CHAPITRE IV
A la lecture d'une pareille lettre, l'Archevêque ne put contenir son indignation, et traça quelques lignes que nous citons :
« Au vénérable seigneur et ami selon ses mérites « Guillaume, par la grâce de Dieu cardinal-prêtre du « titre de Saint-Pierre-ès-liens et légat du Siège apos- « tolique, Thomas, par la grâce du même Dieu servi- « teur de l'Église de Cantorbéry dans la misère et '■< l'exil ; salut et force contre les audaces des puis- « sants.
« Nous avons reçu les lettres de votre Altesse, qui € nous versaient le miel au début, le poison au « milieu, et l'huile à la fin. Nous y lisons que vous « descendez en ce pays pour dirimer comme vous le « jugerez expédient les questions agitées entre le Roi « d'Angleterre et nous. Mais nous ne croyons pas « que telle soit votre mission, et à coup sûr nous « ne vous recevons pas en telle qualité; cela pour « plusieurs motifs que nous ferons connaître en temps « et lieu. Que si pourtant par votre entremise nous « arrive quelque bien et quelque paix, grâces en soient € rendues à Dieu et à vous. Puisse votre Altesse « être vaillante ; nous nous en trouverons mieux. »
Les explications impudentes du cardinal, l'usurpation de pouvoirs qu'il se permettait, l'insolence de ses conseils, et jusqu'à l'omission du titre de légat dont Thomas ne cessait pourtant d'être honoré, tout cela méritait-il autre chose que la verte réplique tombée de la plume de l'exilé ? Néanmoins, avant de l'envoyer il voulut comme toujours prendre conseil, et communiqua sa lettre à Jean de Salisbury, qui résidait à Saint-Rémi de Reims. Jean se récria ; pareille réponse ne lui semblait ni politique ni respectueuse ; comme s'il y avait à ménager un homme
compromis à la face du monde entier, sous prétexte de le concilier à la bonne cause ! Comme si Thomas Becket n'avait pas droit aux égards du nouveau venu! Comme si l'Archevêque n'était pas obligé de rappeler vivement au devoir un légat qui annonçait l'intention de prévariquer en dépassant ses instructions ! L'exilé consentit néanmoins à modifier la forme de sa missive, mais il en conserva tout le fond. Voici la réponse que reçut Guillaume de Pavie (i) :
« Nous rendons grâces à votre affection de ce que « votre Altesse ait enfin daigné visiter par ses lettres « notre humble personne, que beaucoup toisent « aujourd'hui à la mesure des misères présentes et « non des grandeurs passées ; Dieu la pourra relever « un jour dans sa miséricorde, lorsqu'il le voudra et « le jugera convenable. Vous dites, et plusieurs pen- « sent, que vous avez été contraint par les circons- « tances à prendre des attitudes diverses à notre « égard ; vous affirmez l'avoir fait dans le dessein de « nous être utile, en écartant les soupçons du Roi, « en évitant de refroidir son dévouement à la sainte « Église romaine et de décourager ses bonnes dispo- « sitions en faveur de la paix : Dieu, qui voit le « fond des cœurs^ sait ce qu'il en est, et l'avenir le « prouvera manifestement. Vous venez, disent vos « lettres^ dans les états du Roi pour dirimer les
I. Maicrials, t. vi, page 209, ep. « Gratias habemus ». L'éditeur des Materials a tort de dire en note que cette lettre ne fut pas envoyée. Il en donne pour preuve un texte où Jean de Salisbury désapprouve la seconde rédaction et en propose une troisième ; mais FArchevêque n'accepta pas celle-ci, et Jean le constate lui-même en écrivant à l'évèque de Poitiers (« Regnorum collisiones », insérée au t. vi des Materials, page 225). La troisième lettre de saint Thomas à Guillaume de Pavie répond à une autre communication du légat, dont nous n'avons plus le texte ; cela est évident par les termes mêmes qu'emploie l'Archevêque et par les sujets qu'il traite.