CHAPITRE PREMIER
suis perfecti in eodem sensu et eadem sententia, I Cor., i, lo.
Soyez parfaits en adoptant les mêmes sentiments et les mêmes maximes.
uiLLAUME de Tocco attribue à un religieux, qui n'est autre que lui-même, la vision suivante :
« Un Frère très dévot à saint Thomas se demandait comment il arriverait à retracer convenablement une vie que relevaient tant de miracles et que recommandait l'éolat d'une si juste renommée. Il conjura Dieu, par l'intercession du bienheureux Thomas, de lui accorder les qualités nécessaires
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pour raconter avec fruit l'heureuse naissance du saint, les événements de sa vie, ses progrès dans la science et sa précieuse mort. Après avoir prié, il s'endormit vers l'aurore, et vit en songe un filet aux mailles d'argent, enrichies de pierres précieuses. Ces pierres étaient enchâssées dans chaque nœud avec une variété admirable. Comprenant que ce réseau si richement orné signifiait spécialement la vie et les vertus du saint docteur, le Frère se demandait à quelles vertus correspondaient les pierreries diversement nuancées. Ayant joui longtemps de cette vision, il se réveilla, et reprit sans peine le travail commencé.
« De cette apparition il ressort manifestement que la vie tout entière du saint docteur mérite d'être comparée à l'argent : elle en a la blancheur par la pureté des intentions ; la netteté, par la simplicité des actions ; la sonorité, par le retentissement de la doctrine. Cette vie ressemble de plus à un réseau, par suite de l'enchaînement fidèle des actes et de l'enseignement. Quant aux pierres précieuses, elles désignent les vertus infuses que Dieu déposa dans cette âme comblée de tous les dons du ciel. »
Ainsi parle dans sa simplicité le pieux chroniqueur.
Avant d'étudier cette trame mystique des vertus de saint Thomas, une exposition sommaire de ses Principes et maximes sur la vie spirituelle nous paraît logique.
MAXIMES SUR LA VIE SPIRITUELLE l6l
D'après Toracle de la Vérité même, la touche parle de V abondance dit cœur. Les paroles recueillies sur les lèvres du Docteur angélique révèlent, on n'en saurait douter, le trésor amassé au fond de son cœur dès l'âge le plus tendre. Ces paroles, ces maximes, ces réflexions ne sont, il est vrai, qu'un atome, en regard des pages où l'Ange de l'école développe magistralement les principes de la vie spirituelle. Mais un simple atome, quand il s'agit du prince des théologiens, est un monde de richesses.
Touchant la vie religieuse — nous pouvons appliquer cette remarque à toute vie chrétienne — saint Thomas avait pour maxime qu'il faut ne jamais rien retrancher de ses premières pratiques, mais y ajouter plutôt, chaque jour.
Il demandait sans cesse dans ses prières la ferveur croissante, estimant comme indigne d'un esprit sérieux et d'un cœur généreux, cette déplorable pente au relâchement, qui porte à d'égoïstes calculs une âme rachetée par le sang d'un Dieu !
Pour éviter ce malheur, en même temps que pour entretenir le désir allumé dans son âme à l'époque de ses premiers engagements, Thomas étudiait avec grande avidité les Vies des Pères du désert, et spécialement l'ouvrage connu sous le nom de Conférences de Cassien.
Cet ouvrage, dans lequel le fondateur de l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille, raconte ses entretiens avec les saints anachorètes d'Egypte et
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de Palestine, visités par lui, fut, durant le moyen âge, l'aliment spirituel le plus goûté des moines de l'occident. Saint Benoît le recommandait instamment à ses religieux. L'usage s'était introduit d'en lire quelques lignes à haute voix, pendant que les moines prenaient sur le soir l'adoucissement au jeûne, qui, du titre même du livre, en latin Collationes, reçut le nom de collation.
En cherchant par cette lecture à raviver sa ferveur, saint Thomas ne faisait qu'imiter son bienheureux Père, saint Dominique.
Les auteurs remarquent que, malgré sa prodigieuse mémoire, à laquelle suffisait habituellement une première lecture, notre saint ne laissait pas de lire et de relire son livre préféré. On lui demanda, un jour, pourquoi il y consacrait un temps précieux, qu'il aurait pu employer à la contemplation. Sa réponse fait entendre quel fruit on doit retirer de la lecture spirituelle, tant recommandée aux personnes vraiment désireuses de progresser dans la vertu.
« De cette lecture, dit-il, je recueille la dévotion : mon esprit en a besoin pour s'élever plus haut, mon cœur pour s'enflammer davantage. »
Utile leçon, donnée à tant d'esprits volages, qui parcourent plusieurs livres de spiritualité, sans retirer d'aucun le miel de la vraie dévotion!
Du reste, c'était un autre principe de saint Thomas, pour l'avancement spirituel comme pour le progrès dans les sciences, de s'en tenir à un bon
auteur, un seul^ choisi après mûr examen, ou d'après le conseil d'un guide éclairé. Il réprouvait la multiplicité des livres, et l'inconstance de l'esprit porté à tout effleurer sans rien approfondir. Aussi quelqu'un lui ayant demandé le moyen de devenir savant, il répondit : Cest de ne lire qu'un livre.
Il protestait hautement qu'une âme qui ne prie pas ne fait aucun progrès dans la vertu, et qu'un religieux sans oraison est un soldat sans armes. D'où cette maxime : Qtticonque aspire à la perfection, doit, sous peine de ne point avancer, s'adonner jortement et sérieusement à V oraison. Et comme le succès d'une bonne oraison dépend du recueillement en Dieu durant le cours des actions ordinaires, il estimait qu'une personne vraiment chrétienne doit être non moins attentive à la présence de Dieu, que zélée pour l'exercice de la méditation ; il allait jusqu'à s'étonner qu'un religieux pût jamais penser à autre chose qu'à Dieu.
On lui demandait à quel signe on pouvait reconnaître un homme vraiment parfait dans les voies spirituelles. Voici la belle réponse qu'il donna : « Lorsque vous verrez quelqu'un se permettre en conversation, des propos burlesques, et se montrer piqué d'être compté pour rien, celuilà, quand bien même il ferait des miracles, ne le tenez point pour parfait ; sa vertu manque de base, et qui ne sait rien souffrir est bien près de tomber. » Il ajoutait: « Quiconque ne parle que de bagatelles est une paille emportée par le vent. »
Aussi, dès sa jeunesse, lorsque la conversation, après avoir roulé sur des sujets édifiants et instructifs, descendait à des frivolités, avait-il coutume de se retirer discrètement.
Ce n'est pas que saint Thomas entendît bannir l'entrain, la gaieté, les joyeusetés de bon aloi, condiment nécessaire d'une récréation utile et honnête : bien au contraire. Mais il condamnait la dissipation, le sans-gêne, à plus forte raison ces plaisanteries fades ou grossières, que le grand Apôtre défendait à ses disciples d'Ephèse, et que réprouve la bonne éducation, à défaut même du sens chrétien.
Il aimait à dire que V oisiveté sert d'hameçon au diable pour prendre les âmes et les attirer dans le péché. Le péché ! Comme notre docteur en avait compris la malice, les redoutables conséquences ! Ce penseur sans rival, qui avait scruté tant de mystères, approfondi tant de questions, avouait pourtant ne pas comprendre une chose : Comment un homme, avec la conscience chargée dun seul péché mortel, pouvait manger, dormir et se livrer à la joie !
Au sujet de la chasteté, voici l'une de ses gracieuses comparaisons : L'artiste, pour faire son tableau, commence par étendre sur la toile une couche légère d'un blanc très pur : « De même, disait-il, la chasteté est comme un fond de neige, sur lequel le Seigneur aime à dessiner l'une ou l'autre de ses grâces ; mais cette vertu, sans Lac-
compagnement de la charité, n'est qu'une lampe sans huile, incapable de répandre autour d'elle la lumière, l'éclat, l'attrait. »
Il disait qu'il ne fallait point laisser les vieux amis pour courir après de nouveaux ; agir de la sorte c'était aimer pour soi-même comme on aime des fleurs, que l'on s'empresse de rejeter dès qu'elles ont perdu leur première fraîcheur.
Estimant la sagesse un des plus grands dons de Dieu, saint Thomas enseignait que l'homme était incapable de l'acquérir par les seules forces de son travail personnel ; aussi la science sans la vertu lui parut toujours suspecte.
C'était encore une de ses sentences habituelles, que celui qui veut se faire tout à tous, suivant le conseil de l'Apôtre, ne doit point, dans son zèle, s'exclure lui-même de cette première charité : savoir s'appartenir était, à ses yeux, d'un prix inestimable ; l'une des principales causes du peu de lumière dans le monde provenait, à son avis, du manque de réflexion de l'homme sur lui-même.
Pour encourager les autres à marcher joyeusement dans la voie des observances religieuses, il aimait à parler des avantages que ces observances apportent à l'âme et au corps, tels que santé, prolongement des années, sauvegarde de la vie surnaturelle : le démon vaincu de ce côté n'ose plus exciter les révoltes de la chair, tandis que l'excès dans le boire et le manger ouvre la porte à ses tentations et lui promet un triomphe facile. — A c-,6s
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premiers avantages, il ne manquait pas d'ajouter celui de l'intelligence de la science divine, apportant l'exemple des trois jeunes Hébreux, estimés plus savants que tous les satrapes de Babylone, grâce à leur sobriété ; car, au dire du texte sacré, ils refusaient les mets délicats de la table royale pour se contenter d'une nourriture simple et frugale, et ne buvaient même que de l'eau.
Un jour, la comtesse de San-Severino, sa sœur, lui demanda de quelle manière elle pourrait se sauver. Thomas lui répondit : En le voulant ! Parole profonde, qui s'entend d'une volonté ferme et efficace, et non de ces velléités, de ces demi-vouloirs avec lesquels tant d'âmes vont en enfer ! Qui plus que notre saint possédait cette énergie de volonté? N'en avait-il pas donné la preuve, lorsqu'à l'âge des illusions et des plaisirs, à seize ans, il avait su résister aux entraînements de la chair et du sang, braver même les ennuis d'une longue réclusion, pour suivre la voie qui lui semblait l'unique voie du salut ?
La même comtesse l'interrogea de nouveau sur ce qu'il y a de plus souhaitable en cette vie. Il lui repartit : C'est de bien mourir.
Poursuivant ses demandes, elle le pria de lui dire ce qu'est le paradis. Il répondit que jamais elle ne pourrait le savoir qu'elle ne l'eût mérité. C'était faire entendre que la possession seule de ce bonheur parfait peut nous en révéler la nature. Au-
;inent nul n'en saurait parler. Car ici-bas Vœilde
rhomme n a point vu, son oreille n'a point entendit, son cœur n\i jamais soupçonné ce que Dieu réserve à ceux qui Vaiment. Il en est du paradis comme de celui qui en est le maître et souverain monarque : il id^iX'çxQrm.hxQTiiQYiX goûter, p oiir jiiger ensuite combien il est doux.
Les pages qui précèdent résument ce que les historiens nous ont appris des maximes et des pratiques de saint Thomas sur la vie spirituelle.
De tels sentiments, de si admirables dispositions nous montrent à quel degré sublime le saint docteur possédait les quatre grandes vertus qui forment les assises de la vie morale.
Laj^rz/<ié?/Z(::^éclate dans les précautions qu'ilprend pour ne jamais déchoir de sa première ferveur ;
La justice, dans sa fidélité envers Dieu, ses égards et sa déférence pour le prochain, et dans l'abnégation de lui-même ;
'L'Si force, dans sa constance à vouloir, mais tout de bon, arriver au salut et à la sainteté ;
La tempérance enfin, dans ces principes de réserve, de retenue et de mortification, que nous avons cités.
Après cela, nous croirons sans peine au témoignage d'un contemporain, Frère Conrad de Suessa, qui, ayant vécu plusieurs années dans le même couvent que saint Thomas, à Orvieto, à Rome et à Naples, déposa, sous la foi du serment, qu'il l'avait vu toujours progresser dans la perfection, et avancer de vertu en vertu.