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CHAPITRE XI

Théodore laissait, en mourant, à ses disciples un estament spirituel qui renferme une profession de bi, des conseils sur le choix de son successeur, les ègles que Thigoumène se fera toujours un devoir l'observer, puis des avis à la communauté tout enière. « En écrivant ce testament, disait le saint, e crois faire chose utile et sage; car on saura, en ntendant mes dernières paroles, quelle est ma foi, [uels sont mes sentiments, et quel higoumène je eux laisser après moi, afin que, par là, vous viviez lans la concorde et la paix, cette paix que le Christ n montant au ciel laissait aux saints apôtres et aux lisciples*.» Et Théodore commence une magniique profession de foi à la sainte, consubstantielle et ternelle Trinité; en la venue en ce monde de l'un e la Trinité, Notre Seigneur Jésus-Christ, qui dans on infinie charité est apparu dans notre chair pour 3 salut du genre humain en s'incarnant sans le seours de l'homme dans la sainte et immaculée Mère e Dieu; il rejette et condamne toutes les hérésies, il dhère à tous les conciles œcuméniques; il adore, u vénère les saintes et vénérables images de notre

Seigneur Jésus-Christ, de la Mère de Dieu, des apôtres, des prophètes, des martyrs, de tous les saints et de tous les justes. J'invoque aussi, dit Théodore, leur sainte intervention auprès de Dieu, afin qu'elles i me le rendent propice; j'honore et j'invoque, dans le \ respect et dans la crainte, leurs très saintes reliques, ' comme étant remplies de la grâce de Dieu*.

Théodore déclare ensuite reconnaître et professer que toute l'Ecriture de l'ancien et du nouveau Testament est inspirée de Dieu; il accepte et reçoit tous les écrits des Pères, des docteurs, des moines que l'Eglise accepte et reçoit; il rejette et frappe d'anaihème ceux qui sont rejetés et frappés d'anathème, proclame que par elle l'état monastique est un état sublime, élevé entre tous, angélique, dont la perfection purifie l'âme de toute faute si l'on accomplit fidèlement ses exigences, en conformité avec les Ascétiques de saint Basile, et dans leur totalité, mais non pas seulement à demi, prenant ceci, laissant cela, comme font quelques-uns.

Quant au choix de son successeur, celui que le vote de la communauté désignera, Théodore lui donne volontiers son suffrage. « Qui que vous soyez, mon père et mon frère, je vous remets en la présence de Dieu et de ses anges toute cette communauté afin que vous preniez soin d'elle. Ce sont les brebis du Christ, ce sont vos membres très chers : gardez-les bien, entourez-les de sollicitude, ayez pour chacun d'eux l'amour qui lui convient. Ouvrez vos entrailles à la compassion, nourrissez-les de lait, iormez-les bien et rendez-les parfaits dans le Seigneur. » Puis Théodore indique en détail à

riiigoumène les règles de conduite qu'il devra, de toute nécessité, observer : ne rien changer aux règles du monastère, ne rien posséder des biens de ce monde, pas même une seule pièce d'argent; n'avoir point d'esclave soit pour son usage personnel, soit pour le monastère, soit pour le travail des champs, car l'esclave est un liomme créé à l'image de Dieu; n'avoir pas de bêtes de somme de sexe féminin, ni au couvent, ni à la campagne; ne pas aller à cheval ou à mulet sans nécessité, mais à pied à l'exemple du Christ, ou tout au plus avoir un âne pour monture. L'higoumène veillera que tout soit commun entre frères et que personne ne possède rien en propre, pas même une aiguille. Il fera chaque semaine trois catéchèses à ses moines, gardera fidè] lement les lois et règles des saints Pères et, avant tout, celles du divin et grand saint Basile. Il n'ouvrira point, sans grande nécessité, la porte du monastère à des femmes; il ne thésaurisera pas pour son couvent, mais devra distribuer aux indigents, à l'exemple des saints, tout ce qui surabonde. Et Théodore recommande enfin à son successeur de prendre toujours, soit dans les affaires temporelles, soit dans les spirituelles, les avis de moines pieux et sensés, car tel est le précepte des anciens Pères.

Aux autres moines le testament de saint Théodore se contente de recommander en quelques mots rapides la fidélité à leur vocation religieuse, l'obéissance au supérieur, la haine du monde, Thumilité, la mortification de la volonté propre : « Bienheureux serezvous si vous gardez toutes ces vertus jusqu'à la fin; le chœur des martyrs vous accueillera, vous recevrez la couronne dans le royaume des cieux, et vous y

jouirez des biens éternels. » Puis, Thigoumène de Stude adresse à tous cet adieu suprême, empreint d'une si profonde humilité, grave et pénétrant comme une voix d'outre-tombe : « Et maintenant, mes enfants, adieu. Je pars pour un voyage qui est sans retour; depuis le commencement du monde tous les hommes Font fait; vous aussi, un peu plus tard, votre vie terminée, vous le ferez. Et je ne sais pas, mes frères, où je vais, ni quel jugement m'est réservé, ni quel séjour me recevra, car je n'ai accompli, au regard de Dieu, aucune bonne œuvre, non aucune, mais au contraire je suis coupable de toutes sortes de fautes. Et cependant, je me réjouis, je suis heureux de quitter ce monde pour le ciel, les ténèbres pour la lumière, l'esclavage pour la liberté, cette terre de pèlerinage pour la véritable patrie : car, « je suis un étranger et un voyageur comme tous mes pères » (Ps. xxxviii, i3). Je m'en vais donc vers mon Maître, vers mon Seigneur et mon Dieu, celui que mon âme a aimé, que j'ai reconnu pour Père, bien que je ne l'aie pas servi comme un fils. Je dis tout cela sans bon sens, mais c'est pour vous que je le dis, afin que vous priiez davantage pour mon salut : si je l'obtiens, je vous promets, en face de la vérité, que je ne cesserai pas de prier pour vous tous mon Seigneur et mon Maître afin que vous soyez sauvés. J'attends chacun de vous à la sortie de ce monde pour le voir, l'accueillir et Tembrasser. J'ai confiance que, nous qui avons observé ses commandements, sa bonté nous réunira tous ensemble dans la vie future pour célébrer par nos hymnes sa puissance toute sainte. Souvenez-vous de mes humbles paroles, ô mes enfants; gardez bien le dépôt qui vous est confié, en Jésus-Christ notre Seigneur à qui

gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen*. »

Tel, dans cet écrit funèbre, et, pour ainsi dire, entre les bras de la mort, nous apparaît notre saint, tel on l'a vu dans tous les labeurs, dans toutes les souffrances de son existence agitée et tragique, donnant sans défaillance l'héroïque exemple des vertus qu'il prêche aux autres. Fils, frère, neveu de saints, que l'éclat de sa vie a comme voilés d'ombre, il est, au huitième et au neuvième siècle, la plus haute personnification du monachisme catholique oriental, de cette malheureuse portion du troupeau du Christ toujours désignée la première aux coups de la persécution. Les influences familiales, son génie grave et austère, son esprit méditatif, sa piété sérieuse et réfléchie, en préservant Théodore des entraînements de la grande capitale voluptueuse, inclinèrent bientôt son âme pour la vie ascétique. Devenu moine, il déploie une incroyable énergie à se former dans la pratique de toutes les vertus de sa profession; il est, sans tarder, le modèle de ses frères par l'austérité de sa vie, par ses veilles savantes, par son obéissance et sonhumihté. Puis, lorsqu'il est élu abbé de son monastère, il se révèle conducteur d'âmes incomparable ; il ne laisse rien à l'arbitraire, règle dans tous les détails les nombreuses fonctions de ses disciples, et, par tous les moyens que lui inspirent son intelligence et son cœur, suscite en chacun d'eux, suivant la diversité des talents et des aptitudes, une étonnante émulation de vertus. Sa grande âme n'a rien de l'apparente froideur de son corps pâle et sec, elle est ardente et vibrante,

et remplie de la plus miséricordieuse tendresse pour ses frères et pour les pauvres pécheurs : c'est le cœur d'un apôtre dont la charité est inépuisable.

Sous la forte et féconde direction de Théodore, le monastère dont il était abbé prend un essor merveilleux et devient non seulement comme un séminaire de confesseurs et de martyrs, mais le centre du mouvement littéraire et artistique de Constantinople, avec des ateliers de calligraphie, une riche bibliothèque, une école de musique et de poésie religieuses, et même une école pour les jeunes enfants. Si Théodore, qui avait étudié avec ardeur les lettres sacrées et les lettres profanes afin de défendre la vérité par la science, qui fut Tun des écrivains les plus féconds, les plus variés, les plus persuasifs de son siècle, mérite le titre de « docteur œcuménique » par lequel son disciple Naucrace caractérisait avec tant de bonheur Tétonnante fécondité de notre saint, le couvent, dont il est le chef et qui donne l'exemple, si rare depuis, dans les monastères d'Orient, d'une incomparable floraison intellectuelle, mérite bien aussi le nom qu'on lui a souvent attribué de « pépinière », disons mieux, d'université, de toutes les sciences religieuses.

Mais Théodore est, plus encore qu'un docteur et un savant, un grand et noble caractère. En face des empiétements du pouvoir civil sur le domaine des consciences, devant les hésitations ou la faiblesse de patriarches trop souvent indécis, suspects ou défaillants, qui se prêtent docilement à des compromis dangereux et à des conciliations impossibles, instruments serviles et complaisants de l'autorité impériale, véritables fonctionnaires administratifs, simples vicaires généraux de l'empereur, le saint moine de

Stude se dresse pour réclamer bien haut les droits imprescriptibles de TEglise. Lorsque les évêques demeurent silencieux, lorsqu'ils ne rougissent pas de recevoir comme des articles de foi les décisions et les caprices de Césars voluptueux, c'est Théodore qui élève la voix pour défendre la morale outragée, veiller à la pureté du dogme et delà discipline; c'est lui qui frappe d'anathème les conciliabules des schismatiques; lui encore qui, au péril de sa vie, prêclie sans crainte ni repos le culte des saintes images proscrit par la politique impériale. Athlète incomparable, et toujours prêt à la lutte, rien ne peut affaiblir son intrépidité courageuse. Ni la prison, ni l'exil, ni la dispersion de ses moines ne peuvent triompher de la résistance : et les persécutions que, pendant quinze années de sa vie, il endura pour la fol, demeurent son plus beau titre d'honneur.

Un autre trait distingue, entre tous, l'abbé de Stude, c'est son union constante, docile, avec le Siège apostolique de Rome. Byzance, si souvent séparée des Eglises de Dieu, est, aux yeux de Théodore, un rameau hérétique, et son aveuglement fait la stupeur de l'Orient et de l'Occident. Seule « l'Eglise romaine est la source toujours pure de la vérité orthodoxe, le port tranquille et assuré où l'Eglise universelle trouve un abri certain contre les tempêtes de l'hérésie». Aussi dans ses démêlés avec les empereurs, avec les patriarches, sur les questions de morale et de discipline comme sur les questions de foi, depuis son monastère ou depuis sa prison, ses lettres, ses députations, ses appels au jugement du pontife romain sont les preuves éclatantes de sa confiance dans l'orthodoxie du Siège apostolique qui, seul, a les promesses de la vérité infaillible. Deux siècles

après la mort de Théodore, sous Michel Cérulaire luimême, il y avait encore au monastère illustré par notre saint un état d'à me catholique et des moines en présence desquels on ne pouvait pas, sans soulever leur courageuse protestation, manquer de respect au pape : Théodore fut toujours regardé, par l'Eglise de Byzance, comme un formidable « papiste ».

Tant de luttes courageuses rendirent fameux par tout l'univers catholique l'intrépide confesseur : la gloire des miracles qu'il lui fut donné d'accomplir pendant sa vie et dans la tombe ajoute encore à son nom la brillante auréole du thaumaturge. Il guérit les malades, chasse le démon, délivre les possédés, il arrête par ses prières les inondations, il est redouté des bêtes fauves que son nom seul fait fuir, son invocation apaise un immense incendie, une de ses lettres éteint les flammes, l'huile qui brûle à son tombeau est un remède contre les peines de l'âme et les souffrances du corps; les malades viennent en foule vénérer ses reliques et son sépulcre est glorieux.

Les précieux restes mortels de saint Théodore demeurèrent dix-huit ans, sur la terre de l'exil, à l'île du Prince, Mais lorsque, par la mort de l'empereur Théophile et l'avènement au trône de Théodore, le parti iconoclaste eut été définitivement vaincu et l'orthodoxie rétablie, l'impératrice Théodore et le patriarche saint Méthode ramenèrent à Constantinople, dans son monastère de Stude, (26 janvier 844) le corps du saint higoumène des Studites.

On l'avait trouvé, dit le moine Michel, son disciple et biographe, parfaitement conservé, sans aucune atteinte de corruption, exhalant le plus

suave parfum. Les moines de Stude et de Saccuiion, une foule d'autres moines venus des contrées es plus lointaines, un concours immense de clercs ît de laïques, firent cortège aux glorieuses reliques, ^ui furent déposées avec les restes mortels de saint Platon, son oncle, et de saint Joseph, son frère, lans une châsse de grand prix.

Ce solennel hommage, cet appareilj triomphal îtaient bien dus à celui dont l'innocente activité, 'initiative hardie, l'indomptable persévérance et les œrtus éclatantes avaient exercé une si féconde inluence sur ses contemporains; les catholiques, dont 1 avait plus que tout autre préparé la victoire, levaient au vaillant higoumène d'avoir vu clairement )ù était leur devoir; ils avaient appris à lutter, i son exemple, pour la vérité et la justice; ils ivaient enfin sauvegardé, sous sa direction, le plus précieux de tous les biens, le trésor de leur foi mis în péril par de trop longues défaillances, par de sak'antes et cruelles persécutions.

L'Eglise grecque célèbre la mémoire du saint îonfesseur Théodore le 1 1 novembre ; le martyrooge romain, au 12 novembre, fait de lui cet éloge : ( Par les combats intrépides qu'il soutint pour la oi catholique, saint Théodore s'est rendu célèbre lans toute l'Eglise ».

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