CHAPITRE IX
Disputavit a c'dro usque ad hyssopum..' et veniebant de cunctis populis ad audiendam sapientiam Salomonis.
m Rec, IV, 33, 3).
Il discourut sur toutes choses à partir du cèdre jusqu'à l'hysope, et on accourait de tous les pays pour recueillir la sagesse de Salomon.
La paix avait succédé à la lutte, le calme à la tempête : le nouveau profès, jouissant enfin d'un repos si chèrement acheté, allait poursuivre sa formation religieuse et achever son instruction de Frère Prêcheur dans une maison où les observances et les études atteignaient leur complet épanouissement.
A cette intelligence d'élite, en possession déjà de connaissances supérieures, il fallait une école de premier ordre, et, s'il se pouvait, un maître en tous points accompli. Les supérieurs crurent avoir trouvé cette école au couvent de Cologne, et ce
maître dans un professeur regardé alors comme l'oracle du monde et le Salomon de son temps. Il se nommait en Religion Frère Albert, mais on ne l'appelait communément que le Philosophe. La postérité lui a décerné le titre de Grand, et l'Eglise l'a placé sur les autels, en fixant sa fête au 15 novembre, jour de sa naissance au ciel.
Né à Lavingen, en Souabe, de l'illustre famille de Bollstadt, Albert le Grand, après une première éducation libérale et chrétienne, était allé terminer ses études dans les universités de Padoue et de Bologne. Dès sa plus tendre enfance, il avait ressenti une dévotion singulière pour la très sainte Vierge : aussi, quand vint pour lui le moment de choisir une carrière, pria-t-il cette tendre Mère de lui servir d'étoile et de guider ses pas. Marie daigna lui apparaître, et lui dit d'entrer dans l'ordre des Frères Prêcheurs, récemment fondé. Docile à cette voix, fortifié d'ailleurs par les prédications du bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de saint Dominique dans le gouvernement général de l'ordre, le jeune étudiant échangea les vêtements du siècle pour ceux de la Religion, en 1223.
Bien que doué d'intelligence, Albert ne laissait pas d'avoir la conception lente, le travail pénible ; et dans ce fameux couvent de Bologne, où maître Jourdain avait rassemblé, des diverses maisons de son ordre, la fleur de la jeunesse savante, le novice allemand se voyait devancé par ses condisciples, italiens, pour la plupart, à l'esprit vif et pétillant.
L'ennemi de tout bien profita de ces débuts malheureux pour le porter au découragement, jusqu'à lui suggérer la pensée d'abandonner la vie religieuse.
Sous le poids d'une tentation si violente, Albert eut recours à la divine consolatrice des affligés. Il conjura avec larmes l'auguste Mère de Dieu de lui accorder la clef des connaissances humaines, mais en même temps de fortifier sa foi, afin qu'au milieu des subtilités de la scolastique, il ne fût jamais ébranlé dans ses croyances. Marie lui apparaît resplendissante de lumière, et ayant à ses côtés deux vierges martyres : « Mon fils, lui dit-elle, tes demandes sont exaucées. Persévère dans les travaux de l'étude. Dieu protégera ta science et la conservera parfaitement pure pour le bien de son Eglise. Mais, afin que tu saches que tu es redevable à ma bonté, et non à tes efforts personnels, de ton immense savoir, il te sera enlevé quelques années avant ta mort. »
A partir de cette vision, les progrès ^du jeune religieux ne connurent plus d'arrêt.
Les supérieurs de l'ordre, se rappelant qu on ne place pas la lumière sotis le boisseau, mais sur le chandelier, afin qu'elle brille aux regards de tous, chargèrent Albert d'enseigner la philosophie et la théologie, d'abord à Cologne, puis en diverses autres villes de l'Allemagne. Plus tard, il vint à Paris, précédé d'une réputation telle que les écoles se trouvèrent trop petites pour contenir la foule
de ses auditeurs. Il fallut qu'il tînt son cours sur une place publique, que les écoliers appelèrent place de Maître Albert, et qui, par corruption de langage, est devenue la place Maubert, nom qu'elle porte encore aujourd'hui.
L'importance de ses leçons, qui durèrent, presque sans interruption, jusqu'au terme d'une très longue carrière, n'empêcha pas Albert le Grand de composer des ouvrages d'une érudition surprenante. On en publia au xvir siècle vingt et un volumes in-folio. Ce sont des traités ou des commentaires sur la philosophie, la théologie, l'Ecriture sainte ; de nombreux sermons, véritable mine d'or pour les prédicateurs ; deux cent trente questions en l'honneur de la sainte Vierge, connues sous le titre de Mariale. Très versé dans les mathématiques, la physique et la mécanique, Albert contribua par ses écrits à l'avancement de ces sciences. Un passage de ses œuvres rend assez probable l'opinion qu'il inventa divers automates parlants. D'après certains auteurs, l'une de ces machines, de forme humaine et de grandeur naturelle, disait par trois fois à qui la touchait : Salut !
De récentes découvertes permettent de revendiquer pour notre bienheureux, une part considérable d'influence sur les arts en Allemagne, spécialement sur l'architecture gothique, que d'anciens livres désignent même par le nom de science Albertine. A Cologne, il réédifia le chœur de l'église
des Dominicains, « monument, écrit un auteur, digne, par la parfaite application des lois géométriques, de servir de modèle à tous les architectes. >^
Nos jeunes élèves, que les exigences des programmes modernes obligent à une étude plus étendue qu'autrefois des sciences naturelles, veulent-ils savoir quel jugementporte d'Albert, comme zoologue et botaniste, un savant d'autant moins suspect de partialité, qu'il n'eut pas le bonheur de partager notre foi? Qu'ils lisent attentivement les appréciations suivantes du docteur Pouchet, dans son Histoire des sciences naturelles au moyen âge :
(( Il est incontestable qu'au moyen âge les sciences acquirent le plus magnifique développement. J'ai pris Albert le Grand comme type ; c'est évidemment le plus beau génie de l'époque, et celui qui lui imprime son plus indélébile cachet.
« Aucun homme n'a peut-être joui d'une plus vaste intelligence qu'Albert : être privilégié, créature d'élite, pouvant à la fois embrasser les incommensurables conceptions delà métaphysique et les moindres observations des sens.
« La plupart des anatomistes ont commencé leur traité d'ostéologie en décrivant le crâne : direction vicieuse, qui ne fut généralement réformée que par nos modernes zootomistes. Cependant, dès le XIII® siècle, notre Dominicain avait tracé la marche philosophique que notre époque elle-même ne devait adopter qu'après beaucoup d'oscillations.
LE MAITRE DU DOCTEUR ANGÉLIQUE 6l
En effet, il commence Thistoire du système osseux en décrivant la colonne vertébrale, qui en constitue rationnellement la base.
« De l'espèce humaine il passe à toutes les autres formes qu'offrent les séries zoologiques à mesure que les appareils vitaux se simplifient et s'effacent. En suivant cette voie, le Dominicain de Cologne descend graduellement du mammifère jusqu'à l'éponge, qui, pour lui comme pour les modernes, représente le dernier terme de l'animalité. Là, pour la première fois, se trouvent posées les bases de la série animale, idée vraiment gigantesque pour une époque où l'observation présentait d'insurmontables difficultés.
'K Les travaux botaniques d'Albert ont été jugés avec une implacable sévérité par Haller et Sprengel. Un profond érudit, Mayer, confesse qu'en lisant l'ouvrage du Dominicain sous l'impression de ces jugements, il ne pouvait en croire ses sens ; car, au lieu de cette ignorance, de cette superstition qui lui étaient signalées, il n'y trouvait que de vastes connaissances, une méthode rigoureuse et un jugement éprouvé. Mayer s'exprime ainsi : Nous ne trouvons pas un seul botaniste quon puisse lui comparer, hormis Théophraste qiC il ne connaissait pas.
« Parmi cette multitude d'organes qui concourent à la formation du végétal, la graine est un des plus complexes et des plus difficiles à anatomiser. Véritable plante microscopique, on n'en pénètre la
structure qu'avec le secours des instruments grossissants. Cependant Albert, à une époque où nos moyens d'investigation manquaient absolument, parvint à reconnaître la partie la plus essentielle de cet organe, l'embryon ; il expose avec exactitude sa situation et ses formes. Nonobstant cela, on en attribue généralement la découverte à Leuwenkock et à Malpighi, qui n'eurent que le mérite de décrire plus finement cette importante partie, en employant le microscope.
« En fait de physiologie végétale, on ne sait ce qui doit le plus étonner, ou du savoir de l'auteur, ou de l'audace avec laquelle il traite les plus délicates questions. On le voit tenter d'élucider, au xiiP siècle, des phénomènes dont les botanistes de nos jours n'abordent qu'avec crainte l'explication.
« La plus belle gloire d'Albert est d'avoir terminé le cercle des connaissances humaines, en comblant son hiatus par la démonstration scientifique des rapports de l'homme et de Dieu. Ce grand principe une fois posé, cette grande intelligence s'est en quelque sorte concentrée sur la terre. Pour la première fois, les corps naturels reçoivent une description précise, et pour la première fois aussi, ils se trouvent rangés d'après leurs analogies et d'après leurs degrés d'organisation. Posées de cette manière, les sciences naturelles apparaissent avec leur caractère fondamental, l'utilité physique et l'utilité théologique. »
Dans Albert le Grand, l'humilité du saint brillait
à régal de l'érudition du savant. Le bienheureux se regardait comme le dernier de ses Frères, cherchant partout des occasions d'être méprisé. Assidu aux exercices spirituels de la règle, il trouvait encore, endehors de ses occupations prodigieuses, le temps nécessaire à la récitation journalière du Psautier et à de longues oraisons. Il remplit avec une rare prudence et un très grand succès plusieurs charges importantes de son ordre, et diverses missions que lui confièrent les souverains pontifes. Mandé à Rome par le pape Alexandre IV, et institué Maître du Sacré-Palais, il reçut Tordre de répondre aux écrits de Guillaume de Saint-Amour, adversaire acharné des religieux mendiants. Les Pères du concile général de Lyon n'admirèrent pas moins son éloquence et son énergie à combattre les erreurs. Elevé à la dignité épiscopale, malgré les résistances de son humilité, notre bienheureux fit briller sur le siège de Ratisbonne un zèle éminemment apostolique, une inépuisable charité pour les pauvres, et une remarquable sagesse dans l'ordonnance de sa maison. Mais au bout de quelques années, ayant déposé le bâton pastoral entre les mains du pape Urbain IV, il rentra dans son cloître, pour y vivre en simple religieux et reprendre son enseignement.
Les derniers écrits du maître furent l'admirable livre Sur le Sacrement de V Eucharistie, et l'opuscule Comment on doit s'attacher à Dieu, charmante fleur mystique au suave parfum de
laquelle il voulait se fortifier à l'approche de la mort.
Albert avait atteint sa quatre-vingt-troisième année, quand un jour, au milieu d'une leçon publique, la mémoire lui fit tout à coup défaut. C'était l'avertissement prédit par la Reine du ciel. Le saint vieillard en prit occasion de s'humilier devant son auditoire, etd'annoncersa fin prochaine. Il ne songea plus dès lors qu'à s'y préparer, redoublant de prières et d'austérités, visitant chaque jour son sépulcre et récitant l'office des défunts pour lui-même, comme pour un trépassé. Enfin, le 15 novembre 1280, à Tàge de 86 ans, Albert le Grand cessa de vivre sur la terre pour commencera vivre éternellement au ciel. Longtemps après, son tombeau ayant été ouvert, on trouva le corps entier, exhalant une agréable odeur et retourné la face contre terre, position habituelle du bienheureux quand il priait. De nombreux miracles attestèrent sa sainteté.
Tel est l'homme que Dieu avait prédestiné à être le maître du Docteur angélique. Nos jeunes lecteurs, que nous ne perdons pas de vue en écrivant ces pages, voudront bien nous pardonner les proportions faites ici au portrait d'Albert le Grand. Ils apprendront de ce chapitre comment l'intervention de la Mère de Dieu, invoquée avec amour, dissipe les obscurités de l'étude et montre à chacun Savoie.
Ils apprendront aussi de quel prix inestimable
est pour Tadolescent la rencontre de maîtres chrétiens, au front desquels resplendit la double auréole de la science et de la vertu.
Les deux noms de Thomas d'Aquin et d'Albert le Grand se renvoient les mutuels rayons d'une lumière éclatante : la célébrité du maître ajoute à la gloire du disciple, et plus encore la gloire du disciple grandit l'honneur du maître.
Albert éclaira la jeunesse de Thomas par sa réputation justement acquise, et Thomas illumina la vieillesse d'Albertparla splendeurde sa renommée. Le philosophe servit d'introducteur au théologien, et se vit sans amertume dépassé par lui dans la voie qu'il avait frayée. Après avoir prédit le succès de saint Thomas, il fut le premier à y applaudir. 11 eut révélation de sa mort, et lui garda dans son cœur un impérissable souvenir. Plus qu'otogénaire, il n'hésita pas à quitter Cologne et à entreprendre un long voyage pour venger la mémoire de son cher disciple, outrageusement attaquée.
Tous les deux enfin, les plus vastes génies peutêtre du XIII® siècle et des âges suivants, comblés d'éloges par leurs contemporains et la postérité, ont pu être comparés à ces deux grands luminaires dont il est parlé au premier chapitre de la Genèse, qui furent placés par Dieu au firmament pour éclairer le monde. Le premier, le plus brillant, est saint Thomas d'Aquin, docteur de l'Eglise ; le second est le bienheureux Albert le Grand.
r^rS^r^ r^^ryryiryry^p^ryi^ rj^ r^r^r^r^r^r^r^r^