresser des notes d'où il put tirer une Fie de saint Séverin, Eugippius^ recueillant ses souvenirs et ceux de ses compagnons, se mit a l'œuvre. Mais un scrupule le tourtnentait. N\^tait*il pas dangereux d^abandonner a un laïque bel-esprit une tâche de cette nature? Il ne manquerait pas d*y appliquer les faux brillants d'une rhétorique profane, si bien que les simples n'y comprendraient rien* Cette crainte n'était pas sans fondement, car il existe plus d'une de ces vies de saints anciennes, qui par le tour et la recherche rappellent trop les panégyriques profanes et où Ton sent quel'auteur a plus cherché à paraître qu'à instruire ou édiSer* Or, Ëugippius n'entendait pas seulement glorifier son
I, Toute la genèse de rouvre historique eit contenue dans la lettre à PaachajUis qui coastflue une vériUMe et I très curieuse préface*
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maître, tuais prolatiger sa bien faisante influejici? par Texemple de ses vertus. La vie des $;ûnU, pensait-il, doit cire une prédication. Elle ne doit pas èire contée pour c!i armer les délicais, mais bien pluiot pour loucher lea ignorantSi C est là une conception sinon complète, du moins aussi juste qu'intéressantCp II connaissait un certain Pasehasius, diacre de Féglise de Rome, écnvain exercé, dont il subsiste quelques ouvrages. Le nom de Paschasius a gardé une certaine notoriété à cause de la lutte sans merei que cet ecclésiastique mena contre le pape Sjmmaque, obstina* tîon qui, suivant une légende rapportée par Grégoire le Grand, valut a sou âme un stage aiï Purgatoire** Sans plus s^inquiéier du t laïque noble », Eugippius envoya donc ses notes à Pascbasius, en le priant, avec les éloges les plus hyperboliques, suivant la fâcheuse habitude des épistoliers d'alors, de consentir à se faire Parchitecte de ces matériaux, Paschasius, en un style plus simple, lui répondit qu'il n'y avait pas lieu de reprendre ce qu'il avait si bien achevé luimême. En cela il ne voyait peut-être pas tout à fait juste. Mais il ajoutait cette fine observation : « Personne n'est plus apte que les disciples à