VIE
La figure du sublime penseur que fut Saint Thomas s'insère dans un cadre de vie relativement simple. La gloire d'avoir produit le plus grand théologien du moyen âge appartient à Roccasicca, le château ancestral des comtes d'Aquino, en pays napolitain. C'est )à que naquit, en 1227, Thomas, fils du comte Landolphe dAquin et de son épouse Théodora, née comtesse de Theate. A l'âge de cinq ans, Thomas vint au monastère voisin, du Mont-Cassin, où il fut élevé sous la haute direction de l'abbé Sinnibald, son oracle. Peut-être est-ce là, dans la solitude bérrie de cette sainte montagne, que le cœur impressionnable de l'enfant, déjà porté vers l'idéal, reçut, pour la vie entière, le goût
2 SAINT THOMAS D'AQgiN
de la réflexion, du recueillement et de la contemplation. En l'an 1239, Thomas prit congé du Mont-Cassin, pour s'adonner à l'étude des arts libéraux, à Naples. On désigne comme son initiateur dans les sciences du Trlvlum (Grammaire, Rhétorique, Dialectique), maître Martin, dont la bibliothèque du Mont-Cassin nous a conservé des manuscrits autographes de théologie ascétique, Celles du, Quadrlolum (Arithmé- , tique. Géométrie, Astronomie et Musique), lui furent enseignées par Pierre d'Espagne. Avec le savoir, croissaient, chez le jeune gentilhomme, la piété et la vertu. Il n'est pas étonnant que le blanc costume de l'ordre des frères prêcheurè, alors en pleine efflorescence, Pait puissamment attiré. En l'année 1244, le fils du comte d'Aquin reçut à San Domenico Maggiore, à Naples, des mains du prieur Thomas Agni, l'habit de Saint Dominique. Ses supérieurs l'envoyèrent alors faire ses hautes études à Paris. Au cours de son voyage, ses frères Rainald et Landol'phe, irrités de son entrée au couvent^ s'empiirèrènt de sa personne, et le retinrent prisonnier durant une année entière dans le château pater- .nel San Giovanni. Quand il eut recouvré la liberté, le général de l'Ordre, Jean Teutonijus de Wildhausen, le conduisit lui-même à Paris. En 1245, Thomas entrait pour la première
fois dans la capitale de la France, qu'Albert, jv le Grand appelait « la ville des philosophes p^i et qui était fêtée par. Armand de Beauvoir comme ; «,1e centre du savoir théologique ». Il ne se,. doutait pas, à coup sûr, qu'il deviendrait le; professeur le plus célèbre de son Université. C'est alors aussi qu'eut lieu^ la première rencontr^^ entre Thonias, le jeune frère-prêcheur sicilien, . et un théologien déjà célèbre de l'ordre des dominicains :i l'allemand Albert je Grand. Thomas ; entendit durant trois ans, à Paris, de 1245^ à 1248, les leçons d'Albert ; puis, lorsqu'en 1245^ celui-ci eut été chargé par le chapitre général, de Paris d'ériger un Studium generale (école, d'enseignement supérieur de l'Ordre) dans larprovince allemande de Cologne, il suivit son,' cher maître dans « la sainte Cologne » et y con^. sacra quatre années à de sérieuses études. Albert le Grand eut sur le développement scienr, . tifique de l'Aquinate, une puissante influence Un manuscrit du Vatican ( cod, vat. lat. 7S3) contient les ;; a Questiones fratris Alberti ordinis predicatorum quas collegit magïster f rater Thomas de Aquino » *.
L'an 1252 retrouve Thomas d'Aquin à Paris,
I. Questions du'frère Albert, de l'Ordre des Prêcheurs, que rassembla (c'est-à-dire transcrivit) le maître frère Thomas d'Aquin.
OÙ il ouvrit comme bachelier son enseignement académique, et commenta les Sentences de Pierre Lombard. Le commencement de cet enseignement coïncide avec l'ouverture de la lutte amère que menèrent, contre les plus savants de leoirs collègues dominicains et franciscains, les professeurs séculiers de Paris, conduits par Oiailiaume de Saint-Amour. Au milieu de ces troubles, qui ne cessèrent que par Tinterventiom d'Alexandre IV en faveur des religieux, Hiomas, qui défendit les droits de son ordre par son écrit Contra impugnantes Dei cultum et religionem, ne fut pas inscrit dans les délais j>r-évus par les statuts, au nombre des maîtres non incorporés. Pareil sort arriva à Bonaventure, le théologien franciscain, qui défendait les droits des frères mineurs.
En l'an 1256, Thomas reçut, le même jour que Bonaventure, du chancelier Heimeric, la licentia docendi ^ Dès lors, il pouvait faire son cours inaugural (principium), et ouvrir, comme « maître en théologie », comme professeur « or-
I. Le chancelier de l'église Notre-Dame à Paris accordait au nom du pape, au bachelier qui lui était présenté après avoir rempli les conditions requises, la licence, l'autorisation de donner un enseignement autonome. Après cette promotion, venait l'inscription formelle dans le collège des professeurs, et le nouveau Maître ouvrait son enseignement par un cours inaugural, appelé Principium,
dinaire )), un enseignement autonome. La résistance que mit le parti aciverse à l'admettre: formellement dans le collège professoral se prolongea quelque temps encore.
Désormais, l'Aquinate avait à expliquer l'E* criture, qui formait à proprement parler le manuel de l'enseignement théologique. Thomas prit très au sérieux, disons-le dès maintenant, sa. charge de professeur de théologie. D'abord, il avait une haute idée de cet enseignement. Il se: demande quelque part (Quodlib. I, 14) à qui il faut attribuer plus d'importance dans a vie de l'Eglise : à ceux qui 'ont charge d'âmes oa aux professeurs de théologie ; et sa réponse est en faveur de ces derniers. Voici la raison qu'il en donne : Dans la construction d'un édifice^ l'architecte qui élabore le plan et conduit l'entreprise est supérieur aux ouvriers qui construisent réellement l'édifice; ainsi en efet-il dans la construction de l'édifice divin, l'Eglise, et dans le travail pastoral: les évêques, et auprès d'eux les professeurs de Théologie, qui recherchent et enseignent comment les autres doivent conduire les âmes, y jouent le rôle d'architectes. Le sérieux que Thomas attachait à son enseignement ressort aussi de ses déclarations en des écrits de circonstance, composés pour rendre service à qui le demandait. C'est ainsi que, dans son écrit
'à la duchesse de Brabant « Sur la manière de -traiter les Juifs », il parle des « nombreux travaux qu'entraîne la charge professorale. » Dans le traité De sortibus, il écrit que maintenant il respire, et emploie'* le temps des vacances à achever entin son ouvrage. Ge sérieux^ •fce dévouement exclusif aux devoirs du professorat; cet enseignement dépensé, avec toute l'énergie d*une riche intelligence, et sans cesse' enrichi et approfondi par une infatigable activité littéraire, ont valu à notre Scolastiq.ue, à l'Université de Paris, une haute considération. On admirait avant tout, au dire de son biographe bien informé Guillaume de Tocco, l'originalité, la profondeur, la personnalité de ses leçons: '«lia introduit dans son cours de nouveaux artiticles, inauguré dans la recherche et la décision scientifiques une manière neuve et claire, développé dans ses démonstrations des arguments inédits. Aucun de ceux qui l'entendaient ainsi enseigner du nouveau et résoudre sur de nouvelles bases doutes et difficultés, ne doutait que Dieu n'eût éclairé ce penseur des rayons d'une 'lumière nouvelle. » Thomas d'Aquin n'était pas un professeur qui suivait les chemins battus 'et lés anciennes conceptions dé sa charge. Que 'ces hautes capacités ■ professionnelles' et ce dé- 'Vouementäsärniissibn aient gàgrié a l'Aquiriate
un nombre imposant de disciples fidèles et enthousiastes, le feit a été jusqu'ici en. partie contesté, en partie insuffisamment n^is en relief; il se révclera à nous dans d'autres circonstances. Toujours est- il que Thomas enseigna ainsi à Paris jusqu'en 1259, s'y rencontrant pendant quelque temps avec un autrç Dominicain, Pierre de Tarentaise, le futur pape Innocent V.
En Tan 1259, Thomas put mettre à profit son expérience de professeur au chapitre général de Valenciennes, qui devait réglementer les études dans les écoles dominicaines. Avec les maîtres Bonhomme, Florent, Albert le Grand et Pierre de Tarentaise, il y traça les grandes 11- .gnes des études de l'ordre. Le même chapitre général décida aussi l'érection de collèges pour missions dominicaines d'Espagne. C'est à cette occasion probablement que, sur la demande de Raymond de Pennafort, Thomas écrivit en Italie, entre 1259 et 1264, sa -Samma contra GeAi^e^', destinée à servir de manuel d'études et d'enseignement à l'usage de ces missionnaires Dominicains.
« Thoiuas passa la plus grande partie des années soixante dans sa patrie, l'Italie, qu'il n'avait plus revue depuis 1 5 ans ; et là aussi il s'adonna à renseignelnent. De 1261a 1264 il. demeura à la cour, pontificale, dans l'entourage d'Urbain IV,
comme Théologien. Aujourd'hui encore les villes où séjournait alors la cour pontificale, Orvieto etViterbe, montrent des souvenirs de notre saint. Plusieurs de ses écrits {Catena aurea ; Contra error es Graecorum) , ont été composés pour Urbain IV ou dédiés à ce pape. En ces mêmes années, il prit part à l'institution de la fête du Saint-Sacrement par la composition de l'office propre et de ses magnifiques hymnes eucharistiques. A la cour d'Urbain IV, Thomas fré- ' quenta son confrère en saint Dominique, le linguiste Guillaume de Moerbecke et le décida à traduire directement du grec en latin les écrits d'Aristote. Par là, les commentaires d'Aristote de l'Aquinate, qui sont en partie de cette période Italienne, et en général ses études aristotéliciennes postérieures ont une sûreté et un fondement philologiques qui manquaient aux traductions faites sur l'arabe, par un Michel Scot ou d'autres, telles que les connut Albert le Grand. 11 semble aussi qu'une remarque du poète de Würzbourg, Maître Henri, dans le poème qu'édita Grauert, fait allusion au séjour de Saint Thomas à la cour d'Urbain IV : « Là dit-il (dans la demeure du pape), il est quelqu'un qui découvrirait une nouvelle philosophie, si le feu détruisait l'ancienne. 11 saurait 'la rétablir de meilleure manière ; sa science lui vaudrait
une gloire supérieure même à celle des anciens philosophes. »
Le successeur d'Urbain, Clément IV, sut apprécier, lui aussi, le talent et la vertu de saint Thomas. Il lui offrit le siège archiépiscopal de Naples. Par ses prières et par ses larmes, l'humble savant obtint de rester simple Frère, et de se consacrer exclusivement au service de la science. En l'année 1265, Thomas fut appelé à Rome par le chapitre provincial d'Anagni, comme directeur de l'école de son ordre pour la province romaine. Dans le silencieux couvent de sainte Sabine, sur l'Aventin, où autrefois Dominique avait travaillé, il s'acquitta de son enseignement avec son zèle habituel. A partir de 1267, on retrouvé Thomas, probablement comme lecteur, à Viterbe, où Clément IV tenait sa cour. L'Aquinate consacra les loisirs que sa fonction lui laissait sans doute plus abondants en Italie qu'à F^aris, à de nombreux travaux littéraires ; et en particulier à l'entreprise de son ouvrage le plus mûri, la Somme théologique, dont la première partie appartient à cette période italienne.
Un plus vaste champ de travail s'ouvrit à notre savant, lorsqu'on automne 1268 ses supérieurs l'appelèrent de nouveau comme professeur de Théoloofie à l'Université de Paris. Ce
deuxième séjour dans la capitale, de 1268 à 1272, marque l'apogée du travail scientifique dans la vie du saint. Ce furent aussi des années de production littéraire extraordinaire ment intense, en même temps que de rudes combats.
L'antipathie des professeurs du clergé séculier contre les ordres mendiants, qui couvait sous la cendre depuis 1256, s'était réveillée de manière peu rassurante. Cette fois, les attaques contre les professeurs Franciscains et Dominicains étaient dirigées par le remarquable savant Gérard d' Abbe ville, que ses Questiones quodlibetales font connaître avantageusement, et Nicolas de Lisieux. Thomas, fort de son autorité scientifique et s'appuyant sur deux répliques [Contra doctrinam retrahentium a reliyione ; De perfectione vitae spirUuaiis)^ se dressa comme un rempart contre leurs adversaires.
D'une portée incomparablement plus grande fut une autre lutte à laquelle Thomas prit part à Paris : celle qu'il mena victorieusement pour
le PÉRIPATÉTISME CHRÉTIEN COUtrC le PÉRIPATÉ-
TisME AVERRoïsTE de l'Université parisienne.il y avait en effet, à la faculté des arts, un puissant mouvement dont le danger devait frapper le théologien fidèle à la foi : le péripatétisme averroïste, dont les principaux représentants étaient SiGER DE Brabant ct Boècc le Dace. Pour eux.
rinterprétation de la doctrine aristotélicienne, telle que l'avait exposée Averroès, étaitsi 'décisive qu'ils s'appropriaient, du grand philosophe arabe, jusqu'aux théories contraires au dogme ; telles celle de l'éternité du monde, la négation de la providence et de la liberté, etrsurtout l'affirmation de l'unité numérique de l'âme intellectuelle chez tous les hommes. A cet aristotélisme averroïste, Thomas opposa un aristoté-
Jisme chrétien, c'est-à-dire un aristotélisme mitigé, expurgé et corrigé d'après l'enseignement de l'Eglise. Dans un écrit spécial : De unitäte inteUectus contra Averroïstas, ou, comme l'intitule un manuscrit de Munich (Clm. 8001, f"* 29" » ) : Tractatus Fr. Thome contra mag. Sogerum de unitate intellectus. il réfute d'une manière aussi décisive que possible l'erreur de Siger si grave de conséquences, le monopsychisme ; et montre que, sur ce point,' le.Stagirite a été mal Compris. Qu'il s'agisse ici d'un des plus sérieux problèmes théologiques de l'époque, on le sent à la colère qui perce dans la conclusion de l'auteur ordinairement si calme et si doux : « Tel est notre exposé de Kerreur en question. 11 ne s'appiiie pas sur les documents de la foi, mais sur les pensées et les expressions des phi-
' losophes eux-mêmes. Si maintenant quelqu'un, fort do sa prétendue science, veut critiquer telle
OU telle de nos assertions, qu'il ne le fasse pas en cachette et devant des enfants qui sont totalement incompétents en de si difficiles questions; mais plutôt qu'il écrive contre notre traité, s'il en a le courage. 11 trouvera alors non seulement moi, le plus négligeable de tous, mais beaucoup d'autres amis de la vérité, pour attaquer son erreur, et flageller son ignorance. » Thomas fut témoin de la condamnation de l'averroïsme par l'évêque de Paris le lo décembre 1270. Au reste, Siger de Brabant n'était pas seul à faire loi à la faculté' des arts. Parmi ses principaux membres Thomas comptait d'enthousiastes partisans. C'est ainsi que Pierre d'Auvergne, professeur à la faculté, des arts, est désigné comme « le plus fidèle disciple » de l'Aquinate, dont il a d'ailleurs achevé le commentaire sur le traité aristotélicien « du ciel et du monde » et sur la « Politique » d'Aristote. La victoire scientifique sur l'aristotélisme averrcïste fut fêtée par l'art du moyen-âge comme un exploit de l'Aquinate. Des rétables de Filippino Lippi à Sainte- Marie de la Minerve à Rome, et de Fr. Traini à l'église Sainte-Catherine de Pise, et un tableau en détrempe de Benozzo Gozzoli au Louvre représentent de manière expressive le (f. Triomphe de saint Thomas » sur Averroès, qui gît anéanti à ses pieds.
LA VIE i3
A Paris encore, Thomas eut à soutenir une troisième lutte, qui peut-être fut la plus pénible pour son noble cœur : il se trouva mêlé en des discussions scientifiques avec les théologiens FRANCISCAINS. La Condamnation du péripatétisme averroïste jetait son ombre jusque sur l'aristotélisme chrétien représenté par Albert le Grand et Thomas d'Aquin. Celui-ci avait depuis longtemps déjà éveillé la défiance de théologiens étroitement conservateurs, du clergé séculier et surtout de l'ordre des Franciscains. Dans son ordre même se trouvaient nombre d'adversaires du mouvement intellectuel inauguré par Thomas, en particulier un anglais, Robert de Kilwardby. Pour ces théologiens, Augustin était le maître incontesté, non seulement en théologie, mais encore dans toutes les questions philosophiques ; tandis qu'ils utilisaient les idées et les textes d'Aristote plutôt comme ornement et secours méthodique. Pour Thomas, Augustin était à coup sûr le plus grand des Pères de l'Eglise et l'autorité théologique la plus hautement appréciée ; mais il faisait aussi une place importante au Stagirite. Aristote lui fournissait des vues essentielles et des cadres pour l'édification et l'achèvement de la spéculation théologique ; en Philosophie, en Psychologie surtout et dans la théorie de
la connaissance, il était l'autorité incontestée, à laquelle TAquinate ramenait, par une inter- , prêtât ion concordante, la tradition augustinienne partout où cela était possible et nécessaire.
Ainsi, éclata la lutte ardente entre l'Augusti- . nisme des cercles conservateurs, et Taristoté- LisME progressiste d'Albert le Grand et de saint Thomas, Le théologien franciscain John Pec- KHAM, le chef des adversaires de saint Thomas, lui fit une vive opposition. 11 s'agissait avant tout de l'idée thomiste de l'unité de la forme substantielle dans l'homme. Avec un calme, parfait et une patience que beaucoup plus tard, dans des lettres de 1284 et de 1285, admire John Peckham, Thomas repose devant ses col- . lègues son point de vue et son orthodoxie, et finalement soumit toute la question au jugement du collège des professeurs de théologie de Paris.
A ces controverses et à ces agitations diverses, qui cependant ne troublaient en aucune façon la paix intérieure du saint et l'activité littéraire du savant^ Thomas fut arraché par les supérieurs de son Ordre, qui le rappelèrent de sa chaire parisienne après Pâques 1272« Que, ce rappel ait étonné et désagréablement affecté les cercles des professeurs parisiens, cela ressort des efforts, restés vains il est vrai, de l'Uni-
versité de Paris auprès du chapitre général de l'Ordre tenu à Florence, en juin 1272, pour obtenir le retour de saint Thomas dans sa chaire.
Dès lors, Thomas était de retour dans sa pa-: trie. Le chapitre provincial de la province romaine de l'Ordre, qui se tint également a Florence en 127,2, lé rendit bientôt à renseigne^ ment théologique, en le chargeant de la création et de l'institution d'un Studium, generale de Théologie. Le choix de l'endroit lui fut laissé et' il reçut les pouvoirs les plus étendus.
Pressé sans doute par le roi Charles d'Anjou, le saint se décida pour Naples. C'est là qu'autrefoisj dans toute l'ardeur de sa jeunesse, il avait fait ses premières études, là que son cœur avait cherché la paix de la vie monacale dans l'ordre de saint Dominique { c'est là que, maintenant se rendit le savant parvenu au sommet de l'âge mûr, de l'effort ascétique et de la production intellectuelle. Se doutait-il bien que peu d'années seulement lui seraient encore données à vivre } ■ .
A ses paisibles occupations de Naples, Thomas fut, de nouyeau arraché par l'appel de Grégoire X, qm faisait venir le grand théologien' à Lyon, pour le concile d'union (1274). Le chef de l'Eglise ne voulait pas se priver du conseil
l6 SAINT THOMAS D'AQUIN
autorisé du célèbre théologien dont les monographies {contra errores Graecorum) aussi bien que les ouvrages plus considérables avaient montré la profonde compétence dans les questions qui seraient débattues au concile.
Thomas mourut au cours de ce voyage. Des sources qui parlent des dernières années de la vie du saint, il ressort qu'il était très fatigué et surmené, que ses forces physiques n'étaient plus en harmonie avec son activité intellectuelle. Avant même que Thomas eût atteint Rome, il fut frappé d'une maladie mortelle. Au monastère cistercien de Fossanuova près Terracine, où il voulait se reposer, il mourut de la mort d'un sain,t, le 7 mars 1274. Sur son lit d'agonie, en recevant l'Eucharistie, il prononça ces paroles : « Je vous reçois, ô salut de mon âme. C'est par amour pour vous que j'ai étudié, que j'ai veillé des nuits entières et que je me suis épuisé ; c'est vous que j'ai prêché et enseigné. Jamais je n'ai dit un mot contre vous. Je ne m'attache pas non plus obstinément à mon propre sens ; mais si jamais je me suis mal exprimé sur ce sacrement, je me soumets au jugement de la sainte Eglise romaine, dans l'obéissance de laquelle je meurs. » Reginald DE PiPERNo, l'inséparable ami et compagnon du saint, qui a pénétré le plus profondément dans
cette âme pure comme celle d'un enfant, qui a reçu la dernière confession de son maître et ami, témoigna, après son départ, qu'il l'avait trouvé pur et innocent comme un enfant de cinq ans. Les moines de Fossanuova, auxquels Thomas sur son lit de mort avait expliqué le Cantique des cantiques, avaient la ferme impression d'avoir assisté à la fin d'un saint.
Là-bas, à Paris, la nouvelle de son trépas répandit le deuil le plus profond. L'Université avait à déplorer la fin prématurée d'un noble, d'un actif, d'un génial savant, qui avait été son ornement et sa gloire. Dans un écrit au chapitre général des frères prêcheurs à Florence (1274), la faculté des arts de Paris a consacré au défunt un touchant adieu.
Elle y loue Thomas, de manière presque hyperbolique, comme la lumière, le soleil du siècle, et regrette profondément que, par cette mort, l'éclat d'une telle lumière ait disparu de l'Eglise. A cet éloge enthousiaste est liée la demande que les restes du saint puissent reposer à Paris, parce qu'il serait tout à fait déplacé et peu convenable qu'un endroit autre que la ville de Paris, qui l'ayait autrefois élevé, cultivé et conservé, et qui plus tard avait acquis par lui un si extraordinaire crédit, ensevelisse et garde sa dépouille. Un digne monument funéraire
lö SAINT THOMAS D'AQUIN
imprimerait plus profondément encore dans les cœurs des générations futures le souvenir de ce célèbre maître, que ses seuls écrits suffiraient à conserver éternellement dans l'Université de Paris,
Ce désir de la faculté des arts n'allait pas se réaliser. Après avoir subi des destinées très variées, les restes mortels de l'Aquinate trouvèrent enfin leur lieu de repos en 1368, dans Téglise des Dominicains, à Toulouse. Depuis la révolution française, le corps de saint Thomas repose dans l'église Saint-Sernin de la même ville.