INTRODUCTION
n existe une question juive, parce que, disséminés par le monde, les Juifs ont, en tous pays, un caractère religieux, national et économique qui les isole.
Leur religion propre les distingue ; dans leurs perpétuelles migrations, les Juifs ont gardé presque inaltérés, les croyances et les rites de leurs ancêtres de Judée . Unis entre eux, ils forment nation par le désir ; ils rêvent Jérusalem rebâtie et, sous tous les régimes comme sous toutes les latitudes, ils restent eux-mêmes, réfractaires à l'absorption des nationalités ambiantes. Leur économie politique, elle aussi, les singularise ; ils ne se mêlent pas au peuple pour produire, mais vivent d'agio et se confinent dans quelques professions lucratives.
Eminemment complexe apparaît donc la question juive, sous son triple aspect religieux,
national et économique. Les Juifs dispersés la posent et par leur culte et par leur race et par leurs occupations.
Sur leur chemin, ces éternels nomades ont peut-être rencontré plus d'ennemis déclarés que déjuges impartiaux. Et certes, la fameuse question juive a été maintes fois résolue, de parti pris, dans un sens défavorable à Israël.
« Antisémitisme », tel est le terme adopté par nos contemporains pour désigner le mouvement d'hostilité des non-Juifs contre les Juifs. Le mot est nouveau ; philologues et ethnologues Font critiqué ; mais la chose est vieille, et si la question juive est complexe, l'antisémitisme l'est aussi.
Il est d'abord un état d'âme, — aversion vague, répugnance imprécise, horreur indéfinie. Chez les gens du peuple, cela se traduit par des actes de mauvais gré, par des injures, par des coups ; chez les gens de plume, par des satires, des pamphlets, des caricatures.
Des savants ont élevé l'antisémitisme àlahauteur d'une théorie. Dans leurs recherches do physiologie et de pathologie sociales, ils ont étudié la fonction du Juif, et celui-ci leur est apparu comme un ferment infectieux, comme un dangereux parasite.
« Sus au Youtre ! » se sont alors écriés de brillants publicistes, vulgarisateurs de la théorie, amoureux, d'ailleurs, de la Patrie et des traditions nationales. « Il est partout, cet exotique, et ne devrait être nulle part. Boutez-le dehors^ peuple autochtone ! » Et, sur cette idée, un parti s'est constitué, très bruyant par mo-
ments en France, et remarquablement organisé en Autriche*
État d'âme, théorie sociologique, parti politique, l'antisémitisme est vaguement tout cela. Mais il désigne^ surtout une législation. A la fois querelle d'Églises, conflit de races et lutte de classes, la question juive a fatalement provoqué l'intervention des pouvoirs publics. Le droit canon, les codes de Théodose et de Justînien, les lois des Wisigoths, les ordonnances du moyen âge, les ukases des Tsars ont fait une situation spéciale aux populations juives, — confession hostile au sein des croyants orthodoxes ; tribu nomade, campée dans l'État ; consortium de financiers, redoutables pour les vrais producteurs de richesse.
L'objet de cette étude est de préciser la solution donnée par saint Thomas d'Aquin à la complexe question juive et d'apprécier son antisémitisme.
Dans l'histoire d'Israël, l'époque de saint Thomas est certes au premier rang des épisodes intéressants. Le grand concile de Latran s'occupe des Juifs dans trois de ses soixantedix canons. Les synodes régionaux reprennent les principes du concile œcuménique et les {)récisent. Saint Louis et Frédéric II consacrent aux gens de rouelle des ordonnances célèbres. Théologiens et rabbins discutent et Blanche de Castille assiste à ces joutes intéressantes. Sur ces entrefaites, le général des Dominicains, Raymond de Pennafort, — à la demande duquel saint Thomas écrit la Somme contre les Gentils, — apprend l'hébreu et publie son Pugio